Chapitre 7
Le lendemain de cette grande journée de fatigue, Mme Gervaisais commençait une vie régulière, uniforme, une vie coupée de petites courses, de promenades qu’elle ne pressait pas.
Levée, habillée à huit heures et demie, pour jouir du matin, elle faisait une marche de près de deux heures, avant la chaleur et le feu du jour. Elle allait à une église, à quelque reste ancien, à un marché, à tout ce qui, dans cette ville-musée, arrête le pas et le regard avec un souvenir, une sculpture, un décor, une borne qui est quelquefois le pied de marbre d’un grand Dieu faisant rêver sa statue ! Au sortir de Paris, du moellon moderne, de la pierre neuve, de la cité sans art, la Parisienne goûtait un plaisir d’artiste à errer par cette cité d’histoire, pavée, bâtie, reconstruite avec les chefs-d’œuvre et les fragments précieux des siècles.
Elle s’intéressait à ce pittoresque des murs, des cours, des palais, des masures, des pans du passé, où s’ouvrait parfois, comme la bouche sauvage et fraîche d’un antre, un trou noir de fruiterie, enguirlandée de verdures, d’herbes et de chevelures de fenouil. Partout elle trouvait des tableaux qui lui faisaient regretter cet abandon de la peinture, ce sacrifice d’un des goûts les plus chers de sa vie, que les médecins avaient exigé et obtenu d’elle. Et presque toujours elle revenait par la rue des Condotti, la rue de la curiosité. Elle faisait des stations aux boutiques de mosaïques, de bijouterie, aux devantures des antiquaires, à l’étal du bric-à-brac antique, aux vitrines poussiéreuses, encombrées de lampes étrusques, de majoliques, de fragments de lacrymatoires irisés, de sébiles de vieilles monnaies : elle fouillait ces fonds de magasins obscurs, capharnaüms où étaient enterrés des bustes, des cabinets florentins, des coffrets en porphyre, des marbres et des ors qui luisaient. Souvent elle entrait en levant le filet bleu ou brun qui fait aux boutiques, d’un treillis de soie, une porte aérienne : elle retournait un objet, le marchandait, l’emportait.
Elle était toujours rentrée avant onze heures, l’heure de son déjeuner. Elle déjeunait lentement, prolongeant ce tête-à-tête avec son enfant à table, comme un repas d’amoureux. Le déjeuner fini, elle avait l’habitude de jouer du piano jusqu’à l’arrivée d’Honorine qui venait prendre Pierre-Charles pour le faire dormir, tout habillé sur son lit. Seule alors, elle s’installait à sa place aimée. Passant là les heures du soleil, elle usait leur lourdeur dans une vague rêvasserie de sieste, une sorte de sommeillement d’idées : et au milieu du demi-jour de la chambre, elle restait les yeux ouverts, et presque endormis dans la transparence molle de cette pénombre faite par les persiennes fermées, un peu soulevées seulement sur leurs fourchettes, au bas de la fenêtre ouverte où jouait un petit triangle de lumière.
De temps en temps, elle suivait entre les lames des persiennes le spectacle changeant de la place d’Espagne, l’avancement de la journée sur le grand escalier de la Trinité-du-Mont abandonné peu à peu, avec la marche des heures, par l’ombre de la grande maison à sa droite. Le jet d’eau se levait, argenté, retombant en blanc de perles dans la vasque noire de la fontaine en bateau, et rappelant la nef d’une ancienne table : à côté, des hommes couchés dormaient comme à la marge d’une source. Une boutique d’acquaiuolo était là, avec sa tente de toile à matelas appuyée au haut de la haute borne fleurdelisée. Sur l’escalier se faisait l’ascension lente et balancée, la montée sculpturale des Romaines, portant des paquets sur la tête, tandis que sur ses côtés les « modèles » assises attendaient leur séance de cinquante baïoques, et que des chiens à vendre tiraient sur leur corde attachée dans le trou d’une marche de pierre.
Quatre heures arrivaient. Une voiture, appelée de la place, l’emportait au Pincio, et la promenait deux heures, lui faisant gagner le dîner. Le plus souvent, après son dîner, elle ne sortait pas, demeurait à la fenêtre, écoutait le bruit décroissant de la place…
Peu à peu les deux campaniles de la Trinité-du-Mont devenaient pâlement blancs sur le ciel pâlement bleu. Mme Gervaisais se mettait à raconter des contes à son enfant qui, fatigué, les paupières battantes, ne les écoutait bientôt plus, mais voulait toujours entendre la voix de sa mère. Honorine apportait dans le sombre de la chambre la lampe à abat-jour du pays. L’enfant mettait un moment ses doigts aux points de feu qui représentaient dessus « l’illumination de Saint-Pierre » et « la girandole de la place du Peuple ».
Alors Honorine l’emmenait.
Mme Gervaisais, assise à son bureau, veillait jusqu’à dix heures ; de temps en temps elle avançait un peu la tête, regardait dormir la grâce de son enfant. – À dix heures, elle se couchait et s’endormait à ce bruit d’eau, à l’harmonie liquide de ces fontaines qui sont à Rome la musique berçante de la Nuit jusque dans les cours des hôtels.
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