Chapitre 57
L’automne avançait, l’hiver arrivait sans que Mme Gervaisais sentît le besoin ni le désir de reprendre ses relations. Elle négligeait même la maison où elle s’était trouvée reçue le plus sympathiquement, le salon Liverani, dont elle avait goûté un moment l’habitude. Ses visites s’y espacèrent ; puis elle n’y parut plus. En dehors de l’absorption où elle était, et du retour sur elle-même qui la retirait à la société des autres, Mme Gervaisais avait été détachée lentement et peu à peu de cette liaison par la séparation sans choc, sans diminution d’estime de part et d’autre, qu’amène insensiblement et involontairement le contact de ces deux natures dissemblables et contraires : une Française et une Italienne.
La Française trouvait chez l’Italienne une ignorance et une quiétude de l’ignorance qui ne s’accordaient guère avec le savoir et la curiosité active de son intelligence. La netteté, la résolution, la virilité de son esprit, s’accommodaient assez mal du flottement d’idées, noyées et vagues, où vivait la princesse, promenant autour d’elle une contemplation superficielle, satisfaite et irréfléchissante, avec la paresse morale d’une odalisque, l’apathie épanouie et vide de la femme d’Orient qu’est déjà, sous sa vivacité extérieure, la femme d’Italie. L’Italienne étonnait encore la sérieuse femme de pensée par une unique occupation de tête : vertueuse, exactement honnête, elle ne voyait dans la vie et dans le monde que l’amour, ne s’intéressait qu’aux choses d’amour, ne parlait que d’amour, n’écoutait que lorsqu’on parlait d’amour, et ne voulait, auprès d’elle, qu’histoires, nouvelles, contes et médisances d’amour, théorie et esthétique d’amour. Mais plus que ces contradictions, une certaine manière d’être de la princesse avait empêché l’intimité des deux femmes : l’Italienne, rapprochée de la nature, déterminée par le premier mouvement du sang, indocile aux conventions de la société, sincère, franchement elle-même, l’Italienne n’est cela qu’avec le mari, l’amant, les enfants, les cousins, les parents, la grande famille romaine, encore aujourd’hui si nouée, si étroitement ramassée et serrée dans la confiance mutuelle des proches. Elle ne se montre pas, ne se communique pas, ne se donne pas, comme la Française, dans les rencontres et les relations passantes de la vie du monde. Elle a pour toute personne qui n’est ni de sa patrie, ni sa race, ni de son nom, sous le sourire et l’accueil des lèvres, un fond fermé, une défiance en garde contre l’étranger, et surtout contre l’ironie de Paris, redoutée de l’ironie de Rome. Mme Gervaisais avait été toujours avec elle arrêtée à un moment de demi-abandon par cette note de réserve.
D’ailleurs la princesse, pareille aux femmes de son pays, était plus faite et plus portée pour l’amitié des hommes que pour celle des femmes.
Enfin, Mme Gervaisais, à ce moment même de sa disposition religieuse, se trouvait un peu blessée par ce dont était composée la religion de la princesse, un mélange de croyances crédules, de superstitions locales, de préjugés de peuple, relevés de quelques pratiques humbles d’orgueil nobiliaire, – comme d’aller, le mercredi de la Semaine Sainte, en compagnie des dames du Livre d’or romain, laver les pieds des pauvresses à la Trinité des Pèlerins.
q