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Chapitre 75

Une règle d’une extrême rigueur que celle des Trinitaires déchaussés. Dans le principe, ils ne pouvaient manger ni chair ni poisson. En voyage, ils ne pouvaient se servir de chevaux : l’humble monture des ânes leur était seule permise d’où le surnom familier et populaire de « Frères des ânes » par lequel ils sont désignés dans un document, daté de Fontainebleau, en l’an 1330. Leur ancien habit, qui les vêt encore, consiste en une tunique à manches de grosse laine blanche, avec le scapulaire sur lequel est cousue, correspondant à la poitrine, une croix rouge et bleue. Ils marchent déchaussés, n’ont que des sandales, ne portent pas de chapeau. Hors du couvent, ils endossent la cape de laine noire à capuchon qui leur va jusqu’aux genoux et dont la partie gauche porte, sur le cœur, une autre croix rouge et bleue. Ils ceignent la tunique avec une ceinture de cuir, usant la laine à cru sur la chair nue.

L’auteur de leur ordre est ce bienheureux Jean de Matha qui, lors de la célébration de sa première messe, fit descendre sur l’autel, au moment de l’élévation de l’hostie, étant présents les abbés de Saint-Victor et de Sainte-Geneviève, un ange resplendissant, les bras en croix et étendus sur la tête de deux esclaves, l’un blanc et chrétien, l’autre noir et infidèle : vision qui lui révélait les volontés célestes, sa mission, l’appel que Dieu lui faisait pour la généreuse œuvre de rédemption des esclaves sans nombre gémissant aux côtes et aux terres africaines de la Barbarie et de la Mauritanie. Le 28 janvier 1198, jour de la fête de sainte Agnès, à une nouvelle messe célébrée par Jean de Matha dans la basilique de Saint-Jean de Latran, le Pape Innocent III, au milieu de ses Cardinaux, ayant été témoin d’une nouvelle apparition de l’ange au vêtement blanc, à la croix rouge et bleue, revêtait jean de Matha d’une tunique blanche et croisée, semblable à celle de l’ange, et instituait l’Ordre nouveau sous le nom de « l’Ordre de la Trinité pour la Rédemption degli schiavi ». L’Ordre ainsi établi et approuvé, Jean de Matha obtenait de Gualterius, seigneur de Châtillon, près La Ferté-Milon, la concession du lieu où s’était passée sa retraite avant son voyage à Rome. Il y fondait le couvent de Cerfroy, qui devint le chef de l’Ordre et la grande maison d’éducation des princes du temps ; puis, jetant son aventureuse vie aux trajets d’outre-mer, il la consacrait jusqu’au bout à racheter des esclaves en Tunisie.

L’Ordre prospérait vite. Au XIVe siècle, il s’était déjà répandu en sept cent soixante-huit couvents, qui formaient trente-quatre Provinces. À la fin du XVIIe siècle, il comptait encore deux cent cinquante couvents, divisés en treize Provinces, dont six en France : France, Normandie, Picardie et Flandres, Champagne, Provence ; trois d’Espagne : Nouvelle-Castille, Vieille-Castille, Aragon ; une d’Italie, une de Portugal. Mais la Province d’Angleterre, qui comptait quarante-trois maisons, la Province d’Écosse, qui en comptait neuf, la Province d’Irlande, qui en comptait cinquante-deux, avaient été ruinées par les hérétiques, ainsi que celles de Saxe, de Hongrie, de Bohême ; et aux ravages des hommes s’étaient jointes les dépopulations des pestes : une seule, d’un seul souffle, enleva à l’Ordre cinq mille religieux et ferma les portes de beaucoup de leurs maisons.

Cependant ce grand Ordre, un moment si largement étalé sur l’Europe chrétienne, peu à peu déchiré par les dissensions intestines, diminué par la lente décadence fatale de toutes les institutions monastiques, ruiné même par la ruine des puissances barbaresques, qui faisaient une lettre morte de son esprit et de sa mission ; l’Ordre, réduit au néant d’un Ordre sans but, se mourait obscurément, lorsque, dans le couvent de Saint-Chrysogone, concédé alors aux Trinitaires depuis cinq ans par le Pape Pie IX, un Trinitaire, en contemplation devant le tableau de l’église figurant le miracle opéré par le bienheureux fondateur, s’écria tout haut : « Maintenant que la rapine turque a cessé, maintenant que les Fils de Jean de Matha n’ont plus à racheter les chrétiens blancs sur lesquels l’ange du Seigneur étant sa droite, les temps sont venus d’accomplir l’autre partie de la mystique apparition, et notre Ordre doit s’appliquer au rachat des nègres infidèles, représentés dans le Maure qui a sur la tête la main gauche de l’ange. » Ces paroles étaient acceptées par tout le couvent, comme des paroles venant d’en haut, une inspiration du Patron céleste de l’Ordre.

Elles étaient dites d’ailleurs à l’heure où l’idée en flottait dans l’air, où une œuvre de rachat des femmes et des jeunes gens noirs s’organisaient à Nîmes sous le titre de « l’Afrique centrale ». Elles concordaient avec les tentatives isolées et courageuses du prêtre de Gênes, Olivieri, pour amener à la communion chrétienne les jeunes filles noires de l’Égypte.

Au printemps même de cette année 1853, dans la région générale de l’Ordre tenue au couvent de Saint-Chrysogone, le religieux promoteur de l’idée, le P. Sibilla, exposait l’excellence de l’œuvre du prêtre Olivieri et proposait d’agréger cette œuvre de magnifique avenir à l’Ordre des Trinitaires, afin de lui donner un développement et une perpétuité qu’on ne pouvait espérer d’un seul homme. La proposition du P. Sibilla était acceptée à l’unanimité ; il était nommé coadjuteur de l’abbé Olivieri, et après plusieurs voyages en Afrique, de retour à Rome, il se préparait à une grande campagne de rédemption au centre de ce pays.

Ce prêtre, que Rome regardait comme un saint, et qu’entouraient d’un prestige religieux la légende et le miracle des périls auxquels il avait échappé, Mme Gervaisais eut l’ambition de l’avoir pour directeur.

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