Chapitre 77
Dans la direction du P. Sibilla, Mme Gervaisais trouva une brutalité pareille à celle de ces grands chirurgiens restés peuple, humainement doux avec leurs malades d’hôpital, mais durs aux gens du monde, à ceux qu’ils ne sentent pas leurs pareils et qui leur apportent la gêne d’une éducation, d’une supériorité.
Le Trinitaire eut pour cette âme rare, distinguée, de délicate aristocratie, des attouchements brusques, des rudesses intentionnelles, des duretés voulues ; il la mania, la tâta, la retourna, la maltraita avec une sorte de colère, une impitoyabilité presque jalouse, prenant à tâche de l’abaisser, de la ravaler à l’avilissement et à l’amertume, jetant le découragement, le mépris, le dégoût à ses actions, à ses efforts, à sa bonne volonté, lui parlant comme à un être de cendre et de poussière, descendant à elle comme à la plus misérable des pécheresses. À tout moment, il se donnait le plaisir de rompre et de briser ses résolutions, la forçait presque, à chaque confession, de renoncer aux habitudes, aux liaisons qu’elle avait contractées avec certaines dilections saintes et spirituelles, exigeait d’elle qu’elle fit violence à ses plus légitimes désirs, qu’elle se privât des satisfactions et des jouissances permises. Il lui prescrivait ce qui répugnait à sa raison, ce qui était pénible à ses goûts, la pliait aux contrariétés et aux exigences tyranniques, aux ordres et aux caprices d’une toute-puissance supérieure, en la tenant sans trêve, sans arrêt, sous la plus tourmentante mortification. Et à ce supplice, il mettait un art étudié, le raffinement de l’expérience du prêtre ajoutée à une cruauté native. Ce bourreau de lui-même, qui avait eu à lutter avec les passions, le sang de son pays, et qui avait tué sous lui, par une véritable torture, ses appétits violents, était naturellement devenu un bourreau moral pour les autres, pour cette femme.
Et pourtant c’était par là qu’il attachait à lui sa pénitente. À se voir ainsi traitée, ainsi brutalisée, à entendre cette voix qui ne lui disait jamais rien de doux ni de consolant, à se tenir sous cet œil où il y avait de l’aigle et du loup, à s’approcher de cette oreille jaune de bile contre laquelle s’implantait le crin d’une dure barbe, à subir dans ce confessionnal les querelles, les scènes, les dédains, les emportements, Mme Gervaisais éprouvait comme un redoublement d’obéissance passive et de soumission. La sévérité, l’épouvante du représentant inexorable de Dieu, semblaient la pousser à un élancement ressemblant presque à une adoration tremblante et battue. Et il y avait encore dans la barbarie de cette direction, mettant sur ce directeur une espèce de terrible couronne, une illusion pour Mme Gervaisais, un grandissement redoutable qui lui cachait l’étroitesse et la petitesse de l’homme.
q