Chapitre 7 Où l’on rencontre la force armée. – L’auberge du Pélican.
Nous marchâmes longtemps côte à côte, Gustave et moi, sans prononcer une parole. S’il faut ici montrer à nu sa conscience, j’avouerai qu’au milieu de mes réflexions morales, l’idée de la poitrine de mouton aux carottes surgissait parfois comme un remords. Si du moins nous ne nous étions fait chasser qu’après souper.
La maison du bourrelier et de sa femme n’était pas le paradis terrestre, mais nous étions aussi dénués que nos premiers parents. La faim chronique nous travaillait l’estomac, et nous n’avions pas, comme la veille, la ressource d’un lit tel pour tromper, endormant, les exigences de notre appétit. C’était une dure entrée dans la vie que la nôtre. Nous ne savions pas encore de quelle façon dame fortune s’y prend pour sourire. La nuit s’annonçait belle, heureusement. Les étoiles commençaient à briller au ciel : la lune se levait rouge et large à l’horizon.
– Où allons-nous ? demandai-je à Gustave.
Il ne me répondit point.
Certes, je sentais bien qu’il ne devait pas avoir beaucoup de joie dans le cœur. Il était tout naturellement le chef de notre association, et la responsabilité de ce qui nous arrivait pesait en quelque sorte sur lui. Cependant son silence me déplut et je me dis :
– Si j’étais homme, j’aurais plus de courage !
En courant ainsi à travers champs, repris-je, nous nous égarerons. Il faut regagner la route.
– Regagnons la route, me répondit-il avec un abattement profond.
Je m’arrêtai tout court et je lui pris les deux mains.
– Embrasse-moi, mon parrain, lui dis-je ; nous ne sommes pas encore loin de Saint-Lud… C’est pour moi que tu t’es mis dans l’embarras ; tu étais heureux chez ton maître Guéruel…
– Ah ! oui, murmura-t-il, bien heureux.
– En une nuit, continuai-je, nous pouvons retourner à Saint-Lud… Tu rentreras chez ton maître Guéruel, et moi j’irai trouver l’abbé Daudel qui me mettra aux orphelines de Coutances.
Gustave se pencha au dessus de moi. Pendant qu’il m’embrassait, je sentis une larme tomber sur mon front. Je me pendis aussitôt à son cou.
– Tu pleures, mon parrain, mon pauvre parrain ! m’écriai-je.
– Ce n’est pas pour moi ! me répondit-il ; j’ai grand’faim, et j’ai bien de la peine, mais je peux supporter ça : je suis un homme… Toi, ma pauvre petite Suzette…
– Ne t’inquiète pas de moi, mon parrain… je n’ai pas déjà si grand’faim, et je me sens le courage de tout supporter avec toi… Mais réfléchissons pendant qu’il en est temps encore. Veux-tu me ramener jusqu’au presbytère de Viessois ?
– Non, répondit Gustave. – Si on te mettait aux orphelines de Coutances, je ne te verrais plus.
Je l’embrassai encore.
– Est-ce que tu pourrais me quitter, toi, Suzette ? me demanda-t-il.
– Pour ton bien, oui, je le pourrais, mon parrain, répondis-je.
Il s’éloigna de moi en disant tout bas :
– C’est que tu ne m’aimes guère !
Ce reproche amena des larmes dans mes yeux. Je n’aimais au monde que Gustave, et je l’aimais de toutes les forces de mon cœur.
– Mon parrain ! m’écriai-je, que faut-il faire pour te prouver que je t’aime ?
– Il faut me dire, répliqua-t-il sans hésiter, que tu ne me quitteras jamais !
– Jamais ! jamais ! mon parrain, répétai-je.
Il me prit dans ses bras et m’enleva de terre. La réaction se faisait en lui.
– Quand on est tout en bas de l’escalier, on remonte, dit-il, j’ai idée, ma petite Suzette, qu’il va bientôt nous arriver quelque bonne chance.
– Ca c’est sûr ! répondis-je.
– Quoi donc ! reprit Gustave, se décourager parce qu’on n’a pas à souper ! Allons donc ! nous en verrons bien d’autres !
– Et nous n’en mourrons pas, mon parrain !
– Tu as douze ans, j’en ai seize et demi… Nous n’avons plus que trois ans à attendre pour nous marier.
– Et c’est si vite passé, trois ans !
– Quand on les passe ensemble… Tu ne sais pas ? nous allons prier le bon Dieu…
– Ah ! je le veux bien ! l’interrompis-je en me mettant à genoux sur l’herbe.
– Là… bien comme il faut, ajouta-t-il, du fond de l’âme… de tout notre cœur… toi pour moi… moi pour toi…
– Et l’abbé Daudel dit que le bon Dieu écoute toujours la prière des enfants… Mets-toi auprès de moi, Gustave…
Il s’agenouilla et prononça à haute voix l’adorable prière : « Notre père qui êtes dans les cieux… »
Mon cœur bat encore et mes yeux se mouillent au souvenir de cet instant. C’était une nuit de mai, fraîche, belle et calme. Le ciel était profond. Il n’y avait pas un nuage au devant des étoiles. Le firmament étincelait de mille feux. Notre père, celui que nous appelions ainsi du bas de notre enfantine détresse, notre père était là, caché derrière ces prodigieuses splendeurs…
Notre prière parlée fut courte. Nous n’en savions qu’une à nous deux. Mais nous restâmes longtemps agenouillés, muets sous la grandeur de notre émotion. Je me souviens que ces bruits mystérieux qu’épand la nuit dans les campagnes arrivaient à mon oreille comme un chant. Les étoiles semblaient se détacher de ce dôme d’azur, et pendre comme ces lampes sempiternelles qui brûlent dans le silence du sanctuaire.
Il faudrait de longues pages pour raconter ce que je rêvai, ce que je sentis. Je n’étais plus moi-même. Mes pensées planaient tellement au-dessus de ma propre sphère que j’étais comme éblouie. Gustave se leva le premier.
– Me voilà fort, dit-il. A Condé-sur-Noireau, nous trouverons de l’ouvrage… Viens, Suzette, nous allons regagner la grande route.
Il fallait nous voir ! Nous avions coupé chacun un bâton dans le taillis. En traversant un pâtis, nous avions trouvé une charrette toute chargée de pommes d’hiver pour le marché. Un des sacs avait fui tout exprès pour nous.
C’étaient des pommes de reinette. Le proverbe dit : Ce qui tombe est pour le soldat. – Pauvres enfants naïfs, nous crûmes que Dieu nous envoyait cette aubaine. Nous mangeâmes chacun deux ou trois pommes, et jamais je n’en ai goûté de si bonnes. Il fallait nous voir quand nous eûmes atteint la voûte. Nous marchions à grands pas en nous tenant par la main. L’exaltation succédait en nous à l’affaissement. Nous sautions jusqu’à perdre haleine, nous bavardions, nous chantions. Nous parlions de tous nos mécomptes avec une gaîté folle. L’avenir était pour nous couleur de rose, et il nous semblait que nos temps d’épreuves étaient finis.
– J’irais de même jusqu’à Paris, moi ! me disait Gustave.
– Et moi, donc !
– On est bien bête de travailler pour avoir du pain et de la soupe… les pommes tombées sont à tout le monde.
Ceci, à la rigueur, peut paraître discutable, mais c’était l’opinion commune au hameau de Saint-Lud. Je ne repoussai point le principe ; seulement, je jugeai que mon parrain s’égarait en ce qui touche l’utilité du travail. Gustave m’embrassa, tant il trouva que j’avais d’esprit.
La lune enfilait maintenant la grande route. Au sommet d’une côte, deux redoutables silhouettes se détachèrent tout à coup en noir sur le ciel clair. Quiconque a voyagé de nuit sait quelles proportions prennent les objets éclairés à contre-jour.
C’étaient deux cavaliers qui nous semblaient grands comme le colosse de Rhodes. Au jugé, nous aurions pu passer entre les jambes des chevaux.
Gustave me dit :
– Ce sont des gendarmes !
– Après ? fis-je ; – avons-nous plus peur des gendarmes que des voleurs ?
– Oh ! que nenni… Chantons !
D’où il résulta l’unisson fameux :
Chez not’père j’étions trouais filles, etc.
Nous ne savions que cette chanson-là, et c’était grand dommage. Plus tard j’en appris de belles, entre autres la chanson de Nadaud, où il s’agit aussi de deux gendarmes. Ici, comme dans la chanson de Nadaud, c’était un brigadier et son subordonné. Ils s’arrêtèrent tous deux en travers de la route au moment où nous approchions.
– Halte ! fit le brigadier. Qu’est-ce que c’est que ce tapage-là, vous autres ?
– Nous chantons pour nous tenir éveillés, répondit Gustave, il n’y a pas de risque de réveiller personne, hormis les pies !
– Montrez voir vos papiers, jeune homme, dit le brigadier avec la majestueuse sévérité de son emploi.
Gustave n’avait pas de papiers.
– Bonnet !
– Brigadier ?
– Les menottes !… et s’ils tentent de s’échapper en prenant la fuite ou autre, une balle dans la patte… voilà l’ordre du jour !
Ce dernier commandement cloua Gustave sur place.
– Arrivez qu’on vous les mette ! ordonna encore le gendarme.
– Mon bon monsieur ! m’écriai-je, nous n’avons rien fait… Bien sûr que vous vous trompez.
– Arrête voir, Bonnet ! s’écria le brigadier, il me semble que cet organe appartient à l’autre sexe féminin.
– C’est une petite fille, brigadier.
– As-tu les signalements gravés dedans la mémoire ?
– Oui, brigadier.
– Quelles tailles est-ce qu’ils espécifient ?
– Cinq pieds six pouces le vieux… cinq pieds sept pouces le jeune.
– Bonnet !
– Brigadier ?
– Je présuppose que ce ne sont pas eux !
Il s’en fallait de six pouces pour Gustave et de plus d’un pied pour moi. Le brigadier avait de la marge. Bonnet ayant donné son opinion conforme à celle de son chef, celui-ci reprit :
– Nonobstant, il est bon d’opérer les questions d’usage : Jeunes gens !
– Brigadier ! répondis-je, imitant Bonnet de mon mieux.
– Vos noms, âges, professions, domiciles et lieux de destination.
Gustave se chargea de le satisfaire, et comme le brigadier lui demandait pourquoi il avait quitté son dernier patron, je lui contai en quelques mots un petit bout de notre histoire.
– Bonnet ! dit le brave sous-officier.
– Brigadier ?
– Cela t’a-t-il l’air que la sincérité ait dicté leurs paroles ?
– Oui, brigadier.
– Pour lors, ils doivent avoir en tout et pour tout néant dedans l’estomac… As-tu du biscuit ?
– Pas une miette, brigadier.
– Pour lors, borne toi à ta gourde au vis-à-vis du jeune garçon, dont je vais communiquer la mienne à la fillette de bon cœur et avec plaisir.
Il me tendit sa large main, pendant que Bonnet disait à Gustave :
– Arrivez !
Un pied sur l’étrier du bon brigadier, je mouillai mes lèvres à sa gourde. Gustave dut faire plus de tort à celle de Bonnet. Quand j’eus fini de boire, le brigadier me mit paternellement ses moustaches sur le front. Je sentis en même temps qu’il glissait quelque chose dans ma pochette.
– C’est pas l’occasion, dit-il, qui manque au militaire pour exercer l’élan de son cœur, c’est les moyens. Bonne chance, jeunesse, et à vous revoir !
– A vous revoir ! disait en même temps Bonnet à Gustave.
L’excellent brigadier n’eut qu’un grand merci à la volée. Je n’avais pas encore fouillé dans ma pochette. Quand je songeai enfin à regarder ce qu’il m’avait donné, on n’entendait déjà plus le pas sonore et mesuré des deux chevaux. Je poussai un cri de joie.
– Une pièce blanche, une pièce de vingt sous !
Gustave se mit à danser en rond autour de moi. Nous eûmes presque envie de courir après le bon gendarme pour l’embrasser encore. Une pièce blanche ! La fortune ! Un copieux déjeuner pour le lendemain matin ! Gustave ne se possédait pas de joie.
Tout le long de la route, depuis Vassy, nous avions rencontré nombre de meules petites et grandes où nous aurions pu faire un somme délicieux. Mais il s’agissait bien de dormir ! Gustave vous l’a dit : il eût été ainsi jusqu’à Paris. Moi de même, et plus loin encore au besoin. Nous nous sentions infatigables, et c’étaient des regards de dédain que nous jetions à la paille hospitalière. Au bout de deux ou trois heures de marche, notre opinion changea un petit peu.
– Es-tu fatiguée, Suzette ? me demanda Gustave.
– Par exemple ! répondis-je.
– Ni moi non plus, fit-il.
Et nous continuâmes de marcher. Mais nous ne dansions plus. A une montée où je voulus entonner le couplet pour nous donner du cœur, Gustave ne fit point chorus. Il marchait courbé en deux.
– Es-tu fatigué, mon parrain ? lui demandai-je à mon tour.
– Par exemple ! me répondit-il d’un air piqué.
– Dame ! fis-je, c’est que moi, je commence.
Il poussa un soupir de soulagement. Il avait eu peur que je ne fusse point encore lasse. A droite de la route, la lune nous montrait une masure qui ressemblait à la hutte d’un berger.
– Veux-tu dormir, ma pauvre Suzette ? fit-il d’un ton protecteur. On ne peut s’attendre à trouver chez une petite fille la même force que chez un jeune homme.
J’eus bonne envie de refuser, mais les jambes me rentraient dans le corps. Nous approchâmes de la hutte. Elle était abandonnée depuis la pousse des foins. La paille du berger restait dans un coin ; à peine l’eus-je touchée pour ma part que je m’endormis d’un profond sommeil. Gustave ne dut pas rester beaucoup en arrière. Lorsque je m’éveillai, la première, il faisait grand soleil. Je secouai Gustave, dont le premier mot fut : J’ai faim. Quant à moi, je me sentais prise d’un appétit véritablement sauvage.
C’est à cet instant que nous envoyâmes d’ardentes bénédictions à ce bon brigadier, grâce à qui nous allions déjeuner en arrivant à Condé.
Nous apercevions de loin le clocher de la ville. Nous eûmes une sorte de plaisir gourmand à mesurer la distance qui nous séparait encore de notre repas. C’était juste le temps qu’il fallait pour en concerter mûrement le menu. Rien ne résiste à une pièce blanche. Avec une pièce blanche, nous avions de quoi faire un festin de roi.
– Qu’aimerais-tu mieux manger, toi, Suzette ? me demanda Gustave.
– Une poitrine de mouton aux carottes, répondis-je sans hésiter.
Il se mit à rire.
– J’y pensais pourtant, moi aussi, me dit-il ; ça m’est resté dans la tête… Avait-elle assez bonne odeur, celle d’hier soir ?
– Nous allons en manger ! décidai-je souverainement, et de l’omelette aussi, à cause des deux que la Bréjot nous avait promises.
– Avec de bon beurre et des œufs tout frais.
Ce disant, Gustave passa sa langue sur ses lèvres.
Je ne sais pourquoi tous les mets que nous n’avions pas mangés chez les Bréjot nous revenaient en mémoire. La friture, les tripes, le lard aux choux nous mettaient tour à tour l’eau à la bouche. Pour ne point nous embarquer dans un choix toujours difficile, il fut convenu que nous mangerions de tout cela.
– Pour le coup, dit Gustave, contrefaisant la voix de l’époux Bréjot, – les chats ne nous prendront pas notre déjeuner !
– A la soupe, à la soupe ! ajoutai-je ; – quand on mange bien, on travaille bien !… Nous allons donner un fier coup de dents !
Et tous deux de rire à gorge déployée sur la grande route sillonnée déjà de carrioles, de bidets et de piétons qui se rendaient aussi à Condé-sur-Noireau. On riait à nous voir rire de si bon cœur ; on nous faisait même en passant des signes d’amitié. Mais nous allions réservés et fiers ; nous n’avions besoin de personne. D’ailleurs, l’expérience nous avait appris à ne point lier ainsi connaissance avec le premier venu. Nous nous étions dit déjà plus d’une fois dans notre orgueil : Gilles Macé n’aurait plus si beau jeu avec nous ! Après avoir passé en revue tous les mets fantastiques à l’aide desquels la Bréjot avait prolongé pour nous le supplice de Tantale, nous trouvâmes que notre appétit n’était pas encore satisfait. Je fis appel aux souvenirs de Gustave, et je lui demandai quels bons plats on servait aux grands jours chez notre maître Guéruel.
Ses narines s’enflèrent aussitôt, et ses paupières, baissées à demi, laissèrent échapper un voluptueux regard.
– Y a la hocquelle, me dit-il.
Ce mot, eut pour moi je ne sais quelle harmonie sensuelle. Mon estomac vide tressaillit et des saveurs inconnues chatouillèrent les papilles de mon palais.
– La hocquelle ! répétai-je avec un respect pieux ; ça doit être fameusement bon !
– Oh ! si c’est bon ! s’écria Gustave, on s’en lèche les doigts jusqu’à l’aisselle !
– Comment donc que c’est fait ?
– C’est une croûte… comme qui dirait un pâté, quoi ! mais c’est chaud… La croûte n’est que pour mettre le ragoût dedans… Le ragoût est un mêli-mêla de toutes sortes de bonnes choses : des morceaux de poulet et de veau, des rognons, des gésiers, avec des oignons et des champignons, du poivre, du sel, de la muscade et des couennes de lard.
Je m’étais arrêtée bouche béante pour écouter mieux la description de ce plat-phénomène, digne de rassasier les élus au paradis.
– Et tu as mangé de ça, toi, Gustave ! m’écriai-je quand il eut fini.
– Y en avait chaque année à la fête du patron.
Je regardai Gustave. Il me parut grandi. Il avait mangé de la hocquelle !
Nous arrivions aux premières maisons de Condé. Le Noireau, moins rapide que le Rhône, moins large que le Rhin, fumait aux rayons du soleil dans la prairie. Condé nous parut une cité bien plus belle encore que Vassy. Gustave me fit remarquer le pavé, pointu et tranchant, ce qui, à son sens, devait être un luxe réservé aux grandes villes. Nous cherchâmes une auberge. Il y en avait bien plusieurs à l’entrée du faubourg, mais elles ressemblaient trop à la Descente des Maquignons.
Leurs enseignes, tournant sur gonds ou balancées à des tiges de fer, ne nous revenaient point. Nous ne voulions pas d’une auberge de petites gens. Toutes les fois que nous apercevions des carrioles à la porte, nous passions, en mémoire du père Macé, notre bienfaiteur. Nous traversâmes ainsi la ville de Condé tout entière, et nous arrivâmes à l’autre bout sans avoir fait notre choix.
– Il faut demander, me dit Gustave en regardant en arrière.
Je fus étonnée de n’avoir point eu cette bonne idée, et j’allai droit à un groupe de Condéens qui causaient des affaires du temps.
– Si c’est un effet… leur dis-je bien poliment, nous voudrions savoir censément ous’qu’est la meilleure auberge ?
Pour une débutante, j’entrais assez bien dans la langue noble. Nos gens se mirent à rire et nous toisèrent de la tête aux pieds.
– Ca n’a pourtant pas l’air d’être des pratiques pour le Pélican, dit l’un d’eux.
– A moins que ça n’ait fait un mauvais coup, ajouta un autre.
Un troisième reprit :
– Il n’en manque pourtant pas d’auberges par chez nous !
Après quoi ils nous tournèrent le dos et se reprirent à causer tranquillement. Une réponse catégorique est la chose impossible à obtenir en basse Normandie. Je vis bien que Gustave avait envie de jouer du bâton ; mais cela eût retardé la hocquelle. Je l’entraînai. Il restait acquis pour moi que le Pélican était la meilleure auberge de Condé. Nous n’avions plus qu’à trouver le Pélican. Nous nous mîmes en quête. Il était là, je le vois encore après tant d’années, tout blanc et ouvrant son sein rouge pour abriter ses pauvres petits enfants ; il était là sur la place de l’Eglise, tournant lentement sur sa tige de fer rouillé et rendant d’étranges gémissements à chaque souffle de la brise. Je vois encore le perron à larges fentes où l’herbe poussait, les hautes fenêtres grises et cette façade revêche qui nous fit presque peur.
Le Pélican était vraiment une auberge noble. Point de carrioles à la porte. Point de bidets retenus à la muraille par des anneaux de fer. Point d’affiches en papier bleu collées aux croisées et représentant un soldat, une payse, un verre, une bouteille : la bouteille versant sa bière toute seule dans le verre stupéfait. Je m’étonnai en vérité du courage que j’eus d’entrer la première dans la cour de ce magnifique établissement. Mais nous avions fait bien du chemin depuis l’auberge de Viessois. Je me disais en moi-même :
– Ce que c’est que d’avoir couru le monde !
Dans la cour, il y avait un hangar sous lequel remisaient deux voitures. Ce hangar servait en même temps d’écurie à trois vigoureuses paires de chevaux qui assurément n’avaient jamais été ni maigris ni teindus. La première des deux voitures était une énorme berline de voyage avec coupé devant ; un briska, si vous voulez, mais de taille tout à fait inusitée ; la seconde était une sorte de char-à-bancs couvert, qui n’avait pas une très-riche apparence. Les chevaux mangeaient l’avoine. Un domestique était occupé à graisser les essieux des voitures.
– Eh ! l’homme ! lui dis-je, ous’qu’on mange là-dedans ?
Il releva la tête. C’était presque un vieillard.
– Ma petite poule, me répondit-il avec un accent qui m’était inconnu, ressortez, montez le perron, et demandez à la maison.
Cela valait bien une révérence. Je la lui fis, et il m’envoya un baiser. Nous suivîmes de point en point son conseil, et nous entrâmes à l’auberge du Pélican par la porte de la rue. Sur la dernière marche du perron, j’avais dit à Gustave :
– Mon parrain, il ne s’agit pas de faire les petites gens et d’aller nous cacher dans un coin comme à Viessois… J’ai déjà deviné qu’à l’auberge on juge les gens sur le ton et la mine. Parlons haut, et tenons-nous bien. Nous avons de quoi payer…
– Pour une fois, acheva Gustave en riant.
– Pour aujourd’hui, nous n’avons besoin de déjeuner qu’une fois, répondis-je ; – après, nous chercherons de l’ouvrage.
Je poussai la porte, et nous nous trouvâmes dans une grande salle à manger d’aspect triste et froid où deux femmes et un homme étaient en train déjà de faire leur repas du matin. Gustave, suivant mon conseil un peu trop à la lettre, enfonça son chapeau sur l’oreille et donna sur la table un coup de bâton qui fit tressaillir les trois convives.
– Holà ! dit-il – à la boutique !… Nous voulons déjeuner un peu bien… Arrivez !
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