‹ Madame GervaisaisChapitre 95 sur 111 · Chapitre 95

Chapitre 95

Ce moment venait pour Mme Gervaisais. Ses extases perdirent leur retour et leur fréquence, s’espacèrent de plusieurs jours, lui demandèrent, pour qu’elle les obtînt, un plus grand effort de volonté, diminuèrent d’illusion et de durée, ne l’enlevant plus à la réalité que par des secousses saccadées et pour un temps court, ne lui montrant plus que des visions incomplètes, troubles et voilées, comme si se brisait au ciel la chaîne bienheureuse qui y nouait sa vie, comme si, là-haut, Dieu lui retirait l’amitié de son approche et la familiarité de sa lumière.

Et à mesure que s’éloignaient et s’en allaient d’elle les faveurs du ravissement, elle sentait se glisser dans ses prières, ses oraisons, ses méditations, ses conversations intérieures, un sentiment qu’elle n’avait pas encore éprouvé, ce malaise de l’âme, cet état où l’amour pieux est subitement comprimé, annihilé par une cause de rupture dont il ne sait rien, et qu’il cherche vainement en lui-même, « l’état de sécheresse », où toutes les tendresses avec lesquelles la dévotion s’offre, monte, s’élance, sont frappées d’aridité, de stérilité, et demeurent devant le Seigneur comme une terre sans eau.

Dieu paraissait lui avoir retranché cette douce nourriture de lui-même qu’il donne aux commençants de la foi, et qu’il leur supprime ensuite, dont il les sèvre, par un plus sévère régime, pour les habituer à le servir, sans désir et sans goût de leur propre félicité, sans exigence ni recherche intéressée et égoïste de leur sensualité spirituelle. Elle était arrivée à un de ces instants critiques dont l’épreuve n’a pas été épargnée même à la sainteté des plus grands Saints, l’instant où l’âme doit continuer à aimer, toute vide et tout abandonnée qu’elle soit de l’amour divin, malgré la perte de tous les dons d’effusion, d’espérance et de confiance. La « Grâce », elle avait perdu la Grâce, et elle éprouvait une consternation de ce délaissement qui la rendait à sa propre indigence. Tous les exercices étaient maintenant pour elle sans saveur et sans suavité. Vainement elle prenait demeure dans les plaies saignantes de Jésus-Christ, se réfugiait dans sa Passion ; vainement elle redoublait d’appels, d’évocations et de supplications : elle ne parvenait plus à s’attendrir, se fondre, se mouiller de la componction de ses larmes passées. Ses oraisons lui laissaient la froideur d’une statue ; et ne pouvant que regarder les murs, elle ne se voyait plus capable de faire jaillir un acte d’amour de la dureté de son cœur.

q

Page 1