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Chapitre 92

Cette fièvre de foi ne tardait pas à faire de l’extase l’état chronique de la femme épuisée, tuée par le mal, les macérations, le dédain de la santé ; et ce ne fut bientôt plus seulement à Sainte-Marie du Transtevere, ce fut chez elle, à l’improviste, qu’elle eut presque continûment ces ravissements, ces élancements, ces transports qui la détachaient et l’arrachaient de la matière.

Pendant qu’elle était en train de travailler à sa tapisserie, Pierre-Charles entendait, après deux ou trois profonds soupirs, la voix de sa mère devenue une voix de petite fille, sanglotante, étouffée, un moment douloureuse et enfantinement gémissante, se taire et se briser dans une exclamation ; et aussitôt il voyait son visage aux pommettes enflammées se renverser, tendu vers quelque chose.

Elle restait longtemps ainsi, dans un néant ravi, pénétrée d’un sentiment de soulèvement physique de toute sa personne, ayant l’illusion et l’impression d’une force qui l’enlevait du canapé où elle était assise, l’approchant de l’objet qu’elle semblait contempler au plafond et dont elle ne parlait jamais. Le globe de ses yeux fixes, leurs paupières n’avaient plus de mouvement ni de battement : un aveuglement radieux remplissait son regard. Une beauté indicible descendait sur la maigreur et l’immobilité de cette figure tout au bord du ciel… À ces moments, ses pâles mains de malade, élevées vers sa vision apparaissaient, dans le jour, des mains transparentes.

Quand cela lui arrivait, l’enfant, qui avait ordre de ne pas lui parler, de ne pas appeler Honorine, regardait sa mère avec un vague effroi, aimant cependant à la voir si belle de cette beauté qui lui faisait peur.

Au bout d’un certain temps, Mme Gervaisais revenait à elle avec un petit tremblement. Après une première stupeur, elle cherchait autour d’elle s’il n’y avait personne : car elle était confuse, presque honteuse, de ces grâces de Dieu qu’elle eût voulu cacher ; et rassurée en ne trouvant que son enfant là, elle se remettait à travailler, comme si rien ne s’était passé, s’arrêtant et se reposant par moments, reprenant haleine dans une respiration plaintive.

Un 29 juin, jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul, elle avait envoyé son fils voir l’illumination de la coupole de Saint-Pierre avec Honorine. En ramenant l’enfant, la femme de chambre trouva, à côté d’une bougie dont la flamme expirante avait cassé la bobèche, sa maîtresse évanouie, renversée à plat sur le dos, les mains encore étendues au-dessus de sa tête dans un mouvement d’adoration.

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