‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 2 sur 35 · II

II

LE COUP DE TONNERRE

Catherine s'évertuait à balancer les bras, à tendre le jarret, à se plier, à retirer le pied en cadence, selon les indications de la musiquette tirée de l'aigre violon de maître Despréaux, jouant une ariette de Paësiello, quand la porte s'ouvrit violemment.

Lefebvre parut.

Il était en grand uniforme, des broderies partout. Le grand chapeau à plumes, porté en colonne, Napoléon se réservant le droit de porter le chapeau en bataille, ainsi que la postérité le voit toujours, avec la redingote grise, à cheval, sur la colonne, endormi au bivouac ou blessé devant Ratisbonne. La plaque de grand-aigle sur sa poitrine projetait ses feux diamantés. Le grand cordon rouge traversait son habit de maréchal, soutaché d'or.

Lefebvre semblait sous le coup d'une violente émotion.

—Ça y est! dit-il en entrant.

Et, comme ivre, hagard, convulsé, il jeta son chapeau à terre et cria:

—Vive l'Empereur!

Puis il courut à sa femme, l'embrassa, l'étreignit sur sa poitrine.

—Qu'y a-t-il, au nom du ciel! dit Catherine.

Maître Despréaux, interrompant le léger entrechat qu'il s'efforçait de démontrer à son élève réfractaire, s'avança, et, ployant le jarret, demanda:

—Monsieur le maréchal, l'Empereur serait-il mort?

Pour toute réponse Lefebvre détacha un vigoureux coup de pied qui atteignit le maître à danser dans la région inférieure du dos et le fit pirouetter d'une façon non prévue par les règles de l'art chorégraphique.

Despréaux se redressa sous le choc et, saluant de la meilleure grâce, dit:

—Monsieur le maréchal a parlé?...

—Voyons, Lefebvre, calme-toi... Dis-nous ce qui arrive... Despréaux te demande si l'Empereur est mort... Ça n'est pas possible...

—Non!... Ça n'est pas possible... l'Empereur n'est pas mort... il ne peut pas mourir, il ne mourra jamais l'Empereur!... Il s'agit d'autre chose... Catherine... nous partons!

—Où ça, mon homme?... je veux dire monsieur le maréchal! fit Catherine se reprenant, et jetant un coup d'œil ironique du côté de Despréaux interdit.

—Je ne sais pas où nous allons... mais il faut absolument que nous y soyons... et promptement!... Je crois que c'est à Berlin...

—C'est loin, Berlin? demanda naïvement Catherine, qui n'était pas très diplômée en géographie.

—Je ne sais pas! dit Lefebvre, mais rien n'est loin pour l'Empereur!...

—Et quand allons-nous à Berlin?

—Demain.

—Si tôt que cela?

—L'Empereur est pressé. Ces Prussiens ont un fier toupet. L'Empereur ne leur a jamais rien fait. Ils sont venus autrefois envahir la France avec les Autrichiens, les Anglais, les Russes, les Espagnols, tous les peuples enfin. On leur avait pardonné. C'était un petit Etat, où il y avait beaucoup d'hommes intelligents, à ce qu'il paraît... L'Empereur les aime... il a toujours parlé avec éloge d'un nommé Goëthe, un garçon qui écrit dans les journaux... il disait qu'il l'aurait fait comte, s'il avait été français, comme il aurait fait prince un appelé Corneille, un Rouennais, qui je crois, est mort.

—Alors l'Empereur veut battre les Prussiens?

—Oui, et il nous a étonnés tous, quand il nous a dit que ce serait difficile. Ça ne compte pas pour nous, les Prussiens! Ce pays-là, ça existe à peine... L'Empereur prétend que la guerre sera glorieuse, il s'y connaît mieux que moi... Enfin, ça le regarde! Notre métier à nous, c'est de cogner pour lui... là où il nous montre l'ennemi à entamer, nous cognons!... C'est égal, ça m'humilie d'avoir à donner des coups de sabre à un petit peuple comme les Prussiens... Il n'y a pas de gloire à écraser de si minces adversaires!

—Pardon, monsieur le maréchal, les Prussiens ont eu le grand Frédéric et ils célèbrent tous les ans la fête de Rosbach! se hasarda à dire Despréaux, tout en prenant prudemment du champ, de peur de rencontrer encore le contact incivil de la botte du maréchal.

Lefebvre haussa les épaules.

—Rosbach?... connais pas!... C'est de l'histoire ancienne... d'ailleurs l'Empereur n'y était pas... Là où il est, on n'est jamais battu!

—Ça c'est vrai, dit Catherine, quel homme!... Mais, Lefebvre, est-ce que je t'accompagne?

—Si tu veux... jusqu'à la frontière... L'Empereur emmène l'impératrice. C'est une promenade militaire... une simple promenade... Ah! ma Catherine, quel coup de tonnerre dans une journée d'été que cette guerre éclatant tout à coup... Mais, voyons, occupons-nous de notre départ; as-tu vu Henriot?

—Henriot est là qui t'attend... comme tu l'avais commandé...

—Bien... je vais le présenter à l'Empereur... peut-être cette guerre déclarée si vite servira-t-elle à son avancement... Va chercher notre Henriot!...

Catherine se disposait à déférer à ce désir. Despréaux, toujours empressé, voulait offrir ses services.

Il se précipita vers la porte, devançant Catherine.

—Pardon, belle dame... dit-il.

Il n'eut pas le temps d'achever.

Un violent coup de botte l'atteignait à la chute des reins et la voix de Lefebvre grondait:

—Veux-tu me f... le camp!... Nous sommes entre militaires, bougre d'acrobate!

Despréaux sortit en se frottant le bas du dos, pestant au fond du cœur contre les mœurs soldatesques, et regrettant l'heureuse époque où il enseignait la révérence par principes à madame la Dauphine.

Catherine introduisit un jeune sous-lieutenant.

Lefebvre courut à lui et prenant brusquement sa main, dit:

—Henriot, il y a du nouveau...

—Quoi donc, parrain?

—La guerre!

—Mais où se bat-on?

—Jeune présomptueux... tu n'es pas encore certain d'en être! il faut que je parle à l'Empereur... Tu crois donc que tout le monde peut, comme cela, se faire tuer pour l'Empereur?... Enfin, j'espère que tu seras admis à cet honneur...

Henriot, tout joyeux, s'écria:

—Mon parrain, je vous remercie... Quand me présenterez-vous à l'Empereur?

—Tout à l'heure... il y a une revue de la garde impériale... tu viendras avec moi, la maréchale de son côté parlera à l'Impératrice...

—Oui, je vais aller trouver Joséphine sur-le-champ... Mon petit Henriot, tu partiras, je te le promets!

Un roulement de tambour éclata sous les fenêtres.

—Dépêchons-nous, dit Lefebvre, l'Empereur monte à cheval... la revue va commencer.

Et il entraîna le jeune Henriot, tandis que Catherine, sonnant, criant, bousculant Lise et deux autres femmes accourues à ses appels bruyants, achevait de s'habiller pour se rendre chez l'Impératrice.

On était en septembre 1806.

L'empire français couvrait les deux tiers de l'Europe. Napoléon, sur un trône fait de trophées et de drapeaux, dominait peuples et rois.

En ouvrant les travaux du Corps législatif, il avait dit sans exagération:

«La maison de Naples a cessé de régner. Elle a perdu sa couronne sans retour. La presqu'île d'Italie est réunie au grand empire. J'ai garanti, comme chef suprême, les souverains et les Constitutions qui en gouvernent les différentes parties. Il m'est doux de déclarer ici que mon peuple a fait son devoir. Du fond de la Moravie, je n'ai pas cessé un seul instant d'éprouver les témoignages de son amour et de son enthousiasme français; cet amour fait ma gloire, bien plus encore que l'étendue de ses forces et de ses richesses!»

A ce faîte de gloire et de puissance, le vertige parut s'emparer de Napoléon. Il commit la faute, la folie, de donner des royaumes à ses frères, au lieu de se faire des alliés, des lieutenants, de tous ces petits souverains dépossédés auxquels il eût confié la régence, la vice-royauté de leurs propres états.

Napoléon, qui fut victime de son affection pour sa tribu, combla donc ces personnages des deux sexes, qui furent des ingrats dans le malheur, après avoir été des obstacles dans la prospérité.

Joseph Bonaparte fut roi de Naples et des Deux-Siciles. Louis, roi de Hollande. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr des premiers épisodes de ce récit, reçut les principautés de Lucques et de Piombino. Caroline, madame Murat, devint grande-duchesse de Berg. Pauline, veuve du général Leclerc et remariée au prince Borghèse, fut duchesse de Guastalla.

Toutes les sœurs de l'Empereur se jalousaient, se plaignaient. Aucune ne se trouvait satisfaite du lot que lui assignait le frère tout-puissant. Il semblerait, disait Napoléon, moitié riant, moitié mécontent, à entendre leurs doléances, que je les frustre d'une part de l'héritage du feu roi notre père!...

La campagne de 1806 qui allait s'ouvrir devait encore accroître les rivalités et les convoitises de la famille impériale.

La guerre éclata soudainement. La victoire d'Austerlitz aurait dû décider la Prusse à continuer à garder la neutralité. Si elle désirait attaquer le colosse occidental, c'était au moment où elle aurait eu pour alliées l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Suisse, les Deux-Siciles, qu'elle devait courir aux armes. Il y eut de la folie dans sa provocation.

Sa témérité fut l'œuvre du plus funeste chauvinisme et de l'illusion la plus dangereuse.

Ses publicistes, ses philosophes, ses maîtres d'école, Fichte en tête, allaient partout prêchant la guerre, criant sus à la France!

Avec une infatuation dont nous avons depuis, par un cruel retour des choses, donné l'exemple, ses militaires se déclaraient prêts, équipés, invincibles. Le peuple, grisé par les orateurs, entraîné par les étudiants, les chansonniers, ne parlait que de Frédéric-le-Grand, et l'on se vantait, dans toutes les brasseries, de recommencer Rosbach sous les murs de Paris.

Les Prussiens oubliaient qu'ils avaient un pays de plaines, où Napoléon, dont la tactique ordinaire était l'offensive, pourrait facilement pénétrer. En outre, l'armée française se trouvait à moitié route, et avec rapidité devait tomber sur les corps prussiens imparfaitement organisés.

Mais la Prusse était emballée. On avait persuadé à ce peuple qu'il s'agissait d'une guerre nationale. Des brochures patriotiques étaient distribuées à profusion. On trompait, on séduisait, on affolait cette nation, qui, d'ailleurs, devait montrer dans la lutte une grande énergie et une incroyable force de résistance. Disons-le, à la gloire de nos ennemis: dans cette campagne de 1806, Napoléon trouva, pour la première fois, en face de lui, non plus des troupes stipendiées, obéissant plus ou moins à la discipline, mais une nation frémissante, levée en masse et décidée à disputer son sol à l'étranger. Vaincue en 1806, comme la France envahie à son tour le fut en 1814, la Prusse perdit les batailles et conserva l'honneur.

Quand la maréchale Lefebvre descendit au salon de l'Impératrice, elle vit toute la cour en émoi.

La nouvelle de la déclaration de guerre était connue. Chacun se demandait avec anxiété ce que l'empereur allait décider pour le départ.

On entourait l'Impératrice, on cherchait à apprendre d'elle les intentions de Napoléon.

—Mais je ne sais rien, répondait-elle, en s'efforçant de dissimuler sous un sourire son anxiété... Sa Majesté m'a prévenue seulement que j'aie à faire mes préparatifs... je l'accompagne jusqu'à Mayence...

—Lefebvre me l'a dit, fit la maréchale, moi aussi je vais avec lui... ça me fera un rude plaisir de me retrouver avec des soldats... Ah! Majesté, on s'encroûtonne, on se rouille dans les palais!... Vous verrez comme on dort bien sur un lit de camp!... et c'est pour demain... pour ce soir?...

—Qui peut le dire? fit l'Impératrice, en hochant la tête. Vous savez bien comment agit l'Empereur... Il dispose tout rapidement, secrètement, d'avance, comme s'il devait partir chaque jour... Personne ne doit être en défaut... Tout le monde est à son poste... Ce qui fait qu'il peut, quand il lui plaît, déclarer la guerre et se mettre en route. Il m'a avertie de me préparer, je suis prête... Quand Sa Majesté donnera le signal, je descendrai et je sauterai à ses côtés en voiture, voilà tout!...

—Oh! nous sommes habitués à ces coups de tambour, dit la maréchale, et ce n'est pas pour si peu qu'on se démontera... Je voulais savoir seulement si Votre Majesté avait vu l'Empereur ce matin et si son humeur était bonne...

—Vous avez quelque chose à lui demander... une faveur?

—Oui, madame, j'ai mon filleul, le jeune Henriot, un gentil gars, allez, qui va sur ses vingt et un ans, déjà sous-lieutenant, et qui voudrait être autorisé à partir avec Lefebvre.

—Si cela peut vous faire plaisir, ma chère maréchale, dites à votre protégé que je le prends dans mon service d'honneur...

—Merci, madame, mais c'est au combat, et non dans les antichambres, qu'Henriot veut gagner ses grades... il n'est pas pour rien le filleul de Lefebvre!

—Eh bien! qu'il parte toujours... on lui fournira là-bas les occasions de se faire tuer, s'il en a si grande envie!...

—Votre Majesté est trop bonne! dit Catherine tout à fait ravie de la promesse. Enfin son enfant adoptif, le fils de Neipperg et de Blanche de Laveline, allait donc acquérir de la gloire et servir l'Empereur!...

Des acclamations formidables, mêlées à des roulements de tambour, à des sonneries de trompettes, firent se lever tout l'entourage de Joséphine. Chacun courut aux fenêtres.

Dans la cour, l'Empereur passait en revue les grenadiers de la garde.

Il avait à côté de lui les généraux destinés à commander la grande armée: Lefebvre, Bernadotte, Ney, Lannes, Davoust, Augereau et Soult. Mortier, commandant la réserve en Westphalie, et Murat, chef de toute la cavalerie, manquaient seuls à ce défilé de héros.

Après avoir minutieusement inspecté les soldats selon son habitude, l'Empereur s'approcha du tambour-major des grenadiers, haut et droit, qui redressait superbement son bonnet à poil au plumet gigantesque, la canne en arrêt, prêt à donner le signal du roulement:

—Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il.

—La Violette, sire! répondit le géant d'une voix flûtée.

—Et tu as servi?

—Partout, sire!

—Bien! dit l'Empereur qui aimait les réponses brèves et nettes. Connais-tu Berlin?

—Non, sire.

—Veux-tu y aller?

—J'irai où mon Empereur voudra que j'aille.

—Et bien, La Violette, prépare les baguettes de tes tapins... dans un mois tu entreras le premier, la canne haute, dans la capitale du roi de Prusse.

—On y entrera, sire.

—La Violette, quelle taille as-tu? demanda brusquement Napoléon, regardant avec étonnement l'ancien aide cantinier qui avait certainement vu se développer sa taille depuis qu'il était passé tambour-major des grenadiers.

—Sire, j'ai cinq pieds onze pouces.

—Tu es haut comme un peuplier!...

—Et vous, mon empereur, vous êtes grand comme le monde! dit La Violette fou de joie de parler à Napoléon, et ne pouvant contenir l'expression de son enthousiasme.

Napoléon sourit à ce compliment, et se penchant vers Lefebvre il lui dit:

—Il faudra me rappeler à l'occasion, maréchal, ce tambour-major...

Lefebvre s'inclina. L'Empereur continua son inspection; puis sur un signal du maréchal, tous les tambours battirent, les trompettes sonnèrent et les grenadiers de la garde, ce qui devait être la phalange épique d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, de Waterloo aussi, défilèrent, superbes, farouches, terribles, devant leur dieu, impassible, les mains croisées derrière son ample redingote grise...

Et quand la canne de La Violette se fut abaissée, pour laisser reprendre batteries et sonneries, un grand cri s'éleva de cette forêt d'hommes droits et robustes comme des chênes, dont beaucoup devaient rester dans cette Prusse où les entraînait leur maître, bûcheron terrible:

—Vive l'Empereur!

Napoléon, satisfait, se tourna vers Lefebvre et lui dit à voix basse:

—Je crois que mon cousin le roi de Prusse ne tardera pas à se repentir de m'avoir provoqué... Avec de pareils gaillards, je ferais s'il le fallait la guerre à Dieu lui-même, eût-il pour le soutenir ses légions d'archanges commandés par saint Michel et par saint Georges... Maréchal, allez embrasser votre femme, nous partons cette nuit!

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