‹ Madame Gil BlasChapitre 69 sur 70 · Chapitre 14 Coups de théâtre.

Chapitre 14 Coups de théâtre.

Un élément fait défaut à cette portion de mon récit, c’est Irène elle-même ; Irène, le mensonge incarné, la vivante tromperie. J’ai nourri un instant cette chimère de rendre avec la plume les fascinations, mais il me faut bien avouer mon impuissance.

M. de Gérin avait quitté la place pour se rapprocher d’elle.

Philarète me déposa aussitôt sur ma chaise en me disant : – Non… n’non !… encore un peu de courage !… nous allons commencer notre petit travail… A la grâce de Dieu !

Il passa devant moi d’un air délibéré, et vint s’asseoir à la place que M. de Gérin venait de quitter. Il salua madame de Gérin du nom de petite cousine et se mit à lui parler bas. Elle changea de couleur. Voilà tout ce que je vis pour le moment. Irène reprenait la parole. Mais vous n’eussiez plus reconnu la scène. Tout le monde s’était rapproché d’un mouvement commun et involontaire. On voulait savoir. Rien n’allèche les petites gens, qu’ils soient marchands ou hidalgos, comme la menace d’une tragédie. Il ne restait en dehors du cercle que Rose-sans-Epines, mélancoliquement assis sur le fauteuil déserté par maman marquise, le ménage Champmas-d’Argail, madame de Gérin, Philarète, et M. Lemonnier-Duroncier. M. Lemonnier venait d’appeler Georges. Ils causaient tout bas. Georges avait un peu cette physionomie qui dit : Tout cela me fatigue ; qu’on me laisse d’abord en repos.

– Prenez des notes, si cela vous plaît, monsieur de Gérin, disait Irène ; – ce ne sont pas de vagues bruits que je vais vous rapporter. J’ai vu… de mes yeux ! J’ai quitté mon hôtel de la rue Jacob, et j’occupe une partie de l’hôtel du Rocray, au Marais, possédé actuellement par M. Peyrusse. On ne fait plus de réparations à l’hôtel du Rocray, condamné à être démoli. Le corps de logis est presque une ruine à l’intérieur. L’aile opposée à celle que j’habite a été louée à un ménage de mœurs assez mystérieuses avec lequel je désirais n’avoir point de relations. C’était facile ; nos appartements étaient séparés par toute la largeur du corps de logis abandonné. Ces gens s’appellent, et M. de Gérin le sait bien, M. et madame de la Roche-Gaillon. Tranchons le mot : ce sont des aventuriers de la plus basse espèce. Depuis quelques jours, mes domestiques remarquaient chez ces gens une sorte d’inquiétude, dont je m’embarrassais fort peu, lorsque, hier au soir, au beau milieu d’un bal donné par une personne illustre dans les lettres, je me suis trouvée tout à coup en face de mademoiselle Suzanne. Il n’y avait là rien de très-étonnant. Ces réunions, par leur nature même, sont toujours un peu mêlées. Mademoiselle Suzanne vint à moi. Elle ne manque pas de hardiesse. Je vous prie de remarquer, en passant, qu’elle n’a pas opposé une seule dénégation à mes paroles…

– Je nie tout, depuis le premier mot jusqu’au dernier ! m’écriai-je, retrouvant un peu de force dans mon isolement même.

– Non… n’non !… dit Philarète qui causait toujours avec madame de Gérin, – laissez parler madame la baronne… Chacun aura peut-être son tour !

Je ne saurais dire pourquoi chaque parole prononcée par cet homme, quelle qu’en fût d’ailleurs la signification, ranimait en moi de vagues espoirs.

– Ceux qui m’écoutent, dit doucement Irène, – trouveront comme moi que ce démenti vient bien tard… Mais peu importe… Mes derniers rapports avec mademoiselle Suzanne n’avaient pas été satisfaisants, tant s’en faut… je l’avais à peu près chassée de chez moi, un jour qu’elle était venue, il faut bien que je le dise, en compagnie de mademoiselle Zoé du Meilhan, pour essayer de me réduire au silence, d’abord par la prière, ensuite par la menace… Il s’agissait toujours du mariage de mademoiselle du Meilhan avec M. Georges du Roncier… Je ne fus pas médiocrement étonnée de voir mademoiselle Suzanne, que j’avais toujours tenue soigneusement à distance, me traiter tout à coup comme son amie intime… Elle savait ma demeure… Elle m’interrogea avec une certaine adresse sur mes voisins, les époux de la Roche-Gaillon… et quand elle eut constaté que ces malheureux ne m’occupaient guère, elle me proposa de me reconduire dans sa voiture. – Je demeure dans votre quartier, me dit-elle. Ceci est faux. Mademoiselle Suzanne demeure dans une mansarde, place du Châtelet, ce qui ne l’empêchait point d’avoir, cette nuit-là, une fort jolie toilette de bal. D’après tout ce que je vous ai dit de mademoiselle Suzanne, vous comprendrez que je n’étais pas fort empressée de renouer avec elle. Je refusai sa proposition, et je quittai la fête vers deux heures du matin. J’ai appris qu’elle m’avait suivie. Je ne puis assigner à cette conduite qu’un motif. Il lui importait de se procurer à l’avance un prétexte pour expliquer sa présence éventuelle à l’hôtel du Rocray, que j’habite. Je me couchai. Je ne pus m’endormir. J’étais fort agitée. On ne peut nier qu’il y ait des pressentiments. Ces vagues rumeurs qui couraient sur le compte des époux de la Roche-Gaillon me revinrent tout à coup en mémoire, et tout à coup aussi je me demandai pourquoi mademoiselle Suzanne m’avait parlé d’eux. La veille, en m’habillant, ma femme de chambre m’avait raconté une bizarre histoire. On avait entendu des plaintes dans le domicile de mes voisins. Je fais des romans, c’est pourquoi je ne crois guère aux choses romanesques. Et pourtant je ne pouvais pas dormir. J’avais dans les oreilles comme un vague écho de ces plaintes entendues. Vers quatre heures, un bruit se fit dans le jardin, sous ma fenêtre : un bruit réel. Je me levai en sursaut ; je courus à la croisée. La lune éclairait la pelouse et les allées. Je vis une femme se glisser derrière les lilas. Je me frottai les yeux, je me secouai. J’avais cru reconnaître Suzanne…

– Il y eut dans l’auditoire un sourd frémissement de curiosité. Le cercle se resserra encore.

– Je vous prie de remarquer cette circonstance, reprit Irène. – Mademoiselle Suzanne avait habité l’hôtel avec les du Rocray. Elle en connaissait parfaitement les êtres. – Je passai un peignoir et sans réfléchir, poussée par je ne sais quel irrésistible entraînement, je descendis à la hâte l’escalier qui conduit au jardin. – Comme j’arrivais au perron, la personne que j’avais prise pour mademoiselle Suzanne essayait d’ouvrir une porte basse, percée dans le mur du perron de l’autre aile. Qu’il me soit permis d’adresser ici une question à M. de Gérin : Est il vrai qu’il y ait en ce moment au parquet de Paris un travail pour reprendre l’instance contre mademoiselle Suzanne, à propos de l’infanticide de la rue de la Jussienne ?

– Madame, répondit gravement le jeune magistrat, – je ne suis pas ici pour révéler ce qui se passe au parquet de Paris… Tout à l’heure, je vais vous interroger… Vous n’avez, quant à vous, aucune question à m’adresser…

– Je vous demande pardon, monsieur de Gérin, continua Irène ; – je devine par votre réponse qu’on ne m’a point trompée… Il y a une instruction entamée… Je crains que, devant d’autres juges, ceci ne soit la condamnation de mademoiselle Suzanne… car elle avait un intérêt manifeste à faire disparaître la femme Eugénie Mutel.

– Mais la femme Eugénie Mutel était donc dans la maison ? s’écria-t-on de toutes parts.

Au lieu de répondre, madame la baronne d’Avray dit : – L’instruction établira deux faits. Premièrement, la porte du jardin donnant sur la rue est en mauvais état et peut s’ouvrir du dehors ; secondement, il y a un passage, en partie souterrain, à coup sûr très-mystérieux, qui conduit du jardin à la chambre occupée récemment par la femme Eugénie Mutel. Cette chambre, voilà ce qui est accablant, était celle de mademoiselle Suzanne, quand les du Rocray habitaient leur hôtel. Ce passage servait à feu le vicomte Etienne pour les visites nocturnes qu’il rendait à mademoiselle Suzanne !…

Pour la première fois, je songeai à moi-même en entendant le grand murmure qui s’éleva. Jusqu’alors, je m’étais oubliée. Il ne me semblait point, à vrai dire, que ces calomnies pussent arriver à prendre corps. On se servait de moi pour écraser Zoé, voilà tout, et je ne me sentais perdue qu’aux yeux du monde. N’était-ce pas assez déjà ? Mais, en ce moment, le souvenir me vint du premier coup qui avait terrassé Eugénie. Derrière Irène, il y avait ces mêmes hommes qui avaient tué Eugénie. Et comment l’avaient-ils tuée ? En l’accusant de meurtre. C’était la même tactique. Et au moment où j’apercevais les mailles de ce filet terrible, il m’enlaçait déjà. Je promenai tout autour de moi un regard de détresse. J’entendais que l’on disait : – Elle pleure ! Je pleurais donc ! Je ne savais pas que je pleurais.

– J’abrège, reprit Irène, car, j’en suis sûre, vous devinez le reste.

– Non ! non ! l’interrompit-on ; – dites tout !

Ils ne voulaient pas que la toile tombât trop vite sur ce drame.

– Suzanne ! dit près de moi une voix douce et triste. Je me retournai, prise d’un délirant espoir. Mais ce n’était pas Gustave, – c’était Gaston. Le commandeur de la Brousse vint le prendre par le bras et l’entraîna de force.

Irène poursuivait : – J’étais dans le passage secret. Le bruit de ses pas guidait les miens. Elle allait sans hésiter. Elle connaissait la route.

Le long de ce chemin plein de détours, elle rencontra plusieurs portes fermées. Elle avait les clés : ce n’était pas la première fois qu’elle venait. Nous arrivâmes au premier étage, après avoir passé par les caves. J’entrai derrière elle. Je la vis penchée sur un lit où une femme était couchée. Cette femme, je la reconnus pour l’avoir vue sur le banc des criminels, à la cour d’assises. C’était Eugénie Mutel, la sage-femme infanticide. Il y a des degrés dans la perdition. La façon dont la fille Suzanne s’introduisait auprès d’Eugénie Mutel me prouvait du moins que les époux de la Roche-Gaillon n’étaient point descendus jusqu’à l’assassinat. Elle se cachait d’eux. Elle ne voulait point d’aide dans sa sinistre besogne ; – mais c’est qu’aussi, elle seule avait intérêt à ce que l’œuvre de mort s’accomplît ! C’était sans doute par ses soins qu’Eugénie Mutel avait pu s’évader de la maison de Clairvaux. C’était à son instigation que les époux de la Roche-Gaillon avaient choisi ce logement ; elle avait ici deux buts distincts : possibilité d’arriver jusqu’à sa victime, intention machiavélique de faire rejaillir le crime jusqu’à ceux qui ont acheté la succession du Rocray. Car la femme Mutel était en son vivant une ennemie acharnée de M. Peyrusse, et l’opinion publique… si facile à égarer…

Une bruyante protestation l’interrompit. La belle figure de Peyrusse fut éclairée par un sourire fier et calme.

– Je n’ajoute qu’un mot, reprit Irène, qui tourna vers moi un regard assuré. – Mademoiselle Suzanne savait que la femme Mutel avait proféré des menaces contre elle lors de sa condamnation. A cette époque, la fille Suzanne l’avait en effet abandonnée.

– Infamie ! infamie ! murmurai-je, me plaignant à moi-même en quelque sorte, et indignée jusqu’au plus profond de l’âme par cet outrage qui souillait une tombe.

– Etiez-vous donc là quand votre complice fut condamnée ? me demanda Irène ; mais je ne plaide pas contre vous, mademoiselle Suzanne… Vous vous défendrez devant vos juges… Voici ce que j’affirme : La femme Mutel est morte empoisonnée, et je vous ai vue jeter une poudre blanche dans le verre d’eau qui était sur sa table de nuit.

– De l’arsenic ! s’écrièrent vingt voix à la fois.

Irène s’assit sur son effet de la poudre blanche. L’assemblée était en rumeur. M. de Gérin prit la parole tout de suite. – Mon devoir, en cette circonstance, est pénible, dit-il.

– Cousin, répondit très haut Philarète, qui se montra à la porte d’entrée, nous avons tout ce qu’il faut… les agents sont en bas.

– Laissez-moi ! s’écria impétueusement Gaston, qui s’arracha des mains de M. de la Brousse, – je connais ces deux femmes ! Je sais de quoi l’une et l’autre sont capables… Je ne peux pas tout réfuter, mais pour ce qui me concerne, celle-ci (il montrait Irène) a entassé mensonges sur mensonges ! Ecoutez ! je vous le demande ! Si tout cela était vrai, Suzanne serait-elle venue ici braver cette redoutable ennemie ? Suzanne aurait-elle donné son appui à mademoiselle du Meilhan, en face du témoin de son crime ?

M. Lemonnier-Duroncier se rapprocha de Gaston. – Pourquoi ne s’est-elle pas défendue ? demandèrent plusieurs voix.

M. de Gérin s’entretenait avec Peyrusse, qui me montrait du doigt.

Irène se leva de nouveau. Elle avait aux lèvres un sourire implacable. – Il faut satisfaire M. le comte du Meilhan, dit-elle avec lenteur ; – je ne veux pas qu’il garde l’ombre d’un doute… Aussi bien, ce sera en même temps lui apprendre une bonne nouvelle… Ce n’est pas pour mademoiselle du Meilhan que la fille Suzanne est venue ici aujourd’hui.

– Et pour qui donc, fille Renaud ? s’écria Gaston qui rugissait de colère.

Irène pâlit, mais elle ne perdit point son sourire. – Pour vous-même, monsieur le comte, répondit-elle.

– Mettez donc au moins de la logique dans vos calomnies ! dit Gaston ; – suis-je moins ruiné que le jour où elle me chassa ?

Irène triomphait. – Vous ne savez pas encore que vous êtes riche, monsieur le comte, prononça-t-elle lentement ; mais mademoiselle Suzanne le sait bien.

C’était pour moi le coup de grâce auprès de l’assemblée. Irène continua au milieu d’un murmure de réprobation :

– En venant ici, elle sortait de chez le prince Maxime… Le testament du prince Maxime vous rend plus que vous n’avez perdu.

Il y avait des rires de mépris parmi les rumeurs qui emplissaient le salon, et ces rires allaient tout droit à l’adresse de mon pauvre Gaston. Il baissa un instant la tête comme un jeune taureau qui se rassemble pour bondir.

– Eh bien ! s’écria-t-il, – je ne sais plus dire pourquoi, mais je suis sûr que vous mentez, vous, madame, et que Suzanne est innocente !

Ah ! si Gustave avait parlé ainsi ! Gustave parla. J’entendis tout à coup sa voix entre Gaston et moi. – Je ne veux pas que vous la défendiez, dit-il impérieusement.

– Défendez-la donc alors ! cria le jeune comte avec un de ces gestes épileptiques et furieux qu’il avait dans les crises de son enfance.

Gustave vint se mettre auprès de moi. – Suzanne, me dit-il, – et il avait grand’peine à parler, – depuis deux heures que j’ai vu cette femme, je ne vis plus ; mon âme est brisée… Suzanne, il y a dans tout ceci des choses vraies…

Celui-là n’avait pas vu mon danger ! Celui-là, en face de mon agonie, écoutait uniquement sa passion jalouse. Tout ce qui était là autour de moi, en ce moment disparaissait je ne voyais plus ni la foule imbécile, ni mes accusateurs, ni Gaston, mon pauvre chevalier ! Je ne voyais plus rien que Gustave. Et Gustave m’inspirait ce double sentiment si bizarre et si commun, ce sentiment fait d’amour et de haine qui monte du cœur au cerveau comme une folie. Je l’aurais tué, oui ! Je le haïssais, je le méprisais. Je l’adorais !

– Lâche ! lâche ! lâche ! m’écriai-je par trois fois ; – que Dieu me punisse si jamais je te pardonne ! Tiens ! ajoutai-je, montrant de la main M. de Gérin qui fermait son carnet après avoir pris ses notes, – cet homme cherche des agents pour me conduire en prison… offre-toi !… tu seras accepté !…

Peyrusse et ses deux associés se levèrent tous trois à la fois.

– Il faut mettre fin à cette scène indécente, dit Peyrusse du haut de sa grandeur. Après ce qui s’est passé, MM. du Roncier sont juges de ce qu’ils doivent faire par rapport à mademoiselle du Meilhan… Quant à la malheureuse créature qui vient de nous effrayer du tableau de sa perversité…

Il n’acheva pas. Sa voix s’arrêta dans son gosier et il devint livide. Agost et Rondel reculèrent en même temps, comme si une lumière trop vive eût frappé leurs yeux. Florence poussa un cri. L’assemblée entière semblait frappée d’une muette stupéfaction. Je ne me retournai pas tout de suite, parce que Philarète Pantois parut à la porte principale, suivi du vieil Antoine. Tous deux avaient des visages souriants, Philarète dit : – Cousin, les agents sont là… J’ai voulu vous rendre un dernier service… non… n’non ! Je suis encore en place… Le Moniteur ne paraîtra que demain !

– On m’avait dit, prononça derrière moi une voix sonore et bien connue, – qu’on était ici en train d’accuser, de juger, d’insulter une femme qui n’a point de défenseur… D’où vient que je n’entends plus rien ?

C’était Maxime ! Tous mes sens à la fois annonçaient sa présence. Irène, je la vois encore, fit un mouvement de lionne, comme pour se jeter sur moi. Elle mordit son mouchoir qui se teignit de rouge.

C’était Maxime ! Florence tendait vers lui ses mains jointes. Et Peyrusse balbutiait : – Les morts sortent donc du tombeau ! Je me retournai lentement. Hélas ! les malheureux ont toujours peur ! Pendant que je me retournais, Maxime répondait : – Pas tous… Il y en a deux qui sont restés en arrière.

Je ne comprenais pas. Mais quand mon regard arriva enfin jusqu’à la porte, je compris. Deux morts étaient restés dans leur tombe, en effet : Marie-Caroline Renaud et Elisa. Mais deux autres étaient ressuscités. Maxime tenait Eugénie Mutel par la main.

Je tombai sur mes genoux en râlant la joie, et j’essayai de me traîner, pleurant et criant : – Eugénie ! Eugénie ! Ils disaient que je vous avais tuée !

· · ·

Elle était bien faible, ma pauvre Eugénie, et terriblement changée. On pouvait la prendre, en effet, pour un spectre. Elle n’aurait pas pu marcher sans son cousin, François Mutel, qui la soutenait comme on guide un enfant. Il avait son uniforme de chef d’escadron de spahis. Derrière ce premier groupe, formé de trois personnes, venaient Zoé, au bras de monseigneur de Champmas-d’Aragon, Lily, maman marquise et tonton marquis.

Georges traversa la chambre et serra silencieusement la main de Maxime. Il était très-ému. Maxime lui dit :

– Vous avez eu raison de regretter votre ennemi, monsieur du Roncier… Vous ne trouverez guère d’ami pour vous aimer comme lui.

Il lui tendit les bras. Georges lui donna l’accolade. C’était pour un instant le Georges d’autrefois, jeune et fier.

– Prononcez une parole, murmura-t-il, et je tombe aux pieds de mademoiselle du Meilhan.

– C’est à genoux, en effet, qu’on demande pardon, repartit Maxime, qui fit un pas en avant.

Il était tel que je l’avais vu ce matin même. Sa belle figure avait seulement plus d’animation, et il me sembla que sa taille se portait avec plus de vigueur.

Pendant que Maxime baisait la main de sa sœur en larmes, je me retournai vers Gustave. Gustave était assis à la place occupée naguère par M. Pantois. Il appuyait sa tête sur sa main et regardait Maxime d’un air morne. J’eus un sentiment de pitié, mais je ne sais quelle voix intérieure me cria de n’y point céder.

Ce que je ne puis peindre, c’est l’étonnement béant, la vague attente qui était sur tous les visages. Il n’y avait pourtant de changé dans la situation que l’apparition de Maxime. Et déjà je voyais que ce vent de haine qui soufflait naguère contre moi s’abattait et tombait. La foule hésitait comme un aveugle qui ne sait plus sa route. Et sa soif de curiosité, loin de s’éteindre, devenait insatiable. Au silence avaient succédé de timides et longs chuchotements. On se disait l’un à l’autre ce que c’était que le prince Maxime. Les regards anxieux allaient çà et là, interrogeant tantôt le calme visage du prince, tantôt les figures bouleversées d’Agost, de Rondel et de M. de Gérin. Je ne parle ni d’Irène ni de Peyrusse. Ces deux-là étaient dignes d’un coup de foudre. Irène avait repris son calme sarcastique. Peyrusse, ferme et plus hautain que jamais, se drapait dans sa gravité. Je le vis parler bas à M. de Gérin, qui releva la tête. Ce dernier, du reste, pouvait dans tous les cas arguer de son ignorance. Il n’avait fait que son devoir.

– Monsieur, dit Maxime à M. Lemonnier-Duroncier, – je vous remercie des bonnes intentions que vous avez apportées dans cette demeure… Vous êtes bon, comme ceux dont vous allez devenir l’allié… Vous formerez une heureuse famille…

– Aurons-nous bientôt le mot de toutes ces énigmes ! demanda le comte de Champmas-d’Argail.

– Mon oncle, répondit Maxime, votre merveilleuse sagacité vous a mis tout de suite en défiance contre la comédie qui vient de se jouer ici.

– Oh ! s’écria-t-on de toutes parts, – on ne nous y aurait pas pris !

– Dans quelques instants, poursuivit Maxime en s’adressant au vieux diplomate, vous n’aurez plus de questions à me faire.

François et Zoé m’amenaient ma pauvre Eugénie, car j’étais si tremblante que je n’aurais pu faire un pas. Pendant que je la pressais sur mon cœur, je sentis que Zoé baisait ma main mouillée par ses larmes. Cela dura un quart de minute, et cependant Maxime, que j’avais cessé d’observer, avait eu le temps de parler bas à madame de Gérin, car je la vis comme écrasée sous son émotion, joindre ses mains frémissantes et rabattre son voile sur sa figure.

– Et moi… non !… n’non !… fit M. Pantois, qui, pour passer, venait de déranger Agost en lui demandant bien des pardons ; on ne me dit rien ?

– Vous, répondit Maxime à haute voix, vous êtes le meilleur et le plus honnête homme que je connaisse !

Maxime s’avançait, cependant, vers le groupe ennemi.

– Monsieur de Gérin, dit-il en saluant poliment et froidement le jeune magistrat, nous savions que vous étiez ici… voici une condamnée qui vient se mettre entre les mains de la justice.

– Monsieur… fit Edmond avec embarras, je ne sais si je dois…

– Nous avons les agents ! nous avons tout ! s’écria Philarète… toujours officieux.

– Soyez persuadé, reprit le prince, qui fixa pour la première fois son regard sur Peyrusse, que nous avons intérêt plus que personne à éclaircir tous ces mystères. Une simple question, continua Maxime en s’adressant toujours au jeune magistrat ; vous sentez-vous bien capable, monsieur Edmond de Gérin, de remplir, en cette circonstance, votre devoir avec toute impartialité ?

– Je ne souffre pas de pareilles questions, monsieur ! répondit Edmond avec hauteur.

Je vis dans les yeux de Maxime une expression de pitié. Philarète vint à M. de Gérin et lui dit affectueusement :

– Cousin, il est temps encore…

Edmond le repoussa. Je sentis tout à coup en moi-même que Maxime allait parler de moi. Mon cœur battait.

– Messieurs, dit en effet Maxime, sans que rien eût pu annoncer cette bizarre péripétie, – je commence par vous déclarer que Suzanne n’est pas tout à fait dépourvue de protecteurs. C’est une guerre chanceuse que vous allez entamer… Malgré l’égalité devant la loi, posée en principe dans nos codes, il est peut-être plus facile d’écraser la fille Suzanne, comme disait tout à l’heure madame la baronne d’Avray, que d’éclabousser madame la princesse Maxime de *** !

On ne comprit pas tout de suite. Ce fut Irène qui comprit la première. Elle changea de couleur, et tout son visage se contracta. – Moi, je cherchais encore. Je fus éclairée comme d’un trait de lumière. J’allais m’écrier et protester peut-être. Eugénie étouffa ma voix dans un baiser. Zoé me dit à l’oreille : – Ayez pitié de nous ! Elle me tendit en même temps un billet. C’était de l’écriture de Maxime. Il contenait ces mots :

« Ne refusez pas, Suzanne. C’est encore à votre dévoûment que je m’adresse. Mes heures sont comptées ! Demain, ils ne me craindront plus. Mon nom et ma fortune vous donneront la force qu’il faut pour achever notre œuvre. »

Je courbai la tête. Gustave attendit une seconde, puis il se leva comme un fou et sortit en courant. Dans le salon, c’était un immense chuchotement : – La princesse Maxime !… un mariage secret !…

Monseigneur de Champmas-d’Aragon et M. le comte de Champmas-d’Argail étaient auprès du prince. Il répondit tout haut à leurs questions. – Soyez pour elle ce que vous avez été pour moi… Elle est ma femme !… J’avais répondu d’avance aux misérables calomnies que vous venez d’entendre en lui donnant le nom que ma mère a porté.

L’archevêque et le vieux diplomate s’avancèrent aussitôt vers moi. Tous deux m’appelaient : « Ma nièce. » J’étais une statue. Je me sentais de marbre sous leurs baisers. Maman marquise vint aussi m’embrasser et me dire : – Mignonne, te voilà plus grande dame que moi !

Je crois que le public était tenté d’applaudir, comme au théâtre, tant les esprits de la foule sont aisés à retourner. Parmi l’agitation qui régnait, on entendit la voix d’Irène.

– Ce que je me demande, dit-elle d’un ton provoquant, – c’est le but de cette comédie… Que prouve tout cela ?… Nos témoignages en vaudront-ils moins quand ils seront dirigés contre madame la princesse ?… La femme Mutel n’est pas morte du poison qu’on lui a fait prendre ; – mais on lui a fait prendre du poison… les pièces de conviction sont au greffe ! Prétend-on effrayer la justice ?… Qu’on attende, alors, nous étions tout à l’heure un tribunal de famille ; maintenant, nous ne sommes plus rien, et ce n’est pas ici que les protégées de M. le prince seront jugées… Messieurs, s’interrompit-elle en s’adressant à Peyrusse, Agost et Rondel, – nous avons fait notre devoir. Je vous prie de m’accompagner ; je sors. – Restez ! dit Maxime.

– Prétendrait-on employer la contrainte ?… commença Irène.

– A votre égard, non, répliqua le prince ; je parle à ces trois hommes, pour qui je suis venu… Sortez, si vous voulez, madame, je ne ferai rien contre vous… La mémoire de votre sœur vous défend et vous couvre, alors même que vous êtes unie par un pacte infâme à ceux qui l’ont assassinée !

– Calomnie ! s’écria Irène.

Peyrusse et ses deux complices souriaient dédaigneusement. M. de Gérin ne fit point comme il avait fait au commencement de la séance, lorsque Irène avait formulé ses premières accusations contre moi. Il ne rappela point sa qualité de magistrat, qui l’obligeait à écouter et à se souvenir. Je le vis jeter un coup d’œil en arrière. Il cherchait sa femme. Sa femme n’était plus dans le salon. Philarète Pantois avait disparu avec elle.

– Messieurs, reprit Maxime en faisant un pas vers les trois complices, – ce n’est pas madame la baronne d’Avray qui a parlé tout à l’heure, c’est vous !… Elle vient de prononcer le mot comédie ; il y a eu comédie en effet, en ce sens que je vous ai laissés maîtres du terrain, quand j’aurais pu arrêter d’un mot ce flot d’outrages sous lequel vous avez essayé de noyer une femme… J’ai laissé aller les choses jusqu’au bout, parce qu’il me plaisait de connaître à la fois tous vos mensonges, toutes vos perfidies, l’arsenal tout entier de vos luttes déloyales… Il me plaisait de les avoir là, devant témoins, en faisceau, afin de les broyer d’un seul coup de talon !

– Contre vous, monsieur, répondit Peyrusse, – j’accepterai le combat devant les tribunaux, et non point ailleurs.

– Vous n’avez pas le choix, prononça froidement Maxime, – je suis le maître… Je veux, moi, que le débat ait lieu ici, à l’instant même, et que, par ce débat, toute question soit vidée. Comprenez-moi bien : l’œuvre que nous accomplissons ici n’empêchera pas celle des tribunaux… Monsieur Peyrusse, monsieur Agost, monsieur Rondel, vous irez devant les tribunaux, soit de gré, soit de force… Il n’y a point de juges autour de nous : ce sont tous les témoins des prochaines assises !

Je ne l’avais jamais vu si grand, si imposant, si puissant.

– Je veux, poursuivit-il, que madame la princesse soit pour toujours à l’abri de votre morsure envenimée… Je veux que cette pauvre martyre (il montrait Eugénie), réhabilitée et rendue au bonheur, ait contre vous la protection de la loi et la protection du monde… Vous étiez venus pour emporter d’assaut une ville ouverte : les remparts sortent de terre et vous êtes prisonniers !… Je veux en un mot savoir et faire savoir à tous ceux qui nous écoutent comment est morte, en 1838, la somnambule Marie-Caroline Renaud… votre sœur, madame la baronne… presque votre mère… Comment est morte, en 1840, Elisa, votre femme, monsieur Peyrusse… Je veux savoir ce qui se passa chez Eugénie Mutel, le jour où Elisa assassinée rendit le dernier soupir. Je veux savoir enfin qui a favorisé l’évasion de cette même Eugénie, et quelle main lui a versé du poison… car vous avez dit vrai, Irène : Eugénie a été empoisonnée. Les trois hommes qui seuls connaissent le secret des derniers instants de votre sœur ont voulu renouveler cette terrible comédie de la rue de la Jussienne. Comme ils avaient introduit Elisa, frappée à mort, dans l’appartement d’Eugénie Mutel, ils ont fait porter Eugénie mourante dans la modeste mansarde de Suzanne… Mais le même stratagème réussit rarement deux fois, et Dieu se lasse !

– Je jure que je ne savais pas cela ! balbutia Irène.

Moi, j’avais un frisson dans les veines en songeant à l’horrible danger qui était sur moi à mon insu. Les paroles du prince valaient toutes les explications. Peyrusse avait répété la ruse qui lui avait si bien réussi jadis. Après l’accusation portée par Irène, on aurait trouvé dans ma chambre de la place du Châtelet le cadavre d’Eugénie Mutel !

– Je veux savoir tout cela, reprit le prince ; quand je le saurai, quand ceux qui nous entourent le sauront, nous irons ensemble le dire aux juges. Et vous viendrez avec nous, monsieur, s’interrompit-il en fixant son regard sévère sur Edmond de Gérin, non plus comme magistrat, de ce jour votre carrière est brisée, mais comme simple témoin.

M. de Gérin voulut essayer une réponse. Maxime l’arrêta du geste et lui dit : – Je n’ai pas le temps de vous convaincre avec des paroles. Les faits vont plus vite : regardez !

Il désignait du doigt la partie du salon où naguère s’asseyait la famille du Meilhan, non loin de la porte conduisant aux appartements. Depuis quelques minutes, cette partie du salon était vide, parce que chacun se pressait autour de Maxime. Une femme était assise auprès de la porte. De grosses larmes coulaient abondamment sur ses joues pâles. Elle tenait dans ses bras un petit enfant à qui elle souriait avec ivresse au travers de ses pleurs. J’eus peine à la reconnaître. – C’était madame de Gérin. Personne ne l’avait remarquée jusqu’à ce moment. Elle lissait d’une main les cheveux blonds du petit ange. Les mères seules comprendront ce qu’il y avait de passion, de ravissement et d’allégresse dans son muet isolement. Je devinais, moi ; c’était l’enfant retrouvé, le pauvre petit que j’avais mis au monde, les yeux bandés, le cœur oppressé de terreur. Et je me prenais à l’aimer, cette pauvre femme, pour sa joie de mère, pour son ivresse qui expiait tout à mes yeux. Derrière elle, à la porte entre-bâillée, était Philarète Pantois, le machiniste de cette féerie. Il regardait cela d’un air ému et malicieux à la fois.

Cette scène était cependant une énigme pour l’assemblée. Mais M. de Gérin fit comme moi : il devina. Toute son arrogance fléchit.

– Niez ! dit Peyrusse, qui fronça le sourcil.

Edmond de Gérin secoua la tête lentement et murmura : – Je suis perdu !

Le silence attira l’attention de la pauvre jeune mère, bien mieux que n’eût fait le bruit. Elle leva les yeux. Elle aperçut son mari. Elle ne se doutait point de ce qui avait lieu.

– Edmond ! Edmond ! dit-elle ; – notre enfant vit !… Dieu est trop bon… viens le voir !… viens l’embrasser !

Le jeune magistrat ferma les yeux comme s’il allait se trouver mal. Puis, entraîné par une force irrésistible, il se dirigea, chancelant, vers sa femme. Il s’agenouilla. Je l’entendis qui disait : – Mon enfant !… mon petit enfant !…

Mes paupières étaient humides. De tout mon cœur, je leur pardonnais. La voix de Maxime m’arracha à ce tableau. Il répondait à Peyrusse, dont les paroles m’avaient échappé :

– Il est trop tard pour refuser ce duel !… Descendez en vous-même, et vous sentirez que j’ai porté le premier coup !

Ces derniers mots n’avaient pas de sens pour la plus grande partie de l’assemblée. Mais chacun put voir les trois complices tressaillir de la tête aux pieds. Irène dit tout bas : – Prenez garde ! il agit sur vous !

Peyrusse s’appuya de la main au dossier de son fauteuil. Vous eussiez dit qu’il se repliait sur lui-même. Il avait la joue livide, la lèvre tremblante : – Je vous défends ! balbutia-t-il avec une terreur évidente ; je vous défends de me magnétiser ! – Maxime ne parlait plus. Son regard était sur Peyrusse. Agost et Rondel avaient jeté un regard cauteleux vers la porte fermée. Irène épouvantée répétait : – Prenez garde ! prenez garde !

Peyrusse porta la main en avant comme pour éviter d’invisibles coups. Puis, d’une voix étouffée : – Ce sera donc, puisque vous le voulez, un combat à mort !

Sa tête se redressa. Il y eut en moi une étreinte violente quand les deux fluides se choquèrent. La sueur coulait de tous les fronts. C’était un duel ! un duel à mort ! Personne n’en doutait. Pour être inconnue, l’arme n’en inspirait que plus de terreur.

Dans ce grand salon, tout à l’heure empli de tant de tumultes, vous eussiez entendu voler une mouche. Les têtes pendaient en avant. Les faces, rouges ou blêmes, subissaient de bizarres tiraillements. Mais eux, les deux champions ! Ah ! je vous l’affirme, c’était quelque chose de redoutable et d’inouï ! Soit réalité, soit surexcitation de mon cerveau, je croyais voir parfois leurs rayonnements fluidiques se croiser comme deux chevelures de comètes. Leur double effort était positivement divisé, c’est-à-dire qu’ils se portaient de véritables coups. Ils étaient forts tous deux. Peyrusse avait eu, parmi les magnétiseurs de son temps, une réputation colossale. Nul n’avait jamais pu lui opposer une puissance égale à la sienne. Maxime n’avait pas la même renommée, mais je savais, moi, ce dont il était capable. Tous les deux avaient cette noble beauté qui séduit à coup sûr les multitudes. Cet aspect vénérable que Peyrusse se donnait à plaisir était un masque. Depuis quelques minutes, derrière ce déguisement patriarcal, je voyais rayonner la jeunesse ou tout au moins la maturité de la vigueur. Maxime avait moins d’années, mais cet avantage aurait dû être plus que compensé par la maladie mortelle qui lui laissait cette trêve en quelque sorte miraculeuse.

Ils s’efforçaient tous deux avec tant de violence, que les traits de leurs visages en étaient transfigurés. Il n’y avait pas une seule fibre qui ne fût terriblement tendue. Les longs cheveux blancs de Peyrusse se soulevaient et tremblaient, comme si un vent eût passé parmi leurs mèches flottantes. Maxime était plus calme ; mais j’entendais sa respiration siffler dans sa poitrine. Ils s’étaient rapprochés involontairement. Ils étaient droits tous deux comme des tiges de fer, et tous deux versaient un peu en avant. Leurs visages éclataient à quelques pouces l’un de l’autre. Et à mesure que le temps passait, la prodigieuse énergie de leur lutte étreignait le cœur davantage. Combien s’écoula-t-il de minutes ? je ne sais. Cela me parut long comme toute une longue nuit d’angoisse et de veille…

Mon attention fut attirée tout à coup par un mouvement qui se faisait derrière Peyrusse. Irène s’était glissée jusqu’auprès d’Agost et lui avait parlé bas. Agost avait fait un signe de refus. Elle s’était alors retournée vers Rondel, l’homme à la tête largement aplatie. Les yeux de Rondel disparurent derrière ses sourcils, froncés brusquement ; sa main, qui était passée sous le revers de son habit, se montra et j’y vis briller quelque chose.

Je m’élançai, rapide comme la foudre. J’avais distingué un pistolet. Il y avait, pour ces hommes, bénéfice à tuer avant que Peyrusse, vaincu, ne parlât. Ce n’était qu’un meurtre. Je saisis à deux mains le poignet de Rondel. Je ne sais pas d’où me venait tant de force. Le pistolet tomba. L’instant d’après, Irène, Rondel et Agost étaient entourés par les agents de Philarète. Ceci n’avait pas détourné le cours de la lutte. De la nouvelle place où j’étais, je pouvais voir en face le visage de Maxime. Il m’éblouit et me navra. C’était comme le resplendissement suprême du feu qui va s’éteindre. Peyrusse fit un pas en avant. La sueur collait ses cheveux à ses tempes. Il se plaignait et râlait. Il me sembla tout à coup qu’il s’affaissait, tandis que Maxime grandissait, haut comme un géant. Un long cri souleva toutes les poitrines. Peyrusse était à genoux. Il combattait encore, pourtant ; son râle était affreux à entendre. Il tomba enfin les deux mains contre terre en disant : – On ne peut pas tuer un mort ! Il ne bougea plus.

– Dormez-vous ? lui demanda Maxime.

Peyrusse ne répondit pas. Maxime se pencha sur lui et lui imposa les mains. Peyrusse se raidit. L’écume blanchit les coins de sa bouche.

– Dormez-vous ? répéta Maxime.

Point de réponse encore. Maxime reprit son haleine avec force, et, rassemblant toute sa vertu, il le chargea d’une dernière passe qui frappa comme un coup de massue. Peyrusse eut une courte convulsion et ne bougea plus.

– Dormez-vous ? demanda pour la troisième fois Maxime. – Je dors, lui fut-il répondu de cette voix changée que prennent les somnambules. – Alors, levez-vous ! ordonna Maxime.

Le malheureux fit effort pour obéir ; mais il retomba. Tout son corps était brisé comme la paille sous le fléau. Dans l’assemblée, c’était le silence de la stupeur. Maxime s’essuya le front.

– Pouvez-vous répondre, demanda-t-il ? – Oui, fit Peyrusse, que les agents avaient assis dans un fauteuil.

Rondel et Agost voulurent protester. On leur imposa silence.

– Comment est morte Marie – Caroline Renaud ? reprit Maxime. – Dans l’état de sommeil magnétique, répondit Peyrusse distinctement et froidement. – Qui l’a voulu ? – Moi… poussé par Agost et Rondel. – Quel fut votre motif ? – Le désir de ne point partager les trésors de l’abbaye de Morevault. – Alors, vous déclarez qu’elle est morte assassinée ? – Oui… assassinée. – Par vous ? – Oui… par nous.

Ce qui nous impressionnait tous jusqu’à l’horreur, c’était le ton glacial et la mécanique précision de ces réponses. Vous eussiez dit un automate parlant. Irène se couvrit le visage de ses deux mains. Elle s’éloigna de Peyrusse : – Ah ! si j’avais pu croire à une pareille infamie !

– Le savait-elle ? demanda Maxime, qui la désigna du doigt à Peyrusse.

Irène se dressa livide. Son cou se gonfla comme le corps d’une couleuvre qui va s’élancer. Sa figure vint toucher celle de Maxime, tandis qu’elle murmurait d’une voix sifflante : – Allez-vous me forcer de raconter aussi l’histoire de votre sœur ?

Maxime se reprit et dit impérieusement à Peyrusse : – Ne répondez pas ! Puis, s’adressant à Irène : – Sortez, madame la baronne… je prie Dieu de ne vous point punir !

Irène se dirigea aussitôt vers la porte. Sur le seuil, elle se retourna et dit en me montrant : – Cher prince, interrogez donc un peu votre somnambule sur les faits et gestes de cette fiancée du roi de Garbe que vous allez épouser !

Nous entendîmes son ricanement au travers de la porte fermée. Maxime ne daigna même pas me défendre.

– Comment est morte Elisa, votre femme ? demanda-t-il encore à Peyrusse. – D’une ponction prohibée. – Qui avait pratiqué la ponction ?… Parlez pour moi seulement.

Peyrusse prononça un nom qui n’arriva pas jusqu’à nous. – Dans quel but ? – Dans le but d’occasionner la mort. – A l’enfant ? – Et à la mère. – Qui avait ordonné l’opération ? – Moi. – Quel était votre but ? – Elisa connaissait l’histoire de Morevault. – Et pourquoi la portâtes-vous mourante chez la femme Eugénie Mutel ? – La femme Mutel connaissait l’histoire de Morevault. – Vous vouliez les tuer l’une par l’autre ? – Oui… et la fille Suzanne, qui connaissait l’histoire de Morevault.

Maxime s’arrêta. La fatigue l’accablait. Je n’ai plus de mots pour peindre les sensations de l’assemblée. Comme Maxime allait reprendre la parole, Antoine ouvrit la porte et dit : – Ces messieurs sont dans la salle à manger.

– Le Moniteur peut paraître, s’écria Philarète ; – non… n’non !… Comme tout cela a été mené !…

Sur un signe de Maxime, M. Pantois alla chercher Edmond de Gérin. – Monsieur, lui dit le prince à voix basse, vos chefs sont en bas… Libellez votre démission… Je sais qu’il est des entraînements… et qu’on a parfois posé malgré soi le pied sur la pente fatale… Personne ici ne connaît votre histoire… Je vous promets le secret. Il ajouta tout haut : – A Dieu ne plaise que je vous confonde avec ces hommes !

M. de Gérin sortit.

– Une dernière question, reprit Maxime en s’adressant à Peyrusse ; qui a fait évader Eugénie Mutel de la prison de Clairvaux ? – Nous. – Aviez-vous l’intention de l’empoisonner ? – Oui. – Aviez-vous dès lors l’intention de perdre par elle mademoiselle Suzanne… je veux dire madame la princesse ? – Oui. – François ! appela Maxime, prends cet homme, et qu’il soit porté dans la salle à manger.

François fit un signe. Peyrusse fut emporté dans son fauteuil. Agost et Rondel le suivirent, accompagnés fidèlement par les agents de M. Pantois.

Maxime se tourna vers l’assemblée.

– Quoi qu’il arrive, dit-il, – vous avez tous vu, tous entendu : vous serez tous témoins !

Maxime, soutenu par monseigneur de Champmas-d’Aragon et le comte de Champmas-d’Argail, prit le chemin de la salle à manger. Il était littéralement épuisé. M. Pantois vint m’offrir la main et me dit : – Non… n’non !… Est-ce un joli travail ?… Voilà la jeune administration !

Autour de la table de la salle à manger, étaient assis M. D*** le procureur du roi ; le juge qui avait instruit l’affaire de la rue de la Jussienne, un conseiller et un greffier.

– Nous sommes venus ici, dit M. D***, sur une lettre signée : Prince Maxime de ***, pair de France, requérant notre intervention en son nom, au nom de monseigneur de Champmas-d’Aragon, archevêque de…, et au nom de M. le comte de Champmas-d’Argail, ancien pair de France.

Maxime voulut donner des explications à ses deux oncles. Ils lui serrèrent la main en disant : – Vous avez bien fait !

La démission de M. de Gérin était tout ouverte sur la table. Maxime vint se placer auprès de Peyrusse, que les magistrats regardaient avec curiosité.

– Messieurs, dit-il, – je n’ai garde de mettre en doute votre haute intégrité… Mais l’homme se refuse parfois à croire les choses qui lui semblent en dehors des possibilités humaines… J’ai pris mes précautions, non pas contre vous, mais contre cette incrédulité orgueilleuse et systématique qui est le fait de notre nature… Ce que vous allez entendre, cinquante personnes l’ont entendu déjà… Constatez, dressez procès-verbal… Que vous preniez les paroles de cet homme comme aveu ou comme renseignement, une sentence inique sera réformée, et trois têtes tomberont peut-être sur l’échafaud… Etes-vous prêts à faire votre office ? – Nous sommes prêts, répondirent les magistrats.

Maxime mit sa main sur le front de Peyrusse, qui tressaillit aussitôt et poussa un long soupir.

– Dormez-vous ? lui demanda Maxime. – Oui, répondit l’ancien magnétiseur. – Pouvez-vous répondre ? – Oui. – Monsieur le juge d’instruction, dit le prince, – ordonnez à votre greffier de prendre la plume. Cet homme va vous dresser lui-même la liste de ses crimes.

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