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Chapitre 51

Au milieu de ces exaltations et de ces extases de paroles, jamais un mot n’échappait à la bouche de la comtesse pour essayer de convertir Mme Gervaisais. Ce qu’elle disait devant elle, ne s’adressait pas à elle ; c’était un soliloque d’enthousiasme qui montait et allait se perdre à ces nuages de la Nouvelle Jérusalem céleste, où le Swedenborgisme cause avec les anges, un rêve à voix haute où la Parisienne jetait de temps en temps une ironie polie. La comtesse n’entendait pas, continuait, ou se taisait avec l’air de prolonger et de poursuivre intérieurement sa pensée.

Aux beaux jours bleus, les deux femmes partaient, l’enfant entre elles deux, dans une voiture qui leur faisait faire invariablement cette promenade à Gensano et au lac Nemi, où elles goûtaient la vue de ce précipice de verdure, déployé sous le pont de l’Ariccia, et les brusques passages des ombres étouffées des cavées aux larges respirations sur la plaine infinie.

C’était une fête pour Pierre-Charles, gai du bonheur physique de sa santé revenue et de la joie du temps dans le paysage. En route, attirant à lui sa mère, lui prenant le menton avec le bout de ses doigts, il approchait et penchait sa figure sur la sienne, pour faire tomber son baiser sur le sien ; puis il se mettait à chantonner à demi-voix une musique qu’il inventait pour se parler, pour se chanter à lui-même, monologue gazouillant, parfois sublime, de l’enfant à demi muet.

Les deux femmes voiturées laissaient paresseusement leur venir de grands et longs silences, passives et pénétrées d’un ravissement ébloui devant ces champs de soleil, rayés de traits d’or par les échalas de roseaux, cette campagne où la feuille découpée de la vigne, le maïs oriental, les tiges de la fève, les plantes artistiques du Midi, pétillaient partout de lumière, devant ces espaces incendiés où se perdait la verdure des oliviers poussiéreux jusqu’à cette ligne de vif-argent, la mer, une mer fermant l’horizon avec un petit rivage blanc de l’Odyssée.

Ce fut au retour d’une de ces radieuses journées, que dans un mouvement abandonné, pressant les deux mains de Mme Gervaisais, la comtesse lui disait : « Je ne sais comment cela se fait, ma si chère, ma si belle ; mais je ne puis plus aimer quelqu’un à présent, si je n’ai pas un peu de son âme se donnant à moi avec son cœur… L’intimité ne me paraît complète que si Jésus-Christ est de moitié entre deux personnes… Mes amitiés ont besoin d’un lien surnaturel. »

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