‹ Madame GervaisaisChapitre 50 sur 111 · Chapitre 50

Chapitre 50

Dès lors, régulièrement, les deux femmes se rencontrèrent et se retrouvèrent, à trois heures, sous le chêne vert. Après les premiers mots, un rapide échange des nouvelles du corps et des entretiens de la terre, la comtesse se mettait à parler la langue de son âme, avec un accent toujours plus vibrant de foi, une élévation plus mystique, une voix qui à la fin semblait s’en aller du monde.

Quelquefois là-dedans tombait un récit, un détail du martyrologe catholique de sa famille. Elle disait l’homicide mariage de celui-là de ses aïeux, un des grands noms de la Russie, condamné par l’impératrice Anne à épouser une bohémienne octogénaire, dans la maison de glace, sur un lit nuptial de glace où l’on fit, le lendemain, la levée des deux cadavres roidis : horrible exemple qui paraissait éveiller en elle, quand elle le rappelait, une sourde envie et des appétits sauvages d’une mort martyrisée.

Mme Gervaisais l’écoutait sans l’interrompre, regardant, à mesure qu’elle parlait, tout ce qui passait sur ce visage d’inspirée, ce visage à la fois doux et intrépide, court et carré, au nez qu’un méplat aplati faisait paraître presque fendu au bout, aux yeux qui, sous leurs épais sourcils blonds, retenaient, de la lumière, un rayonnement roux autour du bleu aigu de la prunelle, des yeux qui tenaient du Scythe et du lion, du lion surtout avec lequel l’étrangère avait encore une autre ressemblance : les deux magnifiques rouleaux de ses cheveux d’un fauve ardent, lui passant sous les oreilles, descendant sur sa poitrine, à la façon de la crinière échevelée dont se voile, sous le pinceau des primitifs, la nudité des Madeleines aux cavernes des Thébaïdes.

q

Page 1