Chapitre 15 Où je fais mes adieux au lecteur.
C’était le lendemain. Peyrusse, Agost et Rondel étaient sous la main de la justice. Après cette suprême dépense de forces, le prince s’était affaissé en une sorte de prostration ; il n’avait point quitté l’hôtel. On lui avait donné la chambre et le lit de maman marquise. J’avais passé la nuit dans un fauteuil, entre Lily et Zoé. Vers le matin, je m’endormis. Quand je m’éveillai, Lily était partie. Zoé reposait. Je sortis sans bruit, afin de baigner ma tête brûlante dans l’air frais du matin. Mes pensées étaient en moi confuses et entassées comme un chaos. Les événements de la veille me revenaient, non pas un à un, mais tous ensemble, et il me paraissait matériellement impossible que tout cela se fût passé en vingt-quatre heures. Je tirai de mon sein ce papier que ma bonne Eugénie m’avait donné au moment où Maxime me proclamait en quelque sorte princesse de ***. Je le relus.
Je me promenais dans la grande allée du jardin, lorsque je vis venir à moi Gaston. Je fus tentée de l’éviter, – mais il m’abordait de cet air triste et soumis qu’il prenait toujours avec moi.
– Ne craignez plus que je vous parle d’amour, Suzanne, me dit-il, – je ne suis pas guéri ; mais je suis désespéré… Je vais partir… quitter la France… Mon cousin Maxime vient de réparer généreusement les brèches que j’avais faites à la fortune de ma maison… Je n’ai rien accepté pour moi : j’ai tout donné à ceux que j’avais si follement dépouillés…
– Vous avez bien fait, monsieur le comte, répondis-je, mais vous ne partirez pas… Vous ne quitterez pas la France…
Depuis quelques instants, j’apercevais comme une forme blanche à travers les lilas, au fond du berceau voisin. Je pris Gaston par la main et je l’entraînai. Lily était demi-couchée sur un banc de gazon. Elle reposait. Autour de ses paupières fermées, il y avait des larmes. Son pauvre visage amoindri et tout pâle disparaissait presque dans les masses de ses beaux cheveux. J’étendis la main en silence et je montrai ce tableau à Gaston.
Nous nous approchâmes du banc. J’éveillai Lily doucement. Gaston était à ses genoux. Elle le contempla un instant avec des yeux ravis. Puis, attirant ma main sur ses lèvres : – C’est mon rêve, murmura-t-elle ; – je rêvais qu’un ange m’apportait le bonheur…
Il y avait grand remue-ménage à la maison. Maman marquise avait déjà passé en revue une douzaine de caméristes, cuisinières, etc. L’ancienne splendeur allait renaître. Tonton avait gagé un grand diable de laquais, aussi beau que Besançon. Il l’appelait déjà : Mavaud fvipon et autres. On préparait le grand salon pour la solennité de notre mariage.
Il était environ midi quand le prince me fit demander. A ce moment, tous mes doutes, toutes mes irrésolutions revinrent à la fois m’assaillir. J’obéis, cependant, et je me rendis à la chambre où il avait passé la nuit. Je le trouvai très-calme, mais singulièrement affaibli. Gustave était à son chevet. Je ne m’attendais pas à le rencontrer là. J’avais espéré qu’il chercherait à me voir dans la matinée. Il faisait très-sombre dans l’appartement, parce que Maxime, dont les yeux ne pouvaient plus supporter l’éclat du jour, avait fait fermer les persiennes.
– Approchez, Suzanne, me dit-il. Je sais ce que vous venez de faire pour la cadette des demoiselles du Meilhan. Vous aurez été le bon ange de cette maison… M. Lemonnier-Duroncier vient de me demander mes ordres, ce sont ses expressions, pour le mariage de Georges et de Zoé… Il ne nous reste à nous occuper que de nous-mêmes… et je crois que nous n’avons pas trop de temps pour cela, ma belle et chère Suzanne.
Je regardais Gustave. Le prince s’en aperçut.
– Vous avez toute votre vie pour vous aimer, reprit-il avec reproche. Puis, d’un ton sérieux et doux :
– Suzanne, j’ai promis à notre ami Gustave que vous lui pardonneriez cette fois comme les autres… Votre rôle sera de lui toujours pardonner. Il est bon, et je réponds de son cœur ; mais il n’y a point sur la terre, ma pauvre belle Suzanne, d’homme qui soit digne de vous. – Il eût fallu pour cela le prince Maxime ! prononça tout bas Gustave. – Suzanne, reprit ce dernier, vous n’avez pas encore prononcé une parole… Auriez-vous de la répugnance à porter mon nom ? – Ayez compassion de moi, prince, répondis-je ; j’ai le cœur brisé… Je cherche en vain ma force et ma volonté… La voix de Maxime s’imprégna d’inquiétude. – Dois-je croire que vous allez reculer devant la dernière prière d’un ami mourant ? prononça-t-il à voix basse ; ce serait un malheur cruel… et irréparable ! Il ajouta, en se soulevant sur le coude péniblement : – Les préparatifs sont faits : le notaire est là pour le contrat… C’était une union solennelle que je voulais, Suzanne : devant Dieu et devant la loi… Au nom du ciel ! regardez-moi bien : vous verrez que je ne peux pas désormais vous donner le temps de réfléchir… Hélas ! je le regardais. Mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité qui régnait dans la chambre. Il n’y avait plus à s’y méprendre. La mort était là. Le changement opéré depuis la veille était navrant. L’agonie collait son masque rigide sur la noble beauté de ses traits. C’était encore le prodigieux effort de la volonté qui garrottait l’âme dans ce corps.
– Tout ce que vous pensez, je le vois, Suzanne, me dit doucement Maxime ; – ce n’est pas pour vous… non ! sur l’honneur !… c’est pour ceux que vous aimez… Mademoiselle Suzanne ne garderait pas tous les amis qu’avait hier la princesse Maxime… Il faut combattre le monde avec ses propres armes… c’est un poste d’honneur qui vous est confié : ne le désertez pas !
Il sonna. Gustave vint à moi. Il me prit la main ; sa main était froide. Il me dit : – Suzanne, je serais heureux de vous voir accepter.
Je retirai ma main. Ce ne fut pas un domestique qui vint au coup de sonnette du prince. Je pense que ceci était préparé d’avance. Eugénie Mutel parut à la porte. Elle tenait une jeune fille par la main.
– Eugénie ! m’écriai-je ; Marie ! ma pauvre petite Marie !
Je m’élançai sur elles. Eugénie poussa Marie dans mes bras. Maxime dit d’une voix suppliante : – Refuserez-vous une mère à cette enfant ?
Je collai mes lèvres sur le front de Marie, et je dis : – J’accepte.
La pauvre enfant se pendit à mon cou, pendant qu’Eugénie me baisait la main par derrière. Gustave était livide. Le prince rouvrit les yeux et parvint à se soutenir sur le coude.
– Faites entrer ! ordonna-t-il.
Les portes s’ouvrirent. Le notaire entra suivi de toute la famille. Il lut un contrat où le prince Maxime de *** me reconnaissait en mariage la totalité de ses biens, meubles et immeubles, tels qu’ils se comportaient à la date du contrat. Je signai. Le prince mit sa signature lisible à côté de la mienne. Tous les membres de la famille signèrent après nous. Le maire se présenta, amené par M. le comte de Champmas d’Argail. Le mariage civil eut lieu sans délai. Puis l’assemblée se sépara en deux rangs pour laisser passer monseigneur de Champmas-d’Argail, revêtu de ses habits sacerdotaux. Un autel était dressé à la tête du lit. Je m’agenouillai. Maxime parvint à se mettre sur son séant, soutenu par sa sœur et Eugénie. Nous fûmes unis devant Dieu.
– Vous allez être heureuse, prononça le prince d’une voix si faible que nous avions peine à l’entendre. Il n’y a plus entre vous et votre bonheur que mon agonie… Elle est sur le point de finir.
Son geste ferma la bouche de Gustave qui voulait protester. Il chercha sous son oreiller et prit un pli décacheté en me disant : – Lisez.
Je déchirai l’enveloppe. C’était une lettre de Marseille. Je lus, au travers d’un éblouissement : « J’ai l’honneur de vous adresser un extrait du registre mortuaire de l’hôpital de Marseille, contenant l’acte de décès de la femme Ida Lodin, décédée à la suite d’une congestion pulmonaire… » La lettre glissa sur le tapis. Nous étions, Gustave et moi, comme deux statues. Maxime ne luttait plus. Il réunit nos deux mains dans les siennes. Ses yeux agrandis se levèrent au ciel. Cette agonie était belle comme un triomphe.
– Vous êtes libres ! murmura-t-il ; libres d’être heureux !… Je sais cela depuis plusieurs jours… pardonnez-moi si je vous l’ai caché… vous auriez refusé mon nom et ma fortune…
Il resta quelque temps immobile et muet. La nature en lui était absolument épuisée. Au bout d’une minute, ma main éprouva le sentiment d’une faible pression. Je me penchai. Mon oreille toucha presque sa bouche. Un baiser glacé effleura ma tempe. J’entendis sa voix qui n’était déjà plus de la terre, je l’entendis, non pas avec mes sens, mais avec mon âme. Maxime me disait : – Adieu, Suzanne… je vous aimais !
Cet aveu s’exhala dans son dernier soupir.
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[1] Tabatière, faite d’une corne de bœuf, percée à la pointe : du mot celtique butun ou petun.
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œuvre du domaine public
Source :
B.N.F. - Wikisource
Ont contribué à cette édition :
Gabriel Cabos
Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath