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Chapitre 36

A fréquenter le Vatican, le Capitole, à vivre de longues heures parmi ces trésors, ces reliques de marbre, de pierre, de bronze, ce monde de sculpture, un sentiment dominait bientôt, chez Mme Gervaisais, le pur intérêt archéologique.

La femme d’un goût d’art supérieur au goût de son sexe, s’élevait à l’intelligence, à la jouissance de ce Beau absolu : le Beau de la statuaire antique. Son admiration se passionnait pour la perfection de ces images humaines, où le ciseau de l’artiste lui paraissait avoir dépassé le génie de l’homme. Elle demeurait en contemplation devant ces effigies de Dieux et de Déesses matérielles et sacrées : les Isis sereines et pacifiques, les Junons superbes, altières et viriles, les Minerves imposantes portant la majesté dans le pan de leur robe, les Vénus à la peau de marbre, polies et caressées comme par le baiser d’amour des siècles, le pêle-mêle des immortelles de l’Olympe et des impératrices de l’empire, souvent représentées presque divinement nues, comme Sabine, la femme d’Adrien, arrêtant chaque visite de Mme Gervaisais à son corps tout enveloppé d’une étoffe mouillée qui l’embrasse, le baigne et le serre, en se collant à tous ses membres, le voile de marbre, de la pointe des seins qui le percent de leur blancheur, glisse en caresse sur le dessin de la poitrine et la rondeur du ventre, s’y tuyaute et s’y ride en mille petits plis liquides qui de là vont, droits et rigides, se casser à terre, tandis que la draperie, presque invisible, plaquant aux cuisses, et comme aspirée par la chair des jambes, fait dessus de grands morceaux de nu sur lesquels courent des fronces, des plissements soulevés et chiffonnés, des méandres de remous dans le courant brisé d’une onde. Elle ne se lassait pas, dans ces vastes musées, de se promener sous l’éternité des gestes suspendus, de frôler un jeune faune tentant d’une grappe de raisin la patte levée et les dents d’une panthère, le bord d’un vase où s’enroulait une ronde bachique, le socle où se levait quelque type admirable de l’éphébisme grec, de cette jeunesse antique qui dessinait celle d’Apollon.

Et sa longue visite ne finissait jamais sans qu’elle fît une dernière station de recueillement sur le banc, en face le bloc mutilé et sublime devant lequel passe et repasse, sentinelle du siècle qui le retrouva, un hallebardier suisse : le Torse ! – le Torse d’Apollonius, tronçon qu’on dirait détaché du ciel de la Grèce, à son plus beau jour, et qui est là, brisé des quatre membres, comme un grand chef-d’œuvre tombé d’un autre monde !

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