Chapitre 6 D’un marché d’or que nous fîmes.
C’était, en vérité, un bel animal que ce grand cheval rouge. Il était seulement un peu maigre, et je fus étonnée du regard ardent qu’il avait. Gustave se mit à rire.
– Vous nous croyez donc bien riches, papa ? dit-il.
– Je vois que vous vous y connaissez, répliqua Gilles Macé ; ça vaut des écus, ça, mon fils ! mais est-ce que ça ne vous ferait pas bien plaisir et à la petiote aussi d’aller ensemble à califourchon sur cette croupe qui en porterait une demi-douzaine comme vous ?
– Tout de même, répliqua Gustave.
Puis il ajouta tristement.
– Mais il ne faut pas seulement y penser !
J’avoue que l’idée de voyager en croupe derrière Gustave me flattait on ne peut pas plus.
– Pas vrai que ce serait gentil ? reprit notre bienfaiteur ; avec ça que je m’en vas vous dire : on manque de chevaux à Condé… ils disaient ça hier en foire… J’ai eu la bête pour rien à cause d’un petit bobo de rien du tout qu’elle a sous les naseaux… ça se voit : des ânes qui vendent des chevaux… Je vous cède le marché, si vous voulez…
– A combien ? demandai-je.
– Attention ! fit le bonhomme ; – voilà le fond de la Morinière… hue ! la Grise… galope comme pour du pain !
Nous traversâmes à fond de train un petit val qui passait entre deux taillis rocheux qui avaient, en vérité, assez mauvaise mine.
– C’est le Pont-Féru, nous dit Gilles Macé, en montrant avec le manche de son fouet une arche moussue que le jour naissant laissait dans l’ombre ; on dit que les deux défunts y reviennent… hue ! la Grise !
Au haut de la côte, la Grise s’arrêta pour souffler. Une traverse s’ouvrait sur la gauche.
– Soixante francs, dit le bonhomme en sautant en bas de la carriole ; descendez voir, mes bénis enfants… Voici ma route et voilà la vôtre.
Nous nous regardâmes. Il nous restait soixante-trois francs, l’auberge payée.
– Ce n’est pas pour m’en défaire, au moins, pas vrai ? reprit le bonhomme en arrangeant le harnais de la Grise ; je le donne au prix coûtant pour vous laisser un souvenir de moi… A Condé-sur-Noireau, vous en aurez le double et le triple.
Quelle superbe spéculation ! Gustave me dit :
– Suzette, si tu veux, nous mangerons du pain sec jusqu’à Condé-sur-Noireau.
– Je veux bien, répondis-je.
– Allons ! s’écria notre bienfaiteur, ça ne vous va pas ? C’est bon ! n’en parlons plus. J’aime autant fourrer le bénéfice dans ma propre poche, pas vrai ?…
Il mit le pied sur l’étrier de sa carriole.
– C’est fait, papa ! s’empressa de dire Gustave.
– Donnez-nous le cheval ! ajoutai-je, nous allons vous compter les vingt écus.
Le père Macé se gratta l’oreille sous son bonnet.
– Voilà pourtant comme je suis ! murmura-t-il ; ah ! pour quant à ça, je n’amasserai jamais de mousse !
Nous avions grand’peur que l’idée ne lui vînt de se dédire. La réflexion gâte parfois ces premiers mouvements généreux. Nous aidâmes le père Macé à déboucler la sous-ventrière de la Grise et la carriole bascula lentement. Il ouvrit la toile par derrière. La carriole était évidemment installée pour ce genre de fonction.
– Debout, Coco ! dit-il ; – Allons, bibi !
Coco se mit sur ses jambes assez gaillardement. En touchant terre, il frémit et secoua ses crins.
Gustave ne se connaissait pas beaucoup plus que, moi en chevaux, mais nous en savions assez pour être bien convaincus que ce n’était ni le double ni le triple que nous allions gagner. Une bête pareille ne pouvait valoir moins de cinq cents francs. Le père Macé fit une caresse à Coco, qui commença à jeter la tête à droite et à gauche comme l’ours Martin du Jardin des Plantes.
– Tiens, tiens ! dit Gustave, qu’a-t-il donc ?
– Il bâille, répondit le bonhomme ; quand il va être lancé, vous allez le voir !…
– Tenez, mes bénis enfants, s’interrompit-il, si je reste une minute de plus je sens bien que je vas l’emmener… Ca me fend le cœur, pas vrai, de me séparer de cet animal-là.
Gustave s’empressa de lui mettre les soixante francs dans la main.
Le père Macé nous embrassa l’un après l’autre et remonta dans sa carriole, tandis que Coco, les jambes écartées et la queue frémissante, exécutait des mouvements de tête extravagants.
– Il bâille ! il bâille ! nous dit le bonhomme ; vous allez le voir quand il sera lancé !
Il s’assit et reprit son fouet.
– Mes bénis enfants, dit-il en touchant la Grise, vous vous souviendrez du père Macé, du bourg de Campagnolles… Dans un temps où les affaires sont si crevantes, vous avez fait un marché d’or pour votre début… Ne vendez pas Coco moins de cinquante écus !… A vous revoir, mes biribis, vous avez de l’esprit comme tout et vous ferez votre chemin dans le monde !
A ce moment même, Gustave se frappa le front.
– Eh ! père Macé ! cria-t-il ; mon paquet que vous avez oublié de me rendre !
La carriole s’engouffrait déjà dans le chemin de traverse. Notre bienfaiteur n’entendit sans doute point, car la Grise continua de galoper comme si le diable l’eût emportée.
– Mon paquet ! mes hardes ! criait Gustave qui courait de toutes ses forces après la carriole. Je restais seule auprès de Coco. Coco soufflait et balançait sa tête. Je lui trouvais maintenant l’air malade. Au bout de quelques minutes, Gustave revint, crotté jusqu’à l’échine. Il n’avait pu rattraper notre sauveur.
– Il sera bien fâché, dis-je, quand il verra qu’il a emporté tes nippes.
Une bonne petite pluie commençait à tomber.
– Heureusement, me répondit Gustave, qu’avec le prix de Coco j’achèterai, si je veux, toute une garde-robe !… J’aurais cru le bonhomme plus malin que ça !
Il se mit à rire et moi aussi. Enfants méchants que nous étions ! nous nous applaudissions d’avoir trompé notre excellent protecteur.
– Allons, Coco, ma biche ! s’écria Gustave, tu vas nous mener à Vassy en deux temps, n’est-ce pas ?
Il parvint à se mettre à califourchon sur le dos de la pauvre bête, dont les naseaux semblaient des soufflets de forge.
– A-t-il grande envie de courir ! pensais-je.
Gustave me donna la main pour monter à mon tour. J’étais ainsi entre ciel et terre lorsque Coco eut un violent tressaillement intérieur. Il hennit plaintivement ; ses oreilles se dressèrent ; une ruade qu’il détacha nous lança tous deux au milieu de la route.
Nous nous relevâmes tout étourdis.
– Il est vicieux ! grommela Gustave ; je vas couper une gaule.
Il n’eut pas seulement le temps d’ouvrir son couteau. Coco lança une seconde ruade, et je me souviens que ses pauvres gros yeux exprimèrent une angoisse profonde. Les animaux ont aussi les horreurs de l’agonie. Pendant trois ou quatre secondes, il trépigna sur place, puis il tomba lourdement. Les convulsions le prirent. Gustave et moi, nous le regardions sans mot dire. Je n’essaierai pas de peindre notre consternation. Plus tard, j’ai eu la manie des chevaux. Je puis expliquer au lecteur ce dont je ne me doutais point alors. Coco était un très-beau normand de brancard qui se mourait à la fois de deux maladies : une sorte d’éparvin, que l’on nomme là-bas le fuel, et l’épilepsie. L’honnête Gilles Macé n’avait point trouvé de dupe à la foire de Bernières et s’en revenait avec son moribond lorsque sa bonne étoile nous avait amenés à l’auberge de Viessois. Il avait d’abord compté sur une plus forte aubaine, pensant que la chemise de Gustave était pleine d’écus. Mais, enfin, il n’avait aucun reproche à se faire, puisqu’il emportait notre dépouille tout entière. De si près qu’on tonde une brebis, on ne peut lui prendre que la laine qu’elle a. C’est en soi un spectacle triste que l’agonie d’un noble animal ; mais nous avions, Gustave et moi, trop de sujets de chagrin pour plaindre le pauvre Coco. Je suis forcée d’avouer que nous songions surtout à notre trésor perdu. Mais, pendant que le malheureux Coco se débattait dans les convulsions suprêmes, la pluie tombait toujours et plus dru. Nous remarquâmes avec étonnement que l’eau qui ruisselait des flancs de Coco était toute rouge.
– Vois comme il saigne ! me dit Gustave.
– Il saigne donc de partout ? répondis-je.
– De partout, la pauvre bête !… ah ! béni Jésus ! comme il avait du sang !
C’était, en effet, une large mare écarlate qui entourait maintenant Coco agonisant. En même temps, son poil pâlissait sensiblement. Nous nous approchâmes, et nous vîmes que le sang prétendu était de la teinture. La robe naturelle de Coco était gris-pommelé.
– Ah ! si le père Macé voyait cela ! fit Gustave.
– Il aura été trompé à la foire par un de ces teindeurs ! ajoutai-je.
Et tous deux ensemble :
– En aurons-nous à lui raconter !
Une carriole apparut à l’horizon du côté de Viessois. Quand elle approcha, nous reconnûmes sous la toile deux de nos convives de la veille : la Michonne et le compère Pachu. L’idée que nous n’avions plus rien à perdre put seule nous rassurer. Pachu dormait. La Michonne tenait le fouet et les rênes. Elle allait faire un détour pour passer de côté, lorsque son regard tomba sur notre cheval qui ne bougeait presque plus. Elle poussa un grand cri et sauta sur la route d’un seul bond.
– Eh ! Pachu ! appela-t-elle en saisissant Gustave au collet, arrive ici voir !… Je tiens ceux qui ont volé Bijou !
Pachu, éveillé en sursaut, descendit plus prudemment. Il avait au poignet un gourdin noueux.
– Pour lors, dit-il en faisant le moulinet, nous allons rire !
Nous étions littéralement atterrés. Pachu me prit le bras et me secoua d’importance, tandis que la Michonne reprenait :
– Dans quel état ils ont mis le pauvre Bijou !
– Ce n’est pas Bijou qu’il s’appelle, c’est Coco ! murmura Gustave.
– Ce n’est pas Bijou ! se récria la Michonne ; méchant vagabond !… faut pas mettre les bêtes teindues à la pluie !… Tu as eu beau le maigrir et l’assassiner, je le reconnais bien !
– Le bon père Macé… commençai-je, voulant m’abriter sous le respect qu’on devait avoir pour cet excellent homme.
– Hé ?… firent-ils tous à la fois en dressant l’oreille comme si j’eusse parlé du diable.
Ils nous regardèrent plus attentivement. Pachu me lâcha. La Michonne cessa de serrer la cravate de Gustave.
– C’est les pigeonneaux d’hier ! murmura la bonne femme.
– N’empêche que si je rencontre le père Macé, ajouta Pachu, je verrai bien s’il a le crâne plus dur que le bout de ma gaule !
Nous commencions à comprendre, et cependant quelque chose en nous se révoltait à l’idée d’accuser notre Providence. Tout à coup, je demandai :
– Est-ce vrai qu’il faut vingt-cinq sous pour faire un franc dans ce pays-ci ?
Michonne et Pachu se mirent à rire. Mais Gustave, les poings fermés et les sourcils froncés, ajouta :
– Répondez, l’homme et la femme ! S’il nous a trompés pour cela, il nous a trompés pour tout le reste… et je vous dirai où le trouver !
– Combien y a-t-il de temps qu’il est parti ?
– Une demi-heure.
– Alors, cherche ! fit la Michonne ; il a la meilleure jument du pays !
– Mais il a eu l’imprudence de nous dire où il allait.
Pachu et sa commère haussèrent les épaules.
– Il vous a dit ce qu’il a voulu, mes pauvres innocents. Quand on est assez diot pour croire qu’il faut vingt-cinq sous pour faire un franc…
– Puisque l’on va tous les mettre en prison, murmurai-je, ceux qui auront de la monnaie de cuivre…
Malgré leur fureur, la Michonne et son Pachu éclatèrent de rire.
– Voilà de ces histoires ! dirent-ils de ce ton que prennent les amateurs pour apprécier une bonne chose : ah ! c’est un damné vilain ! il a de l’esprit comme quatre !
Au fond du cœur de tout Bas-Normand, il y a un vieux levain de tendre admiration pour les histoires de ce genre. Ils se fâchent après les adroits filous comme une bonne mère gronde un enfant mutin. Quand nous leur dîmes que nous avions payé Coco, ou Bijou, vingt écus, ils se tinrent les côtes.
– Voici ce que c’est que de se tenir dans son coin, au lieu de parler avec les chrétiens, reprit Pachu.
– Vous étiez avec un tas de scélérats, répliqua Gustave ; des rôdeurs de nuit, des maigrisseurs, des teindeurs et des gens dont M. Macé n’osait pas seulement nommer le métier !
Je n’aurais pas dit cela. J’étais déjà fixée sur le compte de notre protecteur. Désormais, chacune de ses paroles valait pour moi un mensonge Aussi ne fus-je pas étonnée du tout lorsque j’entendis la Michonne et son compère Pachu retourner complètement la question. Les prétendus bandits de l’auberge de Viessois étaient des métayers et des maquignons, honnêtes comme on l’est en Basse-Normandie, tandis que le bon Gilles Macé, coquin célèbre, et qui, jusqu’alors, avait eu l’adresse d’échapper aux tribunaux, exerçait à la fois toutes ces professions interlopes dont il nous avait donné le détail. Il n’avait point de domicile fixe : c’était l’homme de la foire. On ne connaissait pas, à vingt lieues à la ronde, un maigrisseur ni un teindeur qui eût le quart de son mérite. Quand nous parlâmes de nous mettre à sa poursuite, la Michonne nous dit :
– Autant vaudrait suivre le son des cloches ! Il aura fait un crochet à deux cents pas d’ici, et Dieu sait où il va travailler aujourd’hui… Il a bien une masure au bourg de Campagnolles, mais il l’a mise sous le nom de sa fille, qui ne vaut pas mieux que lui… Il sait le Code comme un avocat… Le plus sage est de n’y plus penser.
– Mais il ne nous reste plus rien ! fit Gustave qui avait bonne envie de pleurer.
– Alors, il faut travailler.
– Et de l’ouvrage ?
– Que savez-vous faire ?
– Je suis bourrelier de mon état… et ma petite Suzanne sait tresser les fouets de cuir.
La Michonne et son compère se consultèrent un instant du regard.
– Ca va mourir sur la grand’route comme le pauvre Bijou ! dit la Michonne ; ça fait pitié.
– Si on les menait au cousin Bréjot, qui est justement bourrelier ? opina Pachu.
– Allons, montez, les innocents ! fit la bonne femme ; le cousin vous donnera de l’ouvrage en attendant que vous soyez rentiers.
Nous étions loin d’espérer de si bonnes paroles. Nous obéîmes à demi consolés, non sans avoir jeté un mélancolique regard sur Bijou, qui avait décidément vécu.
Jésus-Dieu ! c’est Vassy qui nous sembla une capitale ! Dans la principale rue, Gustave lut l’enseigne de Bréjot, bourrelier-sellier. Il me toucha le coude, et nous composâmes nos figures pour nous présenter à notre avantage.
Denis Bréjot était un bel homme d’une quarantaine d’années, maigre et un peu louche. Il avait la voix forte et parlait à pleine bouche, comme un gaillard sûr de son fait. Voici comme la Michonne nous présenta. Elle dit sans descendre de sa carriole :
– Bonjour, Bréjot, la femme et la maison ! Voilà deux innocents qui veulent gagner leur pain chez vous. Ils sont de votre état… et à vous revoir !
Elle nous fit signe de la tête, et la carriole reprit le trot. Nous étions plantés comme deux mais des deux côtés de la porte. Bréjot sortit pour crier à la cousine :
– Vous ne prenez pas une écuellée ?…
Mais la carriole tournait déjà le coude de la rue. Bréjot revint vers nous, et, dans un aparté fait à haute et intelligible voix :
– Deux innocents ! ça m’en a bien l’air !… gagner leur pain !… le pain est cher… mais je ne voudrais pas mécontenter la cousine, qui n’a point d’enfants… Hé ! la femme !
La femme était beaucoup plus maigre et plus sèche que son mari.
– Comment les trouves-tu ? toi ? demanda Bréjot.
– Ca doit manger comme une paire de loups, répondit la femme.
Nous restions silencieux et les yeux baissés.
– Après ça, dit l’homme, ils ne mangeront que ce que tu leur donneras… et il ne faut pas mécontenter la cousine.
– Entrez, marmaille ! ordonna la femme d’un air assez doux. Il était l’heure de déjeuner. Derrière une petite table couverte d’outils, il y avait une place vide qui semblait attendre Gustave. On l’y plaça. Il commença tout de suite à coudre un collier. Moi, j’eus un tabouret et des lanières de cuir. Je me mis en besogne.
– Voilà ! dit Bréjot de sa bonne voix large et franche, qui contrastait avec l’expression pointue de son maigre visage ; si vous étiez arrivés cinq minutes plus tôt, vous auriez déjeuné avec nous… Maintenant, vous attendrez le dîner.
Nous avions bon appétit, mais il fallut bien se résigner.
Gustave était un remarquable ouvrier : sans me vanter, je n’étais pas manchote. Nous fîmes de notre mieux, dans ce premier moment, pour obtenir des conditions avantageuses. Gustave piqua son collier en maître, et mes lanières se changèrent en un corps de fouet, natté carré, qui était tout bonnement un chef-d’œuvre. Bréjot nous regardait travailler du coin de l’œil, tandis que sa femme allait et venait, balayant, époussetant, frottant, nettoyant.
– Voilà, dis-je tout bas à Gustave, une femme bien propre, mais qui ne paraît pas songer beaucoup à préparer le dîner.
Bréjot avait une longue oreille diaphane et cartilagineuse, montée en cornet acoustique.
– Qu’est-ce que tu racontes, toi, petiote ? prononça-t-il d’un ton de bonne humeur.
Il se leva sans attendre ma réponse, et vint inspecter notre ouvrage. Il ne put retenir un mouvement de surprise en voyant le travail de Gustave.
– Eh bien, fit-il, ce n’est pas trop gâché pour des ouvriers de pays… Avec quelques mois d’apprentissage, on pourra marcher.
Et à moi :
– La petiote aussi… C’est lâche, mais on mouillera, Dis donc, la femme, fais-nous un bon dîner : les garçailles doivent avoir faim.
– Ne t’inquiète pas, répondit la femme. Dieu merci, on dépense assez chez nous pour le manger !
En attendant, elle se remit à frotter, balayer, épousseter. Ce Bréjot pouvait se vanter d’avoir une ménagère qui n’aimait pas la poussière. Je ne sais si notre estomac avançait, mais il nous semblait que l’heure du dîner était bien longue à venir. Enfin, nous fûmes environ dix minutes sans voir le balai de la Bréjot, et tout d’un coup nous entendîmes ces bienheureuses paroles :
– A la soupe !
– A la soupe ! répéta gaîment Bréjot ; nous allons donner un coup de dent un peu soigné !
Nous nous levâmes lestement, et nous passâmes dans l’arrière-boutique, où madame Bréjot nous attendait. Ces gens n’avaient point d’enfants. Je pense que c’était par économie. Leur famille se composait de deux chats étiques que l’on gardait parce que l’état de bourrelier entretient beaucoup de souris. Au milieu de la table, il y avait une soupière de bonne taille, fendue et raccommodée en maints endroits. Il s’en échappait une vapeur à peu de choses près inodore, mais qui trompa un instant notre ventre affamé.
– En veux-tu épais, l’homme ? demanda madame Bréjot.
– Tout de même, répondit l’époux en avançant son écuelle.
Epais veut dire beaucoup dans l’Ouest. Employé autrement, ce mot n’aurait eu ici aucune signification, car la soupe de madame Bréjot était de l’eau claire dans laquelle nageaient, comme autant de barques légères, de petites croûtes impénétrables qu’elle s’était procurée je ne sais où. Je n’ai jamais revu ailleurs d’aussi dures petites croûtes. On devait les lui apporter de loin. Nous mangeâmes notre soupe, qui me fit regretter énergiquement la trempée de la Noué. Après la soupe, Bréjot dit rondement :
– Allons ! la femme, qu’est-ce que tu nous donnes aujourd’hui ?
– Une omelette, répondit madame Bréjot.
– Eh bien ! va pour l’omelette !
– Avec des œufs frais et de bon beurre, ajouta-t-il en se tournant vers nous ; je ne déteste pas ça, moi, l’omelette.
Nous avions tous deux l’eau à la bouche. Nous vîmes revenir madame Bréjot, mais elle ne rapportait point l’omelette. Elle poursuivait les deux chats d’un air irrité en disant :
– Impossible de rien laisser dans la cuisine avec ces bêtes-là !
Gustave regarda les deux chats avec colère ; moi je n’avais garde d’accuser ces pauvres animaux. Leur étonnante maigreur témoignait hautement contre cette habitude de larcins qu’on leur reprochait.
– Est-ce qu’ils ont mangé l’omelette ? demanda ingénûment Bréjot.
– Eh oui ! répliqua la femme ; comme ils ont mangé le gigot hier et avant-hier la rouelle.
Ce devait être en effet tout comme.
– Mais pourquoi gardez-vous ces chats-là ? grommela mon parrain.
– Tuerez-vous les souris, jeune homme ? repartit aigrement madame Bréjot.
– Là ! là ! fit le mari qui se leva ; cet enfant ne sait pas, ma bonne… Tu es douce comme un agneau, et tu as toujours l’air de vouloir manger quelqu’un.
– C’est quelque chose, moi, que je voudrais bien manger, dit Gustave.
– Bah ! fit Bréjot, nous en souperons mieux.
Il regagna sa table en chantant. Gustave et moi, nous le suivîmes.
– Voyons, enfants, voyons, à la besogne ! dit-il. – J’espère que nous pourrons nous arranger ensemble si vous n’êtes pas trop portés sur votre bouche… Je vous préviens que ma femme n’aime pas les gourmands…
C’était là un aveu tout à fait superflu. On le voyait bien. Gustave fut triste toute l’après-dînée, et son travail s’en ressentit. Je sortis, et je lui achetai une fouace. Bréjot le vit bien manger, mais il ne fit pas semblant.
Le soir venu, Bréjot nous ramena triomphalement dans l’arrière-boutique.
– Cette fois, dit-il, les chats ne nous mangeront peut-être pas notre souper !
– Je les ai enfermés, répondit doucettement la femme.
Bonne précaution ! Mais, tandis qu’elle s’en vantait, un bruit vint de la cuisine. Elle y courut. Le feu venait de prendre à la friture qu’elle avait laissée sur son fourneau. Ces choses-là peuvent arriver à tout le monde. Nous nous couchâmes sans souper, et l’imperturbable Bréjot nous consola en disant :
– Nous n’en déjeunerons que mieux demain matin !…
Le lendemain matin, nous devions avoir de la soupe au lait ; mais, malheureusement, le lait tourna. Ces temps d’orage n’en font jamais d’autres ! A dîner, nous eûmes cette même mer de bouillon limpide, avec sa flottille de croûtons imperméables. Les chats, coupables par récidive, mangèrent le lard qu’on nous destinait. – Nous vécûmes, Gustave et moi, avec des fouaces achetées de notre argent. Au souper, nous eûmes enfin des pommes de terre. Elles se trouvèrent gâtées ; mais madame Bréjot n’avait pas pu voir dedans – nous dit-elle. Bréjot comprenait tout cela. Bréjot était d’une humeur superbe. Les mécomptes ne pouvaient rien sur lui. Quand il entrait dans cette décevante arrière-boutique, il répétait avec une invariable effronterie :
– Nous allons donner aujourd’hui un joli coup de dent !
Et quand il venait des amis ou des parents :
– Voyons ! une écuellée avec nous !… Vous savez si la femme la fait bonne !
Il faut croire qu’on le savait, car nous ne vîmes jamais personne se prendre à la cordiale perfidie de celle invitation. Je ne sais pas si l’homme et la femme Bréjot mangeaient en cachette, mais il est à parier que non. Leurs estomacs étaient faits à ce régime. Le Caleb de Walter Scott nourrissait son maître de pieuses fraudes. Madame Bréjot ne mangeait que des escamotages ; son mari partageait ce subtil ordinaire. Ils n’en étaient pas plus gras pour cela. Les deux chats émissaires mangeaient au moins leurs souris. Ce que les souris pouvaient manger dans cette maison, Dieu le sait !
A part cette diète homicide que les époux Bréjot faisaient subir à leurs apprentis, ce n’étaient pas de méchantes gens. Le mari avait le mot pour rire. Un jour que je donnai un morceau de ma fouace à la femme, elle me caressa le menton en m’appelant : Mon cœur :
Mais elle disait intrépidement à tous venants :
– Depuis que nous avons ici ces garçailles-là, c’est étonnant ce qu’on dépense pour le manger !
A quoi Bréjot répondait, le cruel :
– Bah ! quand on mange bien, on travaille bien !
Nous restâmes chez eux jusqu’au moment où nos trois francs furent dévorés, sou à sou, en fouaces. Après un jour de jeûne complet, Gustave prit une grande résolution. C’est la faim qui fait sortir le loup du bois.
– Combien comptez-vous nous payer nos journées, patron ? demanda-t-il à Bréjot qui chantait en piquant un bât.
Bréjot laissa tomber du coup son alêne. Quand il était ému ou surpris, la divergence de ses yeux se faisait plus apparente. Il loucha cette fois comme jamais nous ne l’avions vu loucher.
– Combien je compte vous payer vos journées ? répéta-t-il. – Eh ! la femme !
La femme sortit de ses profondeurs et vint à l’ordre.
– Sais-tu ce qu’ils me demandent ? fit Bréjot avec une amertume singulière.
– A manger, peut-être… grommela madame Bréjot, qui s’appuya crânement sur son balai : – ça n’est jamais rassasié.
– Tu n’y es pas… devine !
Madame Bréjot n’avait pas le temps : elle jeta sa langue aux chiens, parce que, dit-elle, il lui fallait surveiller la poitrine de mouton aux carottes qui cuisait pour notre souper. Je vis la figure de Gustave s’adoucir à ce mot de poitrine de mouton. Je lui glissai à l’oreille :
– Les chats vont la manger…
Il se redressa vaillant et résolu.
– Tu fais bien de jeter ta langue aux chiens, dit l’homme ; tu n’aurais jamais deviné… Et qui donc devinerait ? Des petits malheureux que nous avons pris ici pour faire plaisir à la cousine… qui est capable de nous faire du tort en donnant ses quatre liards à son Pachu…
– Quant à ça, je l’ai toujours dit ! interrompit la femme.
– Des mendiants, quoi, reprit le mari ; des vagabonds qui viennent on ne sait d’où !… ils me demandent… Ca fait rire, ma parole !… ils me demandent… on raconterait des choses comme ça que les gens ne voudraient pas le croire !… ils me demandent combien je compte leur payer leurs journées !
La femme Bréjot joignit ses mains qu’elle leva vers le ciel.
L’indignation lui coupa la parole.
Je donnai un coup de coude à Gustave en murmurant :
– Va toujours !
– Est-ce que vous pensiez que nous travaillerions pour rien ? demanda-t-il un peu ébranlé.
– Pour rien ! se récria Bréjot ; l’ingrat !
– Pour rien ! reprit la femme, dont la langue recouvra tout à coup sa volubilité ; pour rien !…
– On les habille, ou les éclaire ! s’écria le mari.
– On les chauffe, on les loge ! riposta la femme.
– On les blanchit, on les nourrit !
– Gustave voulut interrompre cette fantastique énumération, mais le couple Bréjot s’était échauffé en parlant. Le mari se leva ; la femme vint se mettre au-devant de nous le poing sur la hanche, et tous deux ensemble :
– N’est-ce rien que cela !
Puis la femme au mari :
– Tu n’as que ce que tu mérites !… On ne prend pas des inconnus.
– C’est vrai, ça, s’écria Bréjot ; – ni répondants ni papiers !…
– Pourquoi ça a-t-il quitté son pays, le sait-on ?
– Pour quelque mauvais coup, bien sûr !
– Tu ne sais pas ce que tu devrais faire, l’homme ?… Les mener par le collet chez le juge de paix !…
C’était l’heure où les petits marchands de Vassy prenaient le frais sur le pas de leur porte. Les époux Bréjot criaient comme des sourds ; d’ailleurs, dans les gros bourgs bas-normands, ce mot juge de paix s’entend d’aussi loin qu’un son de cor.
Nous vîmes les voisins se rassembler dans la rue au-devant des fenêtres.
Bien que je n’eusse rien dit absolument, et que Gustave eût à peine prononcé quelques paroles, la Bréjot nous accusa d’avoir ameuté les voisins.
– Ouvre-leur la porte, l’homme ! dit-elle ; faut qu’on sache comme on est récompensé quand on fait la charité à tort et à travers.
Bréjot ouvrit la porte, et tout aussitôt un chœur de clapissements nazillards demanda :
– Quouais donc qu’y a ?
– Il y a… commença Gustave.
– Des menteries ! interrompit la Bréjot ; – voilà tantôt quinze jours qu’ils sont là à manger notre soupe sans rien faire, et ça nous menace du juge de paix si nous ne les payons pas !
– C’est vrai que j’ai entendu parler du juge de paix ! dit une voisine.
– Savez-vous de quoi ça se plaint ? reprit Bréjot ; de la nourriture !
– Trois repas par jour ! poursuivit la Bréjot ; la soupe le matin, la soupe et un plat à midi, le soir, la ratatouille.
– Mais… voulus-je dire.
– C’est elle qui est la plus enragée ! firent ensemble les époux Bréjot.
– Oh ! dit une voisine, les sainte-n’y-touche, m’en parlez pas !
– Le jour qu’ils sont arrivés, énuméra Bréjot en comptant sur ses doigts, nous avions la soupe et une omelette à midi ; le soir, une friture de tanchettes…
– Le lendemain, alterna la femme, de la soupe au lait à déjeuner, du lard à dîner, des tripes à souper.
– C’est pourtant bien vivre, ça ! décida le chœur des voisins et voisines.
– Ce matin, ajouta la Bréjot, nous avions la bouillie de froment ; à midi, l’omelette…
On nous avait, en effet, annoncé tout cela ; mais la bouillie était tombée dans le feu, et les chats, les terribles chats, avaient avalé l’omelette.
La Bréjot omit de noter ces deux circonstances, et acheva :
– Ce soir, nous avons la poitrine de mouton aux carottes…
– Est-ce donc si mauvais, ça ! demanda Bréjot à la ronde.
Gustave était désarçonné ; mais moi, je crus le moment opportun pour frapper le grand coup.
– Je parie que les chats ont mangé l’épaule de mouton ! m’écriai-je : nous n’avons vu ni la bouillie ni l’omelette. Je défie bien madame Bréjot de nous montrer sa casserole !
Il y eut un moment d’hésitation dans la foule des voisins et voisines. En somme, le bourrelier et sa femme étaient bien connus. Au défi porté par moi. Bréjot pâlit et loucha furieusement. Mais quelque méchant démon se mêlait de nos affaires. La Bréjot partit comme un trait et revint l’instant d’après portant les deux chats dans son tablier et à la main une casserole où mijotait une superbe épaule de mouton entourée de carottes. Une joyeuse surprise se peignit sur les traits de Bréjot. Il ne s’attendait pas à cela plus que nous. Je suis encore à me demander en l’honneur de quel grand saint la Bréjot avait fait ce soir ce prodigieux extra. Elle leva la casserole fumante en même temps qu’elle ouvrit son tablier. Les chats étiques se coulèrent entre les jambes des voisins.
– Voilà le ragoût ! dit-elle, et voilà les deux pauvres bêtes qu’on accuse de manger tous les jours la nourriture de quatre personnes !
Tout ce que la langue bas-normande, si riche, contient d’invectives pittoresques et de criardes malédictions tomba sur nous comme une avalanche. On ne parlait de rien moins que de nous garrotter tous les deux pour nous mener à la gendarmerie. Mais les époux Bréjot, magnanimes dans leur victoire et satisfaits d’avoir montré à tous de quel bois ils se chauffaient, se contentèrent de nous jeter à la porte avec la formule d’usage :
– Qu’ils aillent se faire pendre ailleurs !
Heureusement pour nous que la nuit devenait noire et que les champs étaient tout proches. Les sages habitants de Vassy nous perdirent bientôt de vue et nous échappâmes à leurs huées.
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