Chapitre 43
« Qu’est-ce qu’il y a ? dit durement Mme Gervaisais à Honorine revenant de l’antichambre où l’on avait sonné.
— Madame, ce sont ces dames de la maison qui venaient pour voir l’enfant.
— Je ne veux pas qu’on le voie ! »
Et apercevant les femmes glissées timidement derrière Honorine, elle leur dit avec égarement, comme à des personnes qu’elle reconnaissait à peine :
« Qu’est-ce que vous me voulez, vous autres ?
— Oh ! madame, dirent les deux femmes intimidées, nous nous retirons… Pardonnez-nous… Nous allons aller pour lui à San-Agostino…
— San-Agostino ? quoi, San-Agostino ?… qu’est-ce que vous voulez me dire avec votre San-Agostino ?
— Oh ! Madame sait bien… la Madonna del Parto, la Madone pour les enfants et pour les mères… »
Mme Gervaisais, dans l’état de préoccupation fixe où elle était, ne pensait qu’à un médecin, à un guérisseur, à un charlatan. Au mot de Madone elle eut un sourire méprisant, presque amer.
Puis tout à coup, brusquement, par un retour soudain, involontaire, inconscient :
« Eh bien ! Honorine, que faites-vous là ? Vous ne me donnez pas mon châle et mon chapeau ? Vous voyez bien que ces dames m’attendent… »
Elle était dans la rue. Les deux femmes l’étourdissaient des guérisons opérées par la Madone, d’histoires d’enfants sauvés, de femmes en couches rétablies. Elles lui parlaient du dernier et récent miracle qui avait été le bruit et l’édification de Rome : une princesse qu’elles lui nommaient, ayant fait vœu de donner à la Madone son peigne de vingt-cinq mille francs de diamants, si elle rendait la santé à son fils, avait voulu, son fils guéri, ravoir son peigne en donnant en argent plus que sa valeur ; on lui avait dit qu’on n’osait point le reprendre et qu’elle le reprît elle-même. On l’avait fait monter sur une chaise : mais elle n’avait pu arracher le peigne de la tête de la statue. Mme Gervaisais n’écoutait pas, n’entendait pas. Toutes ces paroles n’étaient qu’un bourdonnement pour elle. Et elle allait, sans se rendre compte de rien, obéissant à un mouvement mécanique qui la poussait en avant.
En gravissant les marches de l’église, les femmes lui montrèrent une jeune femme, une jeune accouchée toute pâle, pâlie encore par le rose et la soie de sa toilette de première sortie, au bras de son mari qui la faisait monter péniblement en la soutenant.
La porte passée, dans un renfoncement obscuré, sous le retrait de l’orgue poussiéreux, dans l’ombre trouble de vieux carreaux verdis, au milieu de boiseries vermoulues, dans un recoin de ténèbres sordide et pourri, où la saleté semblait une sainteté vierge et respectée, Mme Gervaisais vit un flamboiement de cierges et de lampes, un autel de feu, devant une bijouterie allumée et brasillante, une robe de pierre précieuse habillant le marbre d’une Vierge et d’un bambino : le marbre chaud s’éclairait et se dessinait peu à peu, d’un noir jaune, comme flambé par la fumée des cires, ayant cette patine du culte qu’ont les marbres adorés, et le ton recuit et le teint mulâtre de l’Idole.
Et Mme Gervaisais finit par distinguer une belle Vierge du Sansovino, sa main longue et ses doigts en fuseau, avançant de ce corps enfumé, incertain et douteux, assombri par le caparaçonnement des joyaux, les rangs de perles des colliers, l’écrasante couronne d’un dôme d’or, les diamants des oreilles, le gorgerin des pierreries de la poitrine, les bracelets d’or des poignets, le barbare resplendissement d’une impératrice cuirassée d’orfèvrerie byzantine, auquel s’ajoutait encore l’éblouissement du petit Jésus, que la mère portait sur elle, couronné d’or, bardé d’or, le bras enroulé d’une cape de chapelets d’or, de médaillons d’or, de chaînes d’or, le ventre sanglé d’or, une jambe dans un jambard d’émeraudes. Ce qu’elle apercevait encore de cette Vierge, c’était, au bout de la draperie de marbre, son pied, ce pied usé, dévoré par les baisers, et dont la moitié, refaite en or, s’est palmée aux doigts sous l’adoration des bouches et l’usure des lèvres.
Il y avait, aux deux côtés de l’autel, des armoires, des cadres, des ruissellements de cœurs, de plaques d’argent, des ex-voto de toutes sortes, des broderies, des mosaïques, des peintures, des barbouillages ingénus figurant des enfants dans un lit, blessés ou malades, avec l’éternel trou céleste ouvert dans le mur par l’apparition de la Vierge et du bambino, au fond de la chambre, au-dessus des médecins en habit noir : des images qui un moment étonnèrent l’œil de Mme Gervaisais.
Seule à être droite devant la statue, elle se mit à regarder machinalement autour d’elle, dans l’obscurité pieuse, des agenouillements de femmes, leur châle sur la tête, et qui, pliées comme un paquet, se cognaient le front contre le bois d’un banc ; des vautrements de paysans enfonçant de leurs coudes la paille des chaises, ne montrant que leurs yeux sauvages où flambait la réverbération des cierges, et l’énorme cloutis des semelles de leurs souliers ; un prosternement général, incessant, se disputant les dalles ; des gens de toutes les espèces, de toutes les classes, de toutes les figures, des prêtres à fin profil, le menton appuyé sur leurs mains jointes et leurs doigts noués avec le mouvement des donataires au bas d’un vitrail ; des prières rampantes de jupes de soie et de jupes d’indienne côte à côte, couchant presque leurs génuflexions par terre ; des prières de désespoir qui viennent de quitter le lit d’un mourant où elles ne veulent pas qu’il y ait un mort, des prières enragées de mères qui se cramponnent à un miracle !
À tout moment, la porte battante laissait entrer, avec un peu de jour derrière lui, quelqu’un venant du dehors, qui, à peine entré, devenait une ombre, prenait de l’eau bénite au bénitier noir tenu par un ange blanc, tombait à genoux d’un seul coup, les jambes cassées, se relevait, marchait droit au pied de la Vierge, déposait dessus un baiser, posait une seconde son front sur l’orteil qu’il rebaisait ensuite, trempait le doigt à l’huile d’une lampe, s’en touchait le front. Et rien que cela, et toujours, au milieu des adorations balbutiantes, des contemplations extatiques, des attitudes fascinées, des immobilités mortes coupées de signes de croix, au bas de cette Vierge qui, de seconde en seconde, entend le bruit d’un baiser sur son pied, – le pied le plus adoré du monde, et dont l’idolâtrie des bouches ne décolle jamais !
Émouvant et troublant sanctuaire, que ce coin de San-Agostino, cette chapelle d’ombre ardente, de nuit et d’or, l’apparence de ce grand marbre ranci, l’affadissante odeur des cierges et de l’huile des veilleuses, ce qui reste dans l’air d’une éternité de prières, les souvenirs des murs, les images parlantes des victoires sur la mort, ce silence chargé d’élans étouffés, la respiration pressée de tous les cœurs, un marmottage de foi amoureuse, suppliante, invocante, ce qu’on sent flotter partout de toutes les entrailles de la femme apportées là ! Lieu de vertige et de mystère, un de ces antres de superstition marqués toujours fatalement sur un coin de terre, dans un temple, dans une église, où l’Humanité va, sous les coups qui brisent sa raison, à la religion d’une statue, à une pierre, à quelque chose qui l’écoute quelque part dans le monde avec l’oreille du Ciel !
Les deux Romaines, qui avaient fini leurs dévotions, attendaient à la porte. Mme Gervaisais était toujours plantée debout, le visage muet et fermé, lorsqu’une mère portant un petit fiévreux d’enfant, lui pencha la tête sur le pied de la Vierge où le pauvre petit laissa tomber un baiser endormi. Soudain, mue comme par un ressort, bousculant, sans les voir, les chaises et les gens, l’autre mère marcha droit au piédestal, se jeta follement sur le pied baisé, mit sa bouche, colla son front au froid de l’or : une prière de son enfance, remontée à ses lèvres, se brisa sous ses sanglots…
Dehors les femmes étaient derrière elle : elle les avait oubliées, ne leur parla pas.
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