I
LE MAITRE A DANSER
Doucement, discrètement, la porte d'une élégante chambre à coucher dépendant des appartements de Saint-Cloud, s'entr'ouvrit.
[1] L'épisode qui précède a pour titre: Madame Sans-Gêne—La Blanchisseuse.
Une femme de chambre passa le bout de son museau rose et futé dans l'entrebâillement et, s'approchant d'un lit Jacob, à vastes bateaux d'acajou, coiffé d'une couronne d'où tombaient deux grands rideaux à ramages, dit, en mesurant la voix:
—Madame la maréchale!... madame la maréchale!... voici dix heures!...
Une voix forte, un peu enrouée, sortit de la profondeur des rideaux:
—Nom de Dieu!... on ne peut donc pas dormir tranquille dans ce palais de carton!...
—Excusez-moi, madame la maréchale, mais madame la maréchale avait bien recommandé qu'on l'éveillât à dix heures...
—Déjà dix heures!... Ah! fichue paresseuse que je suis!... j'avais pourtant l'habitude autrefois, quand j'étais blanchisseuse, de me lever matin... et puis aussi, au régiment, à la cantine, je n'attendais pas que la diane sonnât deux fois pour me dégourdir les jambes... Mais à présent que je suis Madame la maréchale, je ne peux plus sortir du portefeuille... Allons, vite, Lise, passe-moi mon peignoir...
Et celle que la femme de chambre avait appelée Madame la maréchale, se jeta hors du lit, jurant comme un grenadier, parce qu'elle ne trouvait pas ses bas où elle les avait lancés la veille, en se déshabillant.
Lise les lui tendait, elle ne les voyait pas. Dans sa précipitation, en chemise, pieds nus, elle se mit à courir par la chambre, bousculant tout, sacrant et grommelant.
La femme de chambre put enfin la rejoindre et lui présenter ses bas, qu'elle se décida à enfiler, non sans se tromper de jambe.
C'est qu'elle n'était pas très commode à vêtir, ni patiente en quoi que ce fût, celle qui se nommait la maréchale Lefebvre et qui avait conservé les allures, la familiarité, les gestes et la populaire bonhomie qui lui avaient valu, dans le quartier Saint-Roch, quand elle était blanchisseuse, aux grands jours de la Révolution, et dans les armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où elle avait servi comme cantinière, le sobriquet de Madame Sans-Gêne.
Les événements avaient changé, non seulement la face du monde, mais la destinée de chacun.
Le petit officier d'artillerie de Toulon, le besogneux client de la blanchisseuse de la rue des Orties-Saint-Honoré, était devenu général en chef, Premier Consul, puis Empereur.
La gloire empourprait son trône devant lequel se prosternaient les rois humiliés.
La France, au milieu des sonneries martiales et du frissonnement des drapeaux, s'étalait au centre de l'Europe ainsi qu'un vaste camp qu'éclairait le rayonnement superbe du soleil d'Austerlitz.
Comme le famélique et maigre artilleur, qui mettait sa montre en gage, au matin du 10 Août, ceux qui avaient avec lui figuré au prologue de ce drame gigantesque avaient vu grandir leurs rôles et n'étaient presque plus reconnaissables.
La prédiction du sorcier Fortunatus, dans le salon du Waux-Hall, aux premières pages de ce récit, s'était presque entièrement réalisée pour Lefebvre et pour sa femme.
Rapidement parvenu aux plus hauts grades, l'ancien sergent des gardes-françaises, plus heureux que son camarade Hoche, avait survécu. Nous l'avons vu, au 18 Brumaire, général de division, commandant Paris, et se vouant aveuglément à la fortune de Bonaparte.
Depuis, la faveur du premier consul et de l'empereur ne l'avait pas un seul instant quitté.
En 1804, Napoléon avait restauré l'ancienne dignité abolie des maréchaux de France.
Lefebvre fut l'un des premiers investi de cette dignité supérieure. En même temps il occupait un siège de sénateur.
Ce n'est pas qu'il fût très apte à participer aux délibérations d'une assemblée législative. Mais le Sénat de 1804 n'était guère qu'un corps brillant, décoratif, rassemblant toutes les illustrations de l'empire.
Ce Sénat domestique, et qui semblait faire partie de la maison de l'Empereur, a été fort bien défini par le quatrain satirique, dont s'égayèrent les émigrés et les chouans chez leurs bons amis les Anglais et les Prussiens:
Si l'empereur faisait un pet, Geoffroy dirait qu'il sent la rose, Et le Sénat, par un décret, Vite, enregistrerait la chose.
Les corps délibérants et la presse n'avaient qu'un rôle muet dans la sublime et anormale pantomime militaire qu'on nomme l'Empire.
Lefebvre, s'il était un sénateur peu disert, avait l'estime de Napoléon. Celui-ci le considérait comme le plus brave le sabre au clair, mais aussi comme le plus ignorant, le plus incapable, la plume à la main, de tous ses généraux.
Dès qu'on discutait un plan, Lefebvre, impatienté, bouleversait les papiers, les projets, les levés et les épures, auxquels il ne comprenait goutte et s'écriait:
—Laissez-moi faire!... f...-moi devant l'ennemi, avec mes grenadiers, et je vous réponds que je passerai!
Et il passait comme il l'avait dit.
Il est vrai que docile, respectueux envers son empereur, son dieu, il exécutait à la lettre les ordres du maître des batailles.
Napoléon pensait et Lefebvre exécutait. Il était l'obus dans le canon. Où l'empereur le lançait, Lefebvre allait droit devant lui, force irrésistible, sous une impulsion puissante, et rien ne lui résistait.
C'est lui qui, dans la Grande-Armée, avait l'honneur de commander la garde impériale à pied, colosse à la tête d'une légion de géants.
Lefebvre n'était pas seulement un guerrier extraordinaire, il était aussi un mari exceptionnel.
Il était resté le même pour sa Catherine, si son uniforme avait changé; et la plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur qui couvrait sa poitrine n'avait en rien altéré la régularité des battements de son cœur.
On raillait un peu la fidélité conjugale de ces deux excellents époux à la cour impériale, mais Napoléon, qui tenait à une apparente sévérité de mœurs dans son entourage, félicitait Lefebvre et sa femme de l'excellent exemple qu'ils donnaient aux ménages des officiers de son empire, exemple d'ailleurs peu suivi, surtout dans sa propre famille.
L'empereur cependant n'avait pas été sans faire d'assez vives observations à Lefebvre sur les allures et le laisser-aller de la maréchale.
—Ecoute-moi donc, lui disait-il, en se haussant pour lui pincer l'oreille,—et le grand Lefebvre se penchait pour faciliter cette distraction familière à son empereur,—tâche d'apprendre à ta femme à ne pas relever ses jupes, quand elle entre chez l'Impératrice, comme si elle se disposait à franchir un fossé... dis-lui aussi de se déshabituer de jurer et de prononcer des f... et des b... à toute occasion... Nous ne sommes plus au temps de ce vilain Hébert et ma cour n'est pas celle du Père Duchesne... Ah! encore une recommandation... Tu m'entends bien, Lefebvre?
—Oui, sire, répondait en se contenant le maréchal, car tout en reconnaissant la justesse des observations de l'empereur, il souffrait intérieurement de les recevoir.
—Eh bien, ta femme est tout le temps disposée à se prendre de bec avec mes sœurs... avec Elisa surtout... Ma cour n'est pas une cour d'auberge..... on le croirait à ouïr toutes ces querelles de femmes!
—Sire, madame Bacciochi reproche à la maréchale son humble origine... ses opinions républicaines et patriotes aussi. Nous sommes cependant, vous et moi, des républicains...
—Sans doute, dit Napoléon, souriant de la naïve confiance de Lefebvre, qui, comme beaucoup de vieux soldats des armées de 92, pensait toujours servir la République en obéissant à un empereur.
Pour ces âmes vaillantes et simples, Napoléon, c'était la Révolution couronnée.
—Lefebvre, mon vieux soldat, reprit l'empereur, fais part à la maréchale de mon désir qu'elle évite de se chamailler à l'avenir avec mes sœurs... tu pourras lui apprendre aussi qu'il est peu convenable qu'elle se donne de grandes tapes sur la cuisse chaque fois qu'elle veut affirmer quelque chose.
—Sire, je transmettrai à la maréchale les observations de Votre Majesté. Elle s'y conformera, je vous le promets!...
—Si elle peut! murmura l'empereur. Je ne demande pas l'impossible... Les premières habitudes sont tenaces!
Il s'arrêta dans la promenade rapide qu'il faisait dans son cabinet, tout en causant avec Lefebvre, et grommela:
—Quelle folie de se marier quand on est sergent!
Puis, tout à coup soucieux, il se dit:
—J'ai fait à peu près la même faute que Lefebvre... Il a épousé une blanchisseuse, et moi... Hum! il y a bien le divorce comme remède... mais...
Comme pour détourner sa pensée, il plongea vivement ses doigts dans la poche de son gilet de casimir blanc, en tira une jolie tabatière en écaille noire, ovale, l'ouvrit, la fit passer sous ses narines et huma l'âcre odeur du tabac râpé. C'était sa façon de priser.
Il ne fuma jamais. Une seule fois, il voulut essayer d'une superbe pipe turque, que l'ambassadeur de la Porte lui avait remise en présent. A peine fut-elle allumée, non sans peine, car il n'aspirait point et se contentait de bâiller, ouvrant et fermant les lèvres, suçant le tuyau, sans tirer, qu'une nausée lui monta au gosier, en même temps que la fumée lui piquait les yeux: «Otez-moi cela! quelle infection! Oh! les cochons! Le cœur me tourne!» dit-il en rejetant la pipe. Et depuis jamais plus il ne fut pour lui question de fumer.
Ayant humé son macouba, Napoléon, comme s'il eût pris une grave résolution, dit à Lefebvre un peu inquiet, car il avait remarqué le front tout à coup plissé et le changement d'allures de l'empereur:
—Il faudra que ta femme prenne des leçons de Despréaux, le fameux maître à danser... il n'y a que lui qui ait conservé les belles traditions d'élégance et de maintien de l'ancienne cour...
Lefebvre s'était incliné et, après avoir quitté l'empereur, en hâte il fit mander maître Despréaux.
Un personnage, ce professeur de danse et de maintien!
Petit, maigre, alerte, gracieux, sautillant, poudré, culotté, musqué, il avait traversé la Terreur sur les pointes, sans recevoir une éclaboussure de sang.
Dès que la tourmente fut passée, quand les plaisirs commencèrent à entr'ouvrir la porte des salons encore tout encrêpés des deuils et attristés des fuites, maître Despréaux devint l'homme indispensable.
Il s'agissait de reconstituer un art perdu. Il était l'unique dépositaire des traditionnelles politesses, des saluts compliqués comme une manœuvre militaire, et des danses qui, pour les jeunes filles, évoquaient les fabuleuses joies d'un paradis mondain évanoui.
Toutes les dames se disputèrent, s'arrachèrent Despréaux.
Avec ses pirouettes, ses révérences, ses ronds de jambe et ses entrechats, ce sauteur à la mode fit plus, pour effacer les souvenirs égalitaires de la Révolution et ramener les us et les façons de l'ancien régime, que tous les décrets contre-révolutionnaires des thermidoriens et du Directoire.
C'était à l'occasion de la venue de maître Despréaux au palais que la maréchale Lefebvre, rentrée fort tard d'une soirée donnée par Joséphine, avait dû se faire réveiller et habiller dès dix heures du matin.
Elle trouva le professeur des grâces au salon, s'essayant à plier les jarrets, et minaudant devant une glace.
—Ah! vous voilà, monsieur Despréaux, et comment ça va-t-il cette santé! dit-elle brusquement en lui prenant une main qu'il ne songeait nullement à tendre, et qu'elle secoua avec rudesse.
Despréaux, rouge, interdit, humilié, car la maréchale l'avait interrompu dans son deuxième mouvement du grand salut qu'il esquissait, retira sa main de l'étreinte franche de la Sans-Gêne, et, tout en rajustant les dentelles de sa manchette légèrement fripées, répondit assez sèchement:
—J'ai l'honneur d'être aux ordres de madame la maréchale!...
—Eh! bien, mon petit, dit Catherine, se campant à califourchon sur le rebord d'une table, voilà ce que c'est... L'Empereur trouve qu'à sa cour on n'a pas assez de belles manières... il veut que nous soyons distinguées... tu comprends ce qu'il désire, mon fils?...
Despréaux, choqué dans ce qu'il avait de plus respectable, par le ton et la familiarité de la maréchale, répondit de sa petite voix de tête, aiguë et impertinente:
—Sa Majesté a raison de vouloir faire refleurir dans son empire les charmes de la distinction et les élégances d'une cour policée... Je suis, madame la maréchale, l'interprète respectueux de ses volontés... Puis-je savoir ce que vous désirez plus particulièrement acquérir dans l'art du monde, afin de donner satisfaction à Sa Majesté?...
—Eh bien, voilà la chose, fiston... Il y a un grand bal à la cour mardi... on doit danser une gavotte... Il paraît que ça se dansait sous le tyran... L'empereur veut que nous sachions la gavotte... tu tiens cet article-là, paraît-il, passe-le-moi!...
—Madame la maréchale, la gavotte est une chose difficile... il faut des dispositions... peut-être ne réussirai-je pas à vous enseigner cette danse qui plaisait tout particulièrement à madame la Dauphine, dont j'eus l'insigne honneur d'être le professeur! dit Despréaux avec une feinte modestie.
—Essayons toujours... Oh! s'il n'y avait que l'Empereur, je m'en ficherais pas mal... Il ne s'occupait pas de savoir si je dansais la gavotte quand je blanchissais son linge... mais c'est Lefebvre qui y tient. Et voilà, mon petit, tout ce que mon homme veut, je le veux! Ah! c'est qu'il n'y a pas à dire, Lefebvre et moi, nous sommes comme les deux doigts de la main, et nous laissons rire de nous les jeunes freluquets qui entourent les princesses, parce que Lefebvre et moi nous nous sommes tenu ce qu'ils se promettent!... Allons, mon bonhomme, en place pour la gavotte... dis-moi où est-ce qu'il faut que je fourre mes jambes?...
Et la Sans-Gêne se fendit et tapa deux fois de la semelle droite, sur le parquet, comme dans un assaut d'armes, pour un appel.
Despréaux haussa imperceptiblement les épaules et poussa un soupir.
En lui-même, l'aristocrate baladin déplorait la vulgarité des temps et l'obligation où il se trouvait d'enseigner les belles manières et d'apprendre la gavotte à d'anciennes blanchisseuses, devenues, par la grâce de la victoire, de hautes et puissantes dames.
Il s'approcha avec impatience de Catherine, lui ramena doucement le corps droit, et demanda:
—Avez-vous déjà dansé, madame?
—Oui... autrefois... au Waux-Hall!
—Connais pas! dit Despréaux pinçant ses lèvres. Et quelle danse, alors, pratiquiez-vous? La courante, la pavane, le passe-pied, la trénis, la monaco, le menuet?
—Non!... La fricassée...
Despréaux eut un haut-le-corps.
—Une danse de portefaix et de lavandières! murmura-t-il.
—Je l'ai dansée avec Lefebvre pour la première fois... C'est comme cela que nous nous sommes connus... épousés...
Le professeur d'élégance secouait mélancoliquement la tête, comme pour dire: «Dans quel monde me suis-je fourvoyé, moi le maître à danser de Madame la Dauphine!»
Et, avec une sorte de douleur concentrée, il se mit en mesure d'inculquer à Catherine Sans-Gêne les éléments de la noble danse que Napoléon voulait remettre en honneur aux fêtes de la cour.