Chapitre 84
Mme Gervaisais se sentait certains jours assez malade, mais elle acceptait son mal et le laissait aller, avec cette sorte de pieux fatalisme auquel l’exaltation de la dévotion amène souvent la femme : elle commençait à regarder sa santé comme une chose entre les mains de Dieu, et dont une vraie chrétienne ne doit pas s’occuper. La souffrance devenait à ses yeux une espèce d’avancement spirituel. Elle ne voyait plus de médecins, ne voyait plus le docteur Monterone.
Dans la lente exécution faite autour d’elle de ses amitiés et de ses relations, son ancien confesseur jésuite avait particulièrement travaillé à la détacher du député révolutionnaire de la Constituante Romaine.
Trouvant de singulières froideurs à l’accueil de Mme Gervaisais, contrainte et sérieuse au plus amusant de ses récits, le docteur s’était vite aperçu, avec son flair et son tact d’Italien, de la souterraine manœuvre du jésuite ; il avait cessé subitement ses visites. Seulement il était convenu d’un signe avec Honorine : un rideau relevé à une fenêtre de l’appartement lui disait que ce jour-là Mme Gervaisais était plus souffrante. Alors il montait comme auparavant et, après deux ou trois paroles de politesse banale, c’était chaque fois le même dialogue :
« Montrez-moi donc votre mouchoir de la nuit ?
— Mais pourquoi donc, docteur ?
— Pourquoi ? pourquoi ? Vous n’avez pas craché un peu de sang ?
— Non, tenez.
— Oui, un peu, un tout petit peu… Oh ! presque rien… »
Il allait prendre son chapeau.
« Nous vous saignerons demain. »
Le lendemain, la saignée faite, sans l’échange d’un mot, il disparaissait un mois, six semaines. Il y avait dans ces visites brusques une sorte d’intérêt impérieux, qui ne laissait pas à Mme Gervaisais le courage de rompre grossièrement avec lui. Elle aurait voulu avoir un prétexte, une occasion pour le renvoyer tout à fait et se fâcher avec lui. Elle ne lui cachait pas l’espèce d’irritation avec laquelle elle subissait l’autorité de sa science. Mais le docteur avait une patience insupportable, et d’elle il acceptait tout, moitié par pitié pour sa malade, moitié aussi pour le plaisir de faire enrager le P. Giansanti. Au fond, Mme Gervaisais avait fini par concevoir une certaine crainte de ce médecin, arrivant juste au jour, presque à l’heure précise de ses crises ; et là surtout à Rome, dans ce pays d’espionnage, où la peur de l’espionnage, flottante dans l’air et contagieuse, lui donnait le trouble et l’anxieux soupçon qu’elle était espionnée.
Aussi, en quittant le Corso, avait-elle été très contente d’avoir cette raison toute simple d’un changement de quartier, de l’éloignement, pour ne plus avoir affaire à lui.
« Partout il y a des gens qui savent saigner », avait-elle dit à Honorine quand elle l’avait envoyée porter au docteur le prix de ses visites.
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