‹ Madame GervaisaisChapitre 82 sur 111 · Chapitre 82

Chapitre 82

Elle-même se rendait compte de ce dessèchement, de cet appauvrissement de son cœur qu’elle ne sentait plus riche et débordant comme autrefois se répandre d’elle, aller spontanément aux autres. La source vive de ses tendresses lui semblait tarir. Un désintéressement, un détachement des personnes lui venait. Et parfois, avec une grande tristesse, elle reconnaissait la misère présente de ses affections. Alors elle avait des doutes poignants sur elle-même ; et, s’affligeant d’aimer moins, de ne pouvoir aimer à la fois Dieu et le prochain, elle se calomniait, se disait qu’elle n’était plus aimante, sans oser un seul moment faire remonter au livre glacé ce froid du renoncement qu’il avait mis en elle.

De certains jours, elle pensait sans regret à ses amis de Rome qu’elle ne voyait plus, et s’étonnait de se sentir séparée de gens qui vivaient à côté d’elle comme de gens morts depuis des années. Elle songeait à cet attachement autrefois si vif et si profond pour ce frère, à l’éloignement duquel elle n’envoyait plus même un signe de vie, et dont le manque de nouvelles la laissait presque indifférente. Elle se revoyait aux premiers temps de son arrivée à Rome, impatiente, avide des souvenirs laissés derrière elle, allant elle-même prendre à la poste, à l’arrivée, les lettres si attendues, les lisant dans la cour ; et revenant, le pas malheureux, quand le buraliste lui avait dit : Niente… À présent, elle passait des mois sans les faire retirer, ne s’occupant plus de ce qu’il y avait encore pour elle de sympathique mémoire en France. Cette Honorine, la domestique devenue presque une amie par le dévouement à sa maladie et à son exil, Honorine l’eût quittée le lendemain qu’elle n’en eût eu d’autre ennui que la perte d’une habitude.

Pour son fils, quoiqu’elle eût peur de s’interroger là-dessus, et n’osât pas, à propos de lui, se dire à elle-même tout le secret de son cœur, son fils, il fallait bien qu’elle se l’avouât, n’était plus toute sa vie. Elle l’aimait toujours, mais non plus du même amour, l’amour unique, jaloux, furieux, dévorant, qui la faisait folle de lui comme les chaudes et vraies mères. Pénible idée qu’elle chassait et repoussait aussitôt, se jetant sur son Pierre-Charles, se rattachant et se réchauffant à lui pendant des deux ou trois jours, avec des emportements de baisers, tout l’arriéré de ses tendresses, des étouffements de caresses, une frénésie d’adoration, des contemplations qui le mangeaient des yeux, des embrassements qui se le renfonçaient dans le sein. Puis elle retombait à la sévérité du Livre qui commande le sacrifice « des affections désordonnées » ; et elle en arrivait à se reprocher ces transports, sans pouvoir trouver la règle qui pouvait être la mesure religieuse, le degré de l’amour permis aux mères.

q

Page 1