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Chapitre 78

Mais dans sa pénitente, ce que le P. Sibilla s’acharna surtout à opprimer, ce fut la pensée. Si soumise, si abaissée que cette pensée lui parût, il la jugeait encore à craindre, et il y poursuivait le dernier orgueil humain qui restait à Mme Gervaisais. Tout esclave qu’elle fût, toute maîtrisée qu’elle se montrât sous sa direction, il percevait chez elle, à des profondeurs secrètes, des mouvements hors de la volonté en Dieu de son directeur, mouvements courts et craintifs, qui n’osaient aboutir, mais qu’il sentait qu’elle refoulait.

Ce fut alors que, pour finir d’abattre la superbe de cette intelligence, il commença à l’arracher à la grandeur, à la noble spiritualité de ses conceptions religieuses, et la jeta à la règle abêtissante des pauvres d’esprit, la terrifiant de l’évocation continuelle, menaçante, du monstre de sa vanité, lui défendant toute hauteur de foi, l’assourdissant des textes sacrés qui redisent que « la science enfle » et que « tout le savoir du Chrétien ne doit être que Jésus-Christ crucifié », lui citant saint Paul qui proscrit les sentiments tendus aux choses élevées, aux choses singulières, redoutables ainsi que des pièges, lui prêchant avec l’Imitation la détestation chrétienne de la connaissance et de l’étude, suppliciant enfin, avec une haine opiniâtre et un zèle de fiel, dans cette femme supérieure, ce que l’Église appelle « l’ambition de la curiosité d’une âme », y éteignant la lumière et le raisonnement, essayant enfin de ne plus laisser à ce cerveau, dans une refonte sacrée et impie, que la crédulité ignorante et les puériles superstitions.

Il ne lui permit plus les livres religieux, les livres de grande haleine et d’aspiration large, les livres qui avaient parlé à Mme Gervaisais, lui avaient apporté sa conversion. Il lui retrancha ses maîtres de la vie spirituelle, il la priva même, pour la mieux affamer, pour la mieux appauvrir, et faire plus dure sa privation, de la lecture des livres saints parmi les plus saints. Mme Gervaisais avait pris, dans les instructions d’un apôtre contemporain, une méthode d’exercices religieux qui consistait à lire tous les jours un chapitre de l’Ancien Testament, en commençant par le premier chapitre de la Genèse, et un chapitre du Nouveau Testament, en commençant par le premier chapitre de saint Matthieu. Elle apprenait aussi par cœur les psaumes dans l’Ancien Testament, les épîtres de saint Paul dans le Nouveau. Le P. Sibilla lui retrancha ces exercices, les remplaçant par des invocations, des oraisons, des prosternements, des agenouillements d’une demi-heure, toute une basse et mécanique pratique, un entraînement de piété matériel et physique.

Il lui fit faire à pied la longue promenade pieuse, dite à Rome la Visite des sept églises, sans compter les chapelles : Saint-Paul-hors-les-murs, Saint-Pierre, Saint-Paul, la Croix des Prés, Saint-Sébastien, Saint-Jean de Latran, Domine quo vadis ; Sainte-Croix, Saint-Laurent-hors-les-murs, Sainte-Marie-Majeure, – avec toutes les stations, les cantiques, les commémorations des déplacements de la vie de Jésus sur les chemins des basiliques et à la bifurcation des routes les récitations infinies du « chapelet de Notre-Seigneur », les litanies de la Sainte Vierge, les prières, les hymnes, les actions de grâces prescrites par l’inventeur du pèlerinage, saint Philippe de Néri, qui reçut, étant en prière aux Catacombes, un globe de feu divin lui ayant dilaté tellement le cœur que deux côtes lui en restèrent brisées pour le reste de sa vie. De ses anciens livres, il ne lui laissa guère que l’Imitation remplaçant tous ceux auxquels il lui ordonnait de se fermer par les plus misérables imprimés de la dévotion italienne. Les « Échelles à l’amour divin », les brochures timbrées d’un fleuron où se voit l’athéisme, sous la figure d’une harpie à mamelles, se perçant de ses poignards, les guide-âne du Salut, les histoires d’interventions visibles de Dieu et du diable qui fatiguent le miracle à descendre sur la terre ; – c’était cela seulement dont il lui commandait de se nourrir, comme s’il voulait mortifier et ravaler cette foi savante et hautaine jusqu’à l’enfance des contes saints à l’usage des enfants et du peuple enfant de Rome.

Lien inexplicable, mais qui se resserrait chaque jour entre la femme et le directeur. Au bout de quelques mois, pour être plus près de sa parole, pour la posséder plus fréquemment, Mme Gervaisais se décidait à quitter son appartement de la place d’Espagne, et venait habiter le quartier de son confesseur.

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