Chapitre 39
Dans le vide de sa pensée, dans la solitude de sa tête, un jour, se leva sans raison, sans motif, sans cause, la figure du Christ. Elle eut le coup soudain de ce qu’un Père moderne de l’Église a appelé la rencontre avec Jésus-Christ, rencontré comme une personne au détour d’une rue. L’imagination de la femme venait de se trouver ainsi face à face avec lui ; et une constante obsession lui en demeurait.
L’aimable Maître était en elle, présent de la présence des êtres de l’histoire et de la légende dans le souvenir continu qui les fait renaître. Il lui revenait, avec sa vie errante et sa prédication vagabonde, par les déserts et les campagnes de la Judée, cueillant le charme agreste de ses paraboles aux arbres, aux herbes, aux moissons, aux vendanges, au grain de sénevé, montrant le chemin du ciel dans le chemin le long des blés mûrs où ses disciples le suivaient en mangeant des épis. Il lui revenait, parlant de ces horizons de l’air libre, de ces tribunes de l’infini qui mettaient, derrière sa parole, la montagne ou la mer, et d’autres fois, du bout d’une barque d’où il tutoyait la Tempête et lui disait : « Tais-toi ! » Et elle aimait à s’arrêter, sans y croire, à ces tendres miracles, où le Sauveur laissait tomber sur le cadavre de Lazare une larme humaine ; car ce n’était encore que l’homme qu’elle voyait en lui, un homme semant le bien, approchant les malades, attouchant la souffrance, consolant les langueurs et les infirmités, annonçant la loi de charité et de pardon, humble et populaire, fraternel aux pauvres, appelant au royaume de Dieu les malheureux, les opprimés, les déshérités, les petits et les simples, jetant à l’affliction le mot du nouvel Évangile : Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ! Passant poétique de la terre, roi de la douleur devait laisser derrière lui la Mélancolie au monde…
Elle s’attachait encore à sa suave mémoire, ainsi qu’à celle du patron de son sexe, si aimant de la femme, et, de la crèche à la croix, si enveloppé d’elle, si pardonnant à sa faiblesse et si reconnaissant de ses parfums, que ce fut une femme qu’il choisit pour lui donner la première aube de sa résurrection.
Et mêlant sa pensée à une contemplation de Raphaël, elle cherchait, avec la beauté des lignes et la pureté des têtes du peintre, à fixer et à arrêter, par un portrait matériel, la vision du visage de ce Jésus qui flottait et tremblait, devant la vue rêvante de ses yeux, ainsi que sur l’effigie brouillée du voile de Véronique.
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