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Chapitre 58

Mme Gervaisais était ce jour-là au Gesù.
On prêchait. Le sermon commençait. Le prédicateur venait d’apparaître sur le tréteau, à côté de la table et du fauteuil. Il s’était d’abord mis à genoux, en se tournant vers l’autel, puis se recoiffait de son bonnet, et s’asseyant, il avait déplié son mouchoir, essuyé ses lèvres, reposé le mouchoir à côté de lui, et attendu le silence. Enfin il se leva tout d’une pièce, et parla.

C’était un talent de l’Ordre ; un acteur, un mime, commediante, tragediante dont l’éloquence gesticulante et ambulatoire arpentait l’estrade, et dont le feu dramatique brûlait les planches de sa chaire. Il déclamait, il pleurait, il sanglotait, il enflait sa voix, il la brisait, il geignait et il tonnait, en un sermon qui donnait à son public toutes les émotions et toutes les illusions d’un débit et d’un jeu de théâtre.

Mme Gervaisais commença à écouter, puis n’écouta plus, son oreille se réveillant à peine sur des notes de colère qui lui donnaient un rapide soubresaut, après lequel elle recommençait à ne plus entendre le sens ni la suite du sermon. Soudain, elle reçut comme un coup à cette phrase du prédicateur :

« Femme imprudente et téméraire, et non seulement imprudente et téméraire, mais misérable et infortunée… »

Il s’arrêta, fit une pause, reprit :

« Car si Dieu s’est manifesté par d’autres témoignages que ceux de la nature, s’il a fait connaître lui-même au genre humain ses conseils et ses volontés, quel jugement porter de cette femme qui dédaigne de s’assurer de ces manifestations divines, et déclare avec assurance qu’elle trouve en elle-même, et dans les seules lumières de sa raison, tout le nécessaire de son âme pour sa conduite religieuse et pour l’accomplissement de ses devoirs et de ses obligations envers Dieu ?… Pourrons-nous nous empêcher de dire… – et ici sa voix pleura presque, – pourrons-nous nous empêcher de dire qu’elle est malheureuse et imprudente ? »

Mme Gervaisais était devenue tout attentive et sérieuse.

« Et en effet, continuait l’orateur, c’est une imprudence de ne tenir aucun compte des probabilités, imprudence d’autant plus grande que ces probabilités sont plus évidentes et plus certaines. C’est une imprudence de mépriser les conjectures, et c’est une imprudence impardonnable quand le nombre en est presque infini, quand leur poids et leur valeur les élèvent à la force d’une démonstration rigoureuse. Elle est d’une inexcusable imprudence, cette femme imprudente qui, sans tenir compte de toute la force de ces conjectures, négligeant toutes ces vraisemblances sur lesquelles repose la probabilité du grand Fait divin, répète, écrit qu’elle n’a pas d’autres recherches à faire, et que c’est assez pour elle que les enseignements de sa raison. »

Et à chaque parole nouvelle qui tombait de la chaire, Mme Gervaisais sentait comme un dévoilement plus entier du plus caché d’elle-même fait au public, une espèce de mise à nu et d’exposition flétrissante de ses idées, de ses doutes, de ses hésitations, des objections de sa pensée religieuse encore en révolte contre la révélation.

Le Père jésuite terminait ainsi : « Femme imprudente et téméraire, et non seulement imprudente et téméraire, mais misérable et infortunée ; car ce n’est pas seulement la créature qui souffre qu’on peut dire malheureuse : elle l’est aussi, celle qui s’expose à souffrir des peines éternelles… N’est pas malheureuse seulement la créature qui porte le poids de la colère divine ; mais encore celle qui ne fait rien pour s’en préserver. Or, que fait cette femme dont nous venons de parler ? Dans l’audace et l’insolence de son esprit, elle s’expose à transgresser les préceptes divins, elle ne se précautionne pas contre le crime de renverser cet ordre qu’il est souverainement probable que Dieu a décrété. Elle semble dire à tout le monde par sa conduite : « Je m’inquiète peu des desseins de Dieu, et peu m’importe de savoir quels peuvent être ses conseils… » Et que sait-elle si Dieu ne lui dira pas à son tour : « Ni moi non plus, je ne songe pas à vous… ou si j’y songe, c’est seulement en Juge Vengeur ! »

À ce dernier mot, Mme Gervaisais crut voir sur elle les yeux de ses voisins, comme si le prédicateur l’avait désignée de son dernier geste.

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