Chapitre 61
Ainsi envahie, et avec la conscience de cet envahissement d’elle-même, le reconnaissant et s’en faisant l’aveu, elle fut prise, à la dernière heure, d’une espèce de révolte d’esprit, d’une honte d’orgueil se soulevant contre cet enlacement d’un milieu matériel, l’asservissement des sensations, la sourde possession de son être physique, sans que son intelligence y eût part. Elle voulut que ces mêmes facultés qui l’avaient faite philosophe, la rendissent chrétienne, et que sa conversion fût tout entière l’œuvre de son cerveau.
Elle demanda à être sérieusement et profondément convaincue et persuadée. Alors elle se jeta à des études qui auraient usé la puissance de travail d’un homme. Interprètes de l’Ancien et du Nouveau Testament, apologistes, controversistes, elle parcourut des livres sans nombre, jusqu’aux plus secs, aux plus ardus, aux plus abstraits de la théologie, emplissant des extraits, des volumes de cahiers, tourmentée par la perplexité de sa destinée éternelle, qui rejetait toujours son angoisse à la peine de nouvelles et plus studieuses recherches, où chaque jour pourtant elle s’approchait un peu plus de cette certitude qu’elle appelait, qu’elle implorait, qu’elle faisait naître, pour ainsi dire, de l’ardeur de son désir et de la secrète complaisance de ses efforts. Peu à peu, les objections, les répugnances de la logique humaine s’effaçaient chez la femme ; l’improbabilité de certaines choses ne lui semblait plus aussi improbable ; et à un certain moment, la phrase de Platon, « qu’il était nécessaire qu’un maître vint du ciel pour instruire l’humanité », la préparait à admettre la révélation divine. Maintenant, quand elle revenait à la philosophie, les explications, les solutions qui l’avaient satisfaite sur l’origine, l’existence, la destination de la créature, n’étaient plus pour elle qu’hypothèses et conjectures. Et ainsi disputée entre la lassitude de douter et l’aspiration à croire, elle se relançait à la poursuite de la Vérité infinie.
Au milieu de ces travaux, un grand orateur écrivain avait une sensible influence sur elle. Dans sa parole imprimée, cette parole que le prédicateur craignait humblement de voir se sécher comme une feuille dans un livre, elle retrouvait l’accent chaud et vivant de la voix dont l’émotion avait rempli Notre-Dame aux jours du mouvement religieux de 1834. Elle y retrouvait cet apôtre de la jeunesse parlant à l’intelligence masculine et lettrée de la France : elle y entendait Lacordaire. Elle s’attachait à cette éloquence qui ne voulait pas imposer la foi, qui la proposait à la discussion, cherchait la conviction des esprits avec une sorte de respect et d’hommage à la dignité de la conscience. Elle était sympathiquement portée vers cette doctrine tournée au souffle du temps, exposée et prêchée pour des âmes du XIXe siècle, élargissant l’Église du passé aux besoins nouveaux du monde et de l’avenir. Elle était rassurée, satisfaite de rencontrer chez le chrétien, disciple de Lamennais, l’ambition de rendre orthodoxe l’idée de son maître, l’alliance de la foi et de la raison, en essayant d’appuyer le catholicisme sur la science, de le baser sur l’histoire, d’apporter à la vérité céleste les preuves des plus grands faits de la terre, en remontant même au-delà de Jésus-Christ, pour revendiquer la sagesse et la morale antiques, Confucius, Zoroastre, Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, Épictète, comme les ancêtres précurseurs et le patrimoine naturel du christianisme. Elle était enfin à la fois surprise et consolée en trouvant l’homme dans le prêtre, un ami de ce que l’humanité aime, sensible à ce qu’elle honore, complice de ses généreuses passions : amitié, courage, honneur, liberté, patrie, gloire même ; l’homme et le citoyen qui déclarait hautement ne pas accepter une religion qui serait étrangère à ces grands biens, « une piété fondée sur les ruines du cœur et de la raison ».
Des mois se passèrent encore dans ces pénibles labeurs d’une foi cherchant sa lumière suprême, des mois mêlés de ténèbres et de clartés, sans le rayon vainqueur, l’illumination soudaine, – le Fiat lux !
L’heure en vint pourtant. Et Mme Gervaisais, ce jour-là, sous l’éclair de la grâce, écrivait, sur le livre de ses résolutions, cet acte de foi, un acte d’amour :
« Premières lueurs du jour. Fête de sainte Agathe.
« Amo Christum, amo quia amo, amo ut amem. – Saint Bernard. »
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