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Chapitre 72

Au milieu de sa retraite, elle se laissait décider, par les prières instantes de son vieil ami Schnetz, à reparaître, un dimanche, aux réceptions de l’Académie. Elle avait d’ailleurs pitié de son fils : elle se rappelait le plaisir que l’enfant prenait autrefois là pendant toute la soirée, assis, sans remuer, une jambe pendante, sur un grand fauteuil, sous la tenture des tapisseries de de Troy, écoutant, avec une attention enivrée, la musique au piano, le chant des amateurs et des artistes.

Chassée du grand salon par la chaleur, Mme Gervaisais était allée respirer à une fenêtre de la salle à manger où se préparait le thé, et presque seule dans la pièce, elle regardait de là le jardin de la villa, la grande masse immobile, la grande ombre qui n’était pourtant pas noire, le bois bordé et ligné par le sable des allées et où des termes blanchissaient çà et là, les arbres enveloppés de l’atmosphère lactée, de ce beau sommeil nocturne qui garde son dessin à la nature en le baignant seulement d’une douceur, d’un bleu de ténèbres déchirées par le vol de feu des lucioles.

Tout dormait, et tout vivait ; et c’était un recueillement de repos, un infini de paix, d’où montait une molle poésie pénétrante et presque sensuelle, quand tout d’un coup, du creux de l’ombre, jaillit et s’éleva, comme de la fête de l’heure et du cœur du bois, une voix, un chant d’oiseau, la musique d’un rossignol amoureux jetant la note passionnée qu’il ne jette que dans la félicité limpide de ces nuits d’été de Rome !

Près de Mme Gervaisais, à ce moment, arriva un bel Italien, un chanteur, un ténor échauffé, animé des bravos et du succès de son air, gonflé, respirant à pleine poitrine, s’éventant de son mouchoir. Il s’accouda à la fenêtre où elle était, lui frôlant presque le bras, et avec la familiarité de l’acteur et du musicien, la figure retournée vers elle, il lui lança, comme à une personne de connaissance, l’admiration de la nuit et du bois. Il ne l’avait qu’involontairement touchée, si peu qu’elle ne s’en était pas aperçue ; il ne lui avait pas adressé la parole, et cependant Mme Gervaisais se retira brusquement, avec le mouvement d’une femme à demi insultée, enleva son fils au milieu d’un morceau, et disparut.

Elle avait eu comme l’hallucination d’une déclaration d’amour, d’une offense approchée d’elle. Cette idée s’enfonçait et germait en elle, sans que rien pût expliquer ces singulières alarmes de l’honnêteté et de la conscience chez une femme d’une si entière pureté, d’un si austère veuvage de pensée même. À partir de cette soirée, elle se figura, pendant longtemps, répandre autour d’elle un appétit de volupté, attacher la tentation à tous ceux qui la regardaient, provoquer leurs désirs, attaquer, sans le vouloir, leurs sens, mettre en eux, par la vue de sa beauté, tout effacée et passée qu’elle la croyait, la passion impure. Elle se sauvait, presque honteuse, devant les hommes qui la fixaient, les désignant, les signalant aux personnes avec lesquelles elle se trouvait ; car c’était presque devenu une monomanie chez elle.

Le supplice de cette illusion achevait de la décider à ne plus se montrer dans le monde, et elle se mettait à vivre plus étroitement chez elle, dans une sorte de fermeture cloîtrée.

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