Chapitre 60
Vaste embrassement, immense contagion sainte, que la Religion à Rome.
Rome, avec la majesté sacrée de son nom seul ; Rome, avec ses monuments, ses souvenirs, son passé, ses légendes, avec ses églises aussi nombreuses que les jours de l’année, ses oratoires, l’escalier de ses prie-Dieu jusque dans les ruelles, ses quatre cents Madones ; Rome, avec toutes les funzione religieuses et quotidiennes de son Diario, les messes capitulaires, les messes votives, les messes conventuelles, les chapelles cardinalices, les chapelles papales, les fêtes patronales, les fêtes fleuries, les fêtes septénaires, les offices capitulaires, les anniversaires de dédicaces, les bénédictions d’une ville où tout se bénit, bêtes et gens, les malades, les chevaux de la poste, les agneaux dont la laine fait les pallium ; Rome, avec les sermons de la Sapience, les prédications permanentes, les distributions d’Eulogies, les conférences religieuses appelées fervorino, les chemins de croix, les triduo, les neuvaines, les stations, les processions diurnes et nocturnes, les communions générales, les Quarante heures, les expositions du Saint-Sacrement, les adorations annoncées par l’invito sacro collé sur un bout d’arc antique ; Rome, avec ses martyrs, le soupir de leurs tombes dans les corridors du Vatican ; Rome, avec ses grands ossuaires, ses ostensions et ses vénérations de reliques, les fragments de membres, les linges sanglants, les morceaux de Saints et de morts miraculeux ; Rome, avec son atmosphère, l’odeur de l’encens au seuil des basiliques, l’air sans cesse ému par les appels des cloches lassant l’écho du ciel ; Rome, avec ses images, son musée d’art pieux allant, des tableaux de main d’ange, aux paradis de Raphaël et aux enfers de Michel-Ange ; Rome, avec ses portements publics d’eucharistie à domicile, son grand avertissement de la mort enterrée à visage découvert dans le sac commun de la confrérie ; Rome, avec son peuple de prêtres et de moines habillés de la robe d’église qui traîne et descend jusqu’à l’enfant ; Rome, avec sa populace de pauvres dont la bouche ne mendie qu’au nom de Jésus, de la Sainte Vierge et des âmes du Purgatoire ; Rome enfin est le coin du monde où, selon le mot énergique d’un évêque, la Piété fermente comme la Nature sous les Tropiques.
Tout s’y rencontre pour vaincre et conquérir une âme par l’obsession, la persécution, la conspiration naturelle des choses environnantes ; tout y est rassemblé pour mettre un cœur près de la conversion, par la Perpétuité, la succession ininterrompue des atteintes, des impressions, des sensations, et accomplir en lui à la fin ce fréquent miracle du pavé de la Ville éternelle, le miracle d’un chemin de Damas, où les esprits les plus forts d’hommes ou de femmes, terrassés, tombent à genoux.
À ce moment, où Mme Gervaisais se sentait touchée d’un commencement d’illumination, son passé à Rome, les premiers jours de son séjour lui revenaient. Sa mémoire semblait les lui éclairer d’un jour nouveau, lui en montrer le secret, le travail caché, persistant, continu, fait au fond d’elle à son insu, par le milieu de son existence. Elle se rappelait nettement à présent toutes sortes de petits événements, de riens journaliers qu’elle avait jugés, dans l’instant, sans action sur elle. Ses premières stations dans les églises, sa passion pour leurs marbres, elle commençait à reconnaître qu’elles avaient été comme une rencontre et une première liaison avec les douceurs religieuses. Elle retrouvait présente à son esprit, revivante à ses yeux, cette visite à Saint-Pierre, où la main de son enfant lui avait fait lire, dans du soleil, les mots d’or : Tu es Petrus, et super hanc petram… Le Dimanche des Rameaux, le Miserere de la Chapelle Sixtine, elle s’en apercevait, avaient été en elle au delà de sa sensibilité de femme ; ils avaient continué au fond de son être l’œuvre de Rome. Elle suivait ainsi et se remémorait, détail à détail, circonstance par circonstance, comme pas à pas, ce mouvement inconscient qui l’avait jetée aux pieds de la Madone de San-Agostino, ce changement ignoré d’elle-même, qui, encore ombrageuse et résistante, sous le chêne de Castel-Gandolfo, à la parole rêvante de la comtesse Lomanossow, l’avait conduite au Gesù : et avec la disposition des personnes nouvelles dans la foi, elle était prête à voir dans la suite et la succession de ce qui lui était arrivé, une marque de prédestination, un appel particulier d’en haut.
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