Chapitre 37
Cette passion du Beau païen, ce dernier refuge de cette âme inquiète et tourmentée, cette passion sincère de la Rome antique, qui était arrivée à lui cacher la Rome catholique, avec la haie de ses statues et de ses images pétrifiées, Mme Gervaisais la sentait en elle peu à peu s’atténuer, s’effacer, et tout à coup, par une évolution de ses idées, se retourner contre ses admirations de la veille. Cet art ne lui apparaissait plus que comme une représentation de la force, de la santé, du beau physique : elle y découvrait une sensuelle froideur ; elle n’y apercevait que le corps tout seul. Sous l’exécution, sous le miracle de l’outil, elle commençait à n’y voir d’autre idéal que celui de la matière. Dans la beauté accomplie des chefs-d’œuvre, elle ne touchait plus ici qu’une beauté immobile, insensibilisée, inexpressive, presque inhumaine, et là qu’une beauté faunesque, animée de la joie ivre, capricante et malfaisante du premier âge champêtre et bestial de l’homme primitif. La tête du Lucius Verus, la toison frisée de ses cheveux dévorant son front bas, ses grands yeux bovins et durs, le nez de forte énergie, ses mâchoires plantées de barbe laineuse, n’étaient plus pour elle que le type brut du violent et superbe animal romain. Tous ces ancêtres, avec la rigidité de leurs figures et de leurs toges, avec leurs rides moroses, lui montraient l’impitoyable âpreté pratique du génie latin. Dans les galeries, elle se figurait être entourée par un peuple de morts de marbre qui, vivants, en avaient eu la dureté ; les matrones au repos sur des sièges roides, lui faisaient presque peur avec l’inexorable de leurs poses ; – et toujours plus redoutable, grandissait pour elle l’implacabilité des statues et des bustes.
En même temps, la mémoire de ses lectures la travaillant sourdement, secrètement, et sans qu’elle en eût la conscience, elle se retransportait à la barbarie de ces temps. Lentement elle se rappelait la cruauté du citoyen romain, la cruauté de la femme romaine, le plaisir public au sang, le Cirque insatiable et inassouvi, une société bâtie sur l’esclave, ce monde où l’homme naissait et vivait sans entrailles pour l’homme, sans respect pour sa vie ni pour sa mort, sans compassion pour sa souffrance, sans attendrissement pour son malheur, sans larmes pour ses larmes ; un monde de fer qui faisait une faiblesse et une lâcheté de la Pitié.
Et c’était à la fin, dans ces salles, que sa pensée s’élevait involontairement au Christianisme recréant l’homme frère de l’homme, rapportant l’humanité à l’univers sans cœur.
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