Chapitre 44
Deux jours après, le docteur disait à Mme Gervaisais :
« Chère madame, regardez votre enfant… Voilà ses yeux tout à fait revenus… la pupille n’est plus dilatée… de petits avant-bras sans extension brusque… le teint, plus de marbrures… Et je vous en réponds maintenant, il est sauvé… C’est un miracle, voyez-vous.., – Et il appuya malignement sur le mot « miracle ». – J’ai été inquiet un moment… Avec une organisation comme celle de votre enfant, ce mal-là, il faut toujours craindre… Enfin, dans quinze jours il sera aussi bien portant qu’avant, et c’est une grâce que ces maladies-là ne font pas toujours : il restera beau… Ah ! San-Agostino, reprit-il avec un sourire, fait de belles cures ; et si la Madone n’était venue donner un petit coup d’épaule à l’indigne docteur Monterone…
— Voyons, mon cher docteur, c’est bien fini ? Vous me promettez… Vous êtes sûr…
— Mais, chère madame, encore une fois… regardez-le : ce calme, plus d’agitation… Tout rentre dans l’équilibre de l’état nerveux… »
Il se pencha sur l’enfant, l’examina quelques secondes, écouta comme en secret dans ce petit corps ; puis d’une voix grave qui avait l’émotion de la science :
« Je ne sais, dit-il – je ne voudrais pas vous donner de fausses et menteuses espérances… Mais il serait intéressant que cette crise ait pu amener à l’intérieur une révolution… Que cette petite intelligence… qui dort…
— Ne parlons pas de cela ; tenez, docteur… Qu’il vive ! qu’il vive ! moi, je n’en demande pas plus… Qu’on me le laisse comme il m’est venu, et comme on me l’a donné… Voyez-vous, Dieu me prendrait sa beauté, oui… que je ne dirais encore rien !
— Vous avez raison, pauvre mère… De telles illusions… Ce qui n’empêche pas que si quelque chose de pareil arrivait, – fit le médecin en reprenant le ton de sa gaieté, – avec vos deux bavardes d’hôtesses qui ont déjà répandu l’histoire dans le quartier, les prêtres et les fratoni… Ah ! le beau bruit dans notre Rome ! Une Française, une femme du pays de Voltaire, à laquelle la Madone aurait rendu le corps et l’âme de son enfant ! Oh ! la Congrégation des Rites s’occuperait de cela : vous seriez obligée de donner une attestation à la Madone…
— Docteur, ne soyez pas méchant ! je suis si heureuse ! Laissons cela, tenez ! » reprit-elle d’un air embarrassé.
Le lendemain, les deux femmes étant venues la chercher pour l’emmener remercier San-Agostino, elle leur remettait l’or d’une riche offrande pour l’église, se dispensant, sous un prétexte, d’y retourner. Et toutes les fois qu’il revenait autour d’elle un souvenir, une allusion à cette visite, elle rompait la conversation, ne laissant pas aux autres le droit de toucher à ce souvenir étouffé au fond d’elle.
Une unique pensée, un seul sentiment maintenant la remplissait : son fils vivait. Inondée de cette joie immense qui suit la terreur d’une maladie, dans cet allégement bienheureux, cette possession et cet embrassement de Pierre-Charles sauvé, dans les jouissances d’une de ces convalescences qui font renaître et donnent une seconde fois l’enfant à sa mère : Mme Gervaisais n’était plus occupée à rien qu’à voir revivre cet enfant qui était encore là, – et qui aurait pu ne plus y être. L’aimer désormais, l’aimer d’un amour plus jaloux et plus âpre, d’un amour retrempé à des larmes et à des anxiétés, le gâter, lui donner l’oubli, rouvrir ce petit cœur un moment refermé, le faire s’épanouir sous la douceur et la chaleur des caresses, lui rendre l’effusion et l’expansion des sensibilités qui étaient sa santé, – il n’y avait plus que cela à ce moment dans la tête de la mère.
Tout enveloppé de cette affection qui le couvait, l’enfant ressuscitait vite, mais sans que dans son état rien se réalisât de ce qu’avait à demi promis le docteur. La difficulté, l’embarras restait à sa prononciation ; ses conceptions n’étaient pas plus vives. Il avait toujours la même peine à assembler ses idées. Sa mère croyait cependant remarquer en lui une conscience plus grande de son infirmité, une répugnance encore plus marquée à parler, à s’exprimer autrement que par le touchant langage de ses yeux, de ses mains.
Mais le docteur avait dit vrai sur sa beauté. On eût dit que le malade avait désarmé la maladie : les convulsions avaient passé dessus sans y laisser de traces, sans toucher à ses lignes, à ses traits, à la bonté de ses yeux noirs, à son petit nez aquilin, à cette bouche tourmentée et entrouverte de tendresse, à cette figure d’ange brun sous ses cheveux coupés à la bretonne, où le seul changement qui venait après cette crise était, aux coins des lèvres, l’ombre d’un duvet follet qui semblait, chez l’enfant de tardive intelligence, une précocité de nature et de puberté.
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