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Chapitre 8

Rome est la ville des bouquets.
Aux coins des rues, à la rue des Condotti, à la rue del Babuino, les fleuristes étalent, sur de petits reposoirs rustiques, les bouquets bariolés, cueillis tout vifs à ces bas jardins du Pincio où monte, semblable à une fanfare, la flore éclatante et criarde du pays ; à côté de ces bouquets, ces bouquets aux teintes mariées, harmonisées dans le tendre et le doux des nuances, vrais chefs-d’œuvre de la fioraia romaine ; et ces bouquets encore qui ne sont plus des bouquets, mais des paniers fleuris, de petits guéridons de roses sur un lit de fougère, avec des anses de roses, des corbeilles de camélias blancs sur lesquels rondit une branche de lilas blanc, ou d’azalées légères comme des gazes, des paniers de cette petite fleur qu’on nomme ida, un souffle, une poussière de fleur.

Tous les jours, Mme Gervaisais revenait de sa promenade du matin avec un de ces paniers. Les fleurs, pendant la journée, s’épanouissaient dans la pièce où elle se tenait ; et avec la fin du jour elles commençaient à mourir en suavités exquises, en parfums expirants, comme si de leurs couleurs fanées s’exhalaient leurs adieux odorants. Bientôt ce fut un besoin dans la vie de Mme Gervaisais que ce bouquet, mettant une respiration auprès d’elle, un rayon dans sa chambre, presque une compagnie dans sa solitude. À regarder un camélia luisant et verni, une rose aux bords défaillants, au cœur de soufre où semble extravasée une goutte de sang, ses yeux avaient une volupté. L’éclat, la gaieté, l’illumination de la fleur, sa vie légère et tendre, l’immatérialité de ses couleurs de jour et de ciel, Mme Gervaisais ne les avait jamais perçus, jusque-là comme elle les percevait ; et la jouissance de cette sensation était pour elle toute nouvelle et imprévue. En France, ainsi que toute femme qui est une femme, elle s’entourait bien de fleurs, mais elle n’avait jamais senti cette émanation de l’âme de la fleur. Elle s’étonnait de ce raffinement d’impression qui lui était venu depuis son séjour à Rome, avec tant d’autres acuités de perceptions. Elle se demandait si, aux pays et aux peuples qui s’approchent du soleil, il n’est pas donné un organisme plus sensibilisé qu’ailleurs, plus fait pour goûter et embrasser les séductions simples des choses naturelles, d’une lumière, d’une couleur, d’une fraîcheur, d’un beau bouquet, d’un beau ciel, d’un bonheur quelconque, que la terre offre là pour rien. Elle se rappelait un verre d’eau qu’elle avait bu, un des premiers soirs, à une porte d’un petit café, et qu’elle avait savouré comme la meilleure boisson qu’elle eût jamais bue. Il lui semblait que ces pays chauds avaient ainsi toutes sortes de petites félicités de sol et de climat ignorées des pays froids, une magique acqua felice coulant un peu partout pour tous. Et de jour en jour elle sentait des riens de sa vie prendre pour elle l’intensité d’agrément, de plaisir, que les riens ont dans l’amour. Tous ses sens, dans ce Midi, s’affinaient, devenaient délicats et poètes.

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