Chapitre 93
La maladie, la lente maladie qui éteignait presque doucement la vie de Mme Gervaisais, la phtisie, aidait singulièrement le mysticisme, l’extatisme, l’aspiration de ce corps, devenant un esprit, vers le surnaturel de la spiritualité.
L’amaigrissement de l’étisie, la diminution et la consomption du muscle, la mort commençante et graduelle de la chair sous le ravage caverneux du mal, la dématérialisation croissante de l’être physique l’enlevaient toujours un peu plus vers les folies saintes et les délices hallucinées de l’amour religieux. Elle y était encore portée par un autre effet de son mal. Contrairement à ces maladies des grossiers et bas organes du corps, encrassant et salissant chez le malade l’esprit, l’imagination, les humeurs mêmes, comme avec de la matière malade, la phtisie, cette maladie des parties hautes et nobles de la créature, a pour caractère de faire naître chez le phtisique un je ne sais quoi d’élevé, d’attendri et d’aimant, un sens nouveau de voir en bien, en beau, en idéal : – une sorte d’état de sublimité humaine, et qui ne semble presque plus d’ici-bas.
Mais avant tout, la phtisie agissait sur Mme Gervaisais par son action particulière sur le cerveau, et la prodigieuse métamorphose du moule des idées ; une action inobservée, voilée jusqu’ici, ignorée de la médecine, et dont un grand physiologiste de ce temps travaille en ce moment à pénétrer le mystère, – cette action amenant la réduction du cerveau à cet épurement originel où il ne possède plus exactement que ce qu’il lui est nécessaire de posséder en tant que substance cérébrale, et où, dans son atténuation et sa déperdition morbides, il fait ressortir de la tête, et la vide, pour ainsi dire, des notions et des acquisitions des années vécues ; en sorte que le cerveau d’une poitrinaire de quarante ans, revenant aux qualités primitives de l’enfance, est ramené et retourne par là à la pureté des pensées d’une petite fille de douze ans, d’un cerveau de première communion.
Puis enfin la phtisie lui donnait, sous la demi-asphyxie du gaz carbonique que les poumons ne peuvent expirer, une excitation, une perte du sang-froid de la tête, une ivresse légère, pareille à la griserie d’un petit enfant qui aurait bu de l’eau de seltz à jeun.
q