Chapitre 5
« Pierre-Charles ! » lui cria sa mère, de la fenêtre.
L’enfant sauta vite de la fontaine, et grimpant l’escalier en courant, il fut au bout d’un instant dans les bras de sa mère, frais et sentant la fleur mouillée, essoufflé et rose, se pressant contre elle, l’embrassant sur la figure, les yeux, les bras, les mains, à des places de son peignoir, avec les caresses d’un petit animal tendre, avec des baisers qui léchaient presque.
« Allons ! Honorine, dépêchons-nous de l’habiller… je suis vaillante ce matin… Nous allons sortir toute la journée… Il faut le faire beau, mon fils, aujourd’hui. »
Et la toilette commença. La mère attacha au cou de l’enfant une de ces collerettes d’alors qui encadraient si bien d’un tuyauté de linge blanc la joue de l’enfance. Aidée par Honorine, elle lui passa ses grands bas écossais, son court pantalon de velours noir. Le petit bonhomme se laissait faire, regardait ce qu’on lui mettait, avec un plaisir profond, presque recueilli, une gravité de bonheur que n’ont pas les garçons de cet âge. Il entra dans sa veste de velours. Sa mère lui noua au cou un ruban de soie cerise. Puis Honorine le chaussa d’escarpins à talons, lui posa sur la tête un toquet de velours noir ayant pour aigrette une plume de héron tenue par l’agrafe d’argent d’un chardon d’Écosse : l’enfant était habillé ; – et charmé dans ce costume artistique, un peu théâtral, qu’avait inventé pour lui le goût de sa mère, il restait comme respectueux de lui-même.
« Eh bien ! Honorine, dit Mme Gervaisais en passant le doigt entre la collerette et le cou de l’enfant, elles me paraissent d’assez bonnes personnes, ces femmes de la maison… Vous ont-elles mise un peu au fait ?
— Ces femmes-là ?… Mais, madame, je ne comprends rien à ce qu’elles disent… La jeune même, qui parle français…
— Vous comprendrez bien vite. Vous êtes intelligente, et…
— Oh ! madame ! fit Honorine avec le profond accablement de tristesse d’une femme du peuple qui sent, d’elle aux autres, la séparation éternelle d’une langue qui n’est pas la sienne, d’une langue qu’elle ne pourra jamais entendre.
— Allez ! ma pauvre Honorine, il n’y a pas de ma faute… Vous savez que si nous sommes ici…
— Je sais bien, madame, je sais bien. » Et Honorine baissa la tête. Elle reprit : « Ce n’est pas pour reprocher à Madame… Madame sait bien que je suivrais Madame au bout du monde… – Et s’animant, s’exaltant :
— Moi, sans vous !… Vous qui avez été pour moi… Moi ! sans le petit ! »
Elle saisit l’enfant et le pressa contre elle presque furieusement. Elle répéta encore :
« Moi !… moi !
— Vous êtes folle, Honorine ! fit Mme Gervaisais en tendant une main, sur laquelle Honorine se jeta avec une explosion de larmes.
— Allez mettre votre chapeau… Tenez ! nous partons… »
« Pauvre fille ! » se dit tout bas sa maîtresse en la regardant aller.
Au moment où elle commençait à être grosse de Pierre-Charles, il était arrivé à Mme Gervaisais de perdre une vieille femme de chambre qui l’avait élevée. N’ayant pas immédiatement trouvé à la remplacer selon sa convenance, elle avait pris chez elle, en attendant, une ouvrière habituée de la maison et qui y venait en journée deux ou trois fois par semaine. Au bout de quelque temps, trouvant chez cette fille, dont la figure était déjà pour elle une habitude, des soins, des attentions, une distinction de tenue et un agrément de service qui lui plaisaient, elle en faisait sa nouvelle femme de chambre. Ses couches arrivées, elle éprouvait le dévouement d’Honorine qui veillait à son lit dix nuits de suite et la sauvait. Le jour où le médecin déclara tout danger passé, elle la vit entrer le soir chez elle avec un air de malheur : Honorine lui dit qu’elle ne voulait point la tromper, que c’était elle qui avait été dans l’affaire du vol chez Mme Wynant, la femme du banquier hollandais, qu’on avait bien reconnu qu’elle était innocente, et qu’on l’avait acquittée. Mais elle avait été en prison avec les voleuses, sur le banc des accusés, entre les gendarmes. Et racontant cela, elle semblait presque en avoir gardé la honte sur elle. Depuis, elle avait cherché à se replacer, mais quand elle avait avoué son « histoire », on ne l’avait pas gardée ; et elle s’était vue forcée d’aller travailler en journée.
À cette confession, le mauvais premier mouvement de Mme Gervaisais avait été de la payer de ses soins avec de l’argent, et de s’en débarrasser ainsi. Puis, repensant à ce que cette fille avait été pour elle dans sa maladie, à ce qu’elle lui devait d’une autre reconnaissance, elle rougit presque d’avoir eu l’idée de faire à cette malheureuse un crime d’une erreur de la justice. Elle demanda des renseignements au Président du Tribunal, un ami de son mari, qui avait dirigé les débats de l’affaire : l’innocence d’Honorine ne pouvait faire un doute. Là-dessus, la femme de chambre était restée au service de Mme Gervaisais, reconnaissante à sa maîtresse de lui avoir été meilleure que la vie, de l’espèce de courage qu’elle avait mis à la garder, au mépris de l’opinion ; heureuse dans la maison, mais conservant du soupçon, de l’injustice qui avait pesé sur elle, un fond d’amertume contre le monde entier. Elle n’avait jamais pu oublier. Et il lui revenait à tout moment comme les crises d’un cœur brisé qui éclatait en accès nerveux de passion étouffée, pareil à celui de ce jour. Elle croyait qu’elle avait laissé son honnêteté sur le banc du tribunal. Elle sentait vaguement ce qui reste de suspicion ou au moins de prévention contre une jugée comme elle. Son acquittement ne l’avait pas lavée à ses yeux mêmes d’une espèce de souillure pour toujours, et dont elle acceptait quelque chose.
Aussi n’avait-elle jamais voulu se marier. Son unique attachement était cette mère et son enfant, les deux êtres auxquels elle s’était vouée corps et âme, véritablement donnée et damnée, les enveloppant d’un amour jaloux, enragé, dévorant. Toutes ces expressions se peignaient sur son visage jeune et joli, mais tiré, contracté, devenu dur, presque méchant, sous le tourment de son passé et de ses défiances ; et derrière les talons de cette mère et de ce fils, elle avait l’air de ces chiens dévoués, mais mauvais, hargneux et jappeurs, prêts à mordre ceux qui s’approcheraient de trop près.
Honorine était rentrée.
« Appelez une voiture sur la place », lui dit Mme Gervaisais.
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