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Chapitre 96

Enfermée dans ce quartier du Transtevere, elle vivait plus retirée que jamais chez elle, ne se décidant guère à sortir que lorsque son regard tombait sur le visage de son enfant et sa pâleur d’emprisonné.

Sans jamais dépasser les ponts, sa maussade promenade se traînait le long du Tibre, par ces débouchés qui tombent sur le fleuve et y descendent en immondezzaio, par ces terrains aux buissons rabougris, par ces berges baveuses d’un limon pareil à celui que laisse la marée à l’entrée des rivières, par ces bords aux maisons fangeuses, honteuses et pourries, ayant des trous pour portes et fenêtres, des façades écorchées qu’on dirait brunies et brûlées de la coulée de toutes les fientes de Rome ; ligne de bâtisses d’ordures, dominées par un dôme de vieux métal, du vert d’une feuille d’aloès, et d’où s’avançaient çà et là des arceaux de briques antiques, arcade d’égout portant un jardin de roses sauvages ou de citronniers d’or. Machinalement, Mme Gervaisais oubliait son regard sur le fleuve qui coulait au bas, jaune, roulant impassiblement, dans son eau aveugle et trouble, des trognons de broccoli sur le lit des chefs-d’œuvre noyés dans sa bourbe. Sa plus longue course, celle que lui permettaient encore ses forces, était de mener Pierre-Charles un peu plus loin, dans l’île de Saint-Bartholomé, sur le petit pont des Quattro Capi, à ce bout de Tibre, étranglé par les moulins, les baraques de bois avec leur longue roue à palette, leurs barrages, leurs estacades, leurs passerelles de bois pliantes, – un coin d’eau ancien, rappelant ces cours encombrés de vieux fleuves dans des vieilles villes qu’on voit sur les topographies de Mérian.

Là, l’enfant, la joue posée sur le parapet, s’amusait un peu au jeu du tournoiement incessant du girarello, le filet romain avec ses deux balances plongeant à tout moment et ressortant avec des esturgeons, souvent grands comme un homme.

Comme elle revenait d’une de ces promenades, elle rencontra dans la Longaretta son ancien domestique. Avec le sentiment natif d’égalité revenant au Romain qui n’est plus en service, Giuseppe l’aborda familièrement. Il était mis avec recherche, en habit neuf ; il avait des gants orange, une canne, et tenait, serré sous son bras, le plus naturellement du monde, un poisson sec et plat, dont le sel lui blanchissait l’aisselle.

« Eh bien, Giuseppe, vous avez donc fait fortune ? lui dit Mme Gervaisais.

— Pas encore, signora… Giuseppe est Giuseppe… – Puis il ajouta de son air mystérieux : – Je suis d’une société pour les fouilles… »

Et de sa voix la plus creuse, avec des suspensions dramatiques et des mouvements d’yeux de traître, il expliqua à son ancienne maîtresse que l’affaire était excellente, que la brique qu’on trouvait se vendait cinquante baïoques la voiture et payait les journées des ouvriers ; qu’il y avait en plus les petits profits : les fragments de colonnes de marbre, sans compter les médailles, les monnaies. Et puis on pouvait découvrir un Torse !

Il s’anima, tendit ses longs bras, ouvrit ses petits yeux à la vision sous terre d’une si prodigieuse trouvaille. « Un Torse !… répéta-t-il en s’exaltant. Recevoir cinq mille ducats !… être anobli par le Pape ! »

Malheureusement, il ne pouvait pas travailler en grand ; son associé, le jardinier du prince Santa-Croce, manquait de capitaux. Et pourtant il connaissait un endroit ! Si une personne riche, comme l’était Mme Gervaisais, voulait bien se mettre de moitié avec lui, il était sûr de trouver là, lui aussi, un grand Hercule doré, doré de l’épaisseur d’un sequin, et plus beau que celui du Capitole. Lui, il déclarait ne tenir qu’à l’argent…

« Et la signora… fit-il, se retournant vers l’enfant dont il toucha l’épaule, ne serait-elle pas contente de voir le petit seigneur que voilà, fait, par Sa Sainteté, comte ou marquis ? »

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