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Chapitre 73

« Oh ! nous autres… disaient naïvement les deux Romaines, un jour que Mme Gervaisais causait avec elles et avait amené la conversation sur la direction et les confesseurs du pays, – il ne faut pas qu’on nous en demande trop, à nous… »

Le mot éclaira Mme Gervaisais sur ce qui ne la satisfaisait plus, ne la contentait plus dans la direction du P. Giansanti. Ce n’était pas la soumission, l’espèce de servitude que son confesseur exigeait d’elle qui la blessait à présent. Son orgueil, à ce moment, elle était bien près de l’avoir entièrement dépouillé ; elle avait fini par se réduire, comprimer ces derniers mouvements secrets qu’un reste d’estime de sa raison et de son intelligence lui faisait prendre quelquefois encore pour des principes de conduite. À force de puiser l’humilité de la dévotion aux livres ascétiques, de s’en appliquer les expressions, à force de s’entendre répéter, par ces pages qui semblaient lui parler, qu’elle méritait le mépris et les abjections, qu’elle ne pouvait être assez persécutée, contredite, rebutée, ravalée, qu’elle était digne d’horreur, de damnation, d’anathème, d’exécration, – elle touchait au bout de l’abaissement et de la diminution de sa personnalité, et elle n’était plus, selon la comparaison d’un habile manieur d’âmes, que la « languette de la balance », l’instrument docile et obéissant sous le poids de tout ce qu’on lui fait porter.

Ce qui lui manquait et lui faisait défaut, c’était une absence d’aliment à des appétits nouveaux, et tout à coup irrités en elle : un goût lui était venu, un désir de rigueur, d’âpreté, de sévérité, de pénitences rudes. Le confesseur di manica larga, à l’absolution coulante et facile, suffisant pour la routinière dévotion traditionnelle du pays, ne lui suffisait pas. Il lui fallait, à elle, le prêtre qui en demande trop. Avec sa nature, ses secrètes chaleurs d’amour, si peu dépensées dans sa vie, cette femme de sentiments extrêmes avait vu en imagination, dans la religion, un dur sacrifice, un martyre en détail, une grande occasion d’héroïsme contre elle-même. Elle ambitionnait d’y trouver la privation, l’immolation, une sorte de sainte torture journalière. Elle avait souvent à la mémoire le tableau fait par saint Jean Climaque d’une prison de pénitents ; et à ce souvenir rapproché de cette indulgente direction, elle éprouvait un certain désappointement de ce commode salut, ne dérangeant pas sa façon de vivre, n’y apportant pas la révolution d’un bouleversement inconnu et rêvé. Ce n’était nullement là l’idéal agité qu’elle s’était fait du service de Dieu. Si elle n’était pas encore tentée de la grossière mortification corporelle, si elle était encore gardée de la tentation d’une souffrance charnelle par une dernière pudeur de son bon sens, elle voulait souffrir moralement et y être aidée et encouragée. Sincère et bizarre aspiration de cette pauvre femme inquiète, en peine de tourment, malheureuse d’une discipline charitable et humaine, presque humiliée de la miséricordieuse compassion du Jésuite pour les faiblesses de sa santé, blessée par le ton de plaisanterie légère avec lequel le prêtre humain essayait d’arrêter les exagérations de son zèle et la fièvre de ses contritions, elle ne lui pardonnait pas de se montrer si pardonnant à ses péchés, à ce passé détesté dont elle s’accusait toujours. Aussi se refroidissait-elle insensiblement pour lui, et le P. Giansanti ne trouvait plus chez sa pénitente la même ouverture.

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