Chapitre 31
Dans la hâte, le désordre d’un départ de malade, Mme Gervaisais avait laissé un portrait d’elle, un portrait que son enfant lui redemandait souvent, voulant avoir sa mère près de son lit à Rome, comme il l’avait dans sa petite chambre à Paris.
Une après-midi où, accablée par la chaleur, elle était étendue, lâche à tout travail, dans une songerie de réminiscence, elle reçut le portrait qui venait d’arriver par la valise de l’ambassade. Elle fit sauter le cachet de la boîte contenant le petit cadre ; elle se revit à ses dix-huit ans, dans la miniature de Mme de Mirbel.
Et comme si, devant son âme et ses yeux, se levaient à l’instant de la légère aquarelle, du nuage de sa couleur sur l’ivoire, la sensation émue et la présence visible d’un temps oublié, sa personne d’alors lui réapparut. Elle était coiffée avec ces cheveux s’élevant au-dessus de la tête en un gros papillon, la coiffure qui donnait le piquant d’une physionomie exotique aux Parisiennes des premières années du règne de Louis-Philippe. Des fleurs de Fombonne, une bruyère blanche et des roses de haie, étaient jetées à travers ses boucles. Elle avait une robe de tulle illusion à mailles sur satin blanc, avec la ceinture de bleu Mademoiselle, à la mode de cet hiver-là, l’hiver de 1836. C’était pour un bal chez M. Laffitte ; et son père, ce soir-là, l’avait trouvée si charmante, qu’il avait voulu garder d’elle une image qui la lui montrât toujours ainsi. Toute la petite histoire de ce portrait, elle se la rappelait ; le bal, elle le revoyait, revoyait la tenture d’un petit salon en velours brodé de soie : elle y était. Elle croyait y entendre encore les demandes à voix basse de son nom par les jeunes gens qui ne la connaissaient pas.
Et peu à peu se détachant du lointain, la fraîche mémoire de son cœur et de sa tête de jeune fille, son blanc passé de demoiselle avec son vieux père, lui revenaient peu à peu. Elle revivait ces années liées et associées aux lectures, aux travaux, aux croyances, aux rêves de l’homme politique : conversations toujours trop tôt finies, récits qui, dans sa bouche, ressuscitaient la grande Révolution, dictées de ses Mémoires, dont elle était le secrétaire en tablier de soie, longues promenades où leur société se suffisait et cherchait la solitude, cours où ils allaient ensemble, étonnant le public savant de leur camaraderie ; elle retrouvait le charme intelligent, indépendant et libre de cette vie de garçon et d’étudiant, doux ménage de père et de fille, unis des deux bouts de l’âge et si bien mêlés l’un à l’autre que le père avait l’air de porter le sourire de sa fille, et la fille la pensée de son père !
Presque religieusement elle repassait toute son aimante et sérieuse jeunesse, tout ce grave bonheur à côté du vieux conventionnel, de l’ancien homme de sang, humanisé par les tendresses inconnues, la paternité d’amoureux et de grand-père du vieillard, auquel était arrivée la joie soudaine d’une fille inespérée de ses soixante ans.
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