‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 11 sur 35 · XI

XI

LE SECRET DE JOSÉPHINE

L'entrevue des deux époux fut affectueuse et simple.

La première effusion passée, Lefebvre dit:

—Ah! ça, qu'est-ce qui t'amène ici?

—Un secret d'Etat! répondit la maréchale.

—Ah! bah! conte-moi cela.

—C'est l'Impératrice qui m'envoie...

—Elle veut savoir si je prendrai bientôt Dantzig?

—Non... elle désire connaître les sentiments de l'Empereur à son égard...

—L'Empereur lui est toujours fort attaché... Bien qu'elle lui en ait fait voir de grises dans les temps... à présent qu'elle a passé la première et même la seconde jeunesse, il est probable qu'elle a moins de démangeaisons à la cuisse... je suis même persuadé qu'aujourd'hui elle aime notre Empereur!...

—Elle l'adore...

—Il est bien temps!... C'était autrefois, quand il était général à l'armée d'Italie, qu'elle aurait dû avoir pour lui ces sentiments-là... Mais va te faire lanlaire! Joséphine ne pensait qu'à se faire courtiser à Paris... elle traînait après elle tout un état-major de galants... Barras en était... et puis Hippolyte Charles, le beau Charles, l'adjudant de Leclerc, et dix autres encore... Ah! ce qu'il aimait sa femme alors, notre général, c'était du délire, de la folie!...

—J'ai entendu raconter des choses extraordinaires là-dessus... A Milan, Bonaparte se roulait comme un furieux dans l'attente de sa femme qui tardait à venir... il lui expédiait courrier sur courrier... il ne pouvait vivre sans elle...

—Oui, tout cela a duré jusqu'au retour d'Egypte... là Bonaparte apprit indirectement la vérité... Oh! il a dû souffrir énormément!... il m'a dit une fois, en me montrant la glace du portrait de Joséphine qu'il portait toujours sur lui et qui, par accident, s'était brisée: «Lefebvre, ma femme est bien malade ou infidèle!»... A son arrivée à Paris, Joséphine qui avait été au devant de lui, par la route de Lyon, le manqua, il avait pris par la route du Bourbonnais... il la laissa une journée en larmes, à la porte de sa chambre; à la fin il pardonna... mais je ne me fie guère à ce pardon-là!... Bonaparte a eu, je le sais, un instant la pensée du divorce, Napoléon peut en avoir la volonté... Est-ce là cette grande nouvelle que tu m'apportes, ce secret que tu viens m'apprendre?...

—Non!... je crois l'Empereur toujours attaché à Joséphine... il l'a épousée une seconde fois devant l'Eglise... il l'a sacrée à Notre-Dame... il ne peut avoir à présent l'idée de divorcer... Joséphine cependant a des craintes...

—Est-ce que sa conduite donnerait à l'Empereur de nouveaux sujets de plainte?...

—Oh! non!... l'Impératrice a trente-sept ans... elle est d'un pays où l'on vieillit vite... Songe donc, elle était nubile à douze ans... mère à seize ans!... c'est une femme âgée... elle est à l'abri du soupçon maintenant, mais non d'un reproche...

—Qu'est-ce que l'Empereur peut donc lui reprocher?

—Sa stérilité!... Pour elle, c'est plus terrible qu'une faute découverte cette impuissance d'être mère...

—Oui, dit Lefebvre pensif, l'Empereur souffre cruellement d'être privé d'héritier... son œuvre colossale chancelle... il sent s'écrouler sous lui son trône magnifique... il possède, en maître, le présent superbe, mais l'avenir lui échappe... Ah! si la science pouvait lui donner un enfant!...

—Les médecins y ont perdu leur latin... Corvisart a tout essayé... il faut que l'Empereur se résigne à n'avoir pas d'héritier direct... Son frère Joseph lui succédera...

—Hum!... son frère?... Napoléon semble être le seul de sa famille... il y a aussi Murat, son beau-frère, qui rêve d'être héritier désigné... Non, femme! je crois que Napoléon, faute d'enfants de Joséphine et de lui, adoptera la descendance de Joséphine... la reine de Hollande avec son enfant...

—Le petit Napoléon-Charles?... le fils d'Hortense... Tu veux parler de cet enfant pour succéder à Napoléon un jour?

—Pourquoi pas? dit Lefebvre avec une grosse jovialité, l'Empereur a toujours été fort attaché à sa mère... sa belle-fille, c'était sa préférée, sa chérie... les mauvaises langues ont même jasé...

—Oui, interrompit la maréchale, on a prétendu que lorsque l'empereur l'a mariée à son frère Louis, Hortense de Beauharnais était grosse... et qu'il était le père de cet enfant... Eh! bien! les langues méchantes ne jaseront plus... Le petit Napoléon-Charles est mort!...

—Ah! mon Dieu!... que m'apprends-tu là!... l'Empereur sera désolé... il aimait beaucoup l'enfant d'Hortense...

—Oui, et puis cette mort dérange ses calculs... Tu sais que je le connais, notre Empereur: l'affection, les doux sentiments, les élans du cœur, tout cela est subordonné à la politique... et c'est ce qui me tourmente. Que dira-t-il quand je vais lui apporter cette désagréable nouvelle!... fit Catherine avec une visible anxiété.

—Il te recevra mal... il te bousculera...

—Bah! je le laisserai crier... je lui répondrai!... tu sais, mon homme, que je n'ai pas ma langue dans ma poche... on ne m'appelle pas pour rien la Sans-Gêne...

—Mais, reprit Lefebvre avec hésitation, tout cela ne m'explique pas ton arrivée soudaine au camp... Pourquoi l'Impératrice t'a-t-elle chargée d'annoncer ce fâcheux événement à l'Empereur...? On n'aime pas d'ordinaire à être la messagère de semblables nouvelles. Je ne comprends pas du tout ce qui t'a poussée à traverser toute l'Europe pour me retrouver dans ces sables et dans ces neiges devant Dantzig!...

—Parbleu! je suis venue te consulter avant de parler à l'Empereur.

—Quel conseil puis-je te donner!

—Je veux que tu me dises ce que je devrai répondre à Napoléon...

—Comment puis-je le deviner? Il faudrait savoir ce que l'Empereur te dira...

—Tu peux t'en douter...

—Sacrebleu!... arrive au fait: quelle confidence as-tu reçue de l'Impératrice? De quelle mission mystérieuse t'a-t-elle chargée?

—Ecoute-moi bien, Lefebvre, et tâche de comprendre...

—Tu doutes de moi, femme!... Ah! si tu savais ce que ces sacrés ingénieurs me forcent à me fourrer dans la caboche avec leurs paperasses et leurs cheminements, tu ne craindrais pas de me faire avaler des choses difficiles... Allons! va, je suis tout oreilles...

—Eh bien! la mort du petit Napoléon-Charles a non seulement attristé, mais effrayé l'Impératrice... Elle avait consulté un tas de gens, des médecins, des sorciers, des rebouteurs, leur demandant un remède, un élixir, une drogue pour être mère... A Luxeuil, à Plombières, partout où les eaux avaient, disait-on, la propriété de rendre la maternité possible... elle s'est transportée, elle a séjourné, rien n'y a fait!

—Ça c'est vrai!... notre pauvre Joséphine aurait bien donné la moitié de sa couronne pour avoir un de ces marmots qui poussent si facilement chez les pauvres gens... c'est le cas de le dire: les uns ont trop, les autres pas assez!... Que de femmes se trouveraient favorisées d'être affranchies comme elle de la marmaille obligatoire, régulière, venant tous les ans avec plus de ponctualité que la récolte... Enfin! l'on ne peut pas tout accaparer... l'Impératrice a d'autres joies...

—Elle craint de connaître la douleur de l'abandon... elle a peur que l'Empereur ne la répudie...

—Parce qu'elle n'a pas d'enfants!... ce serait injuste... ce n'est peut-être pas de sa faute... Ecoute donc! s'il me consultait là-dessus, moi, l'Empereur, je lui répondrais que je lui ai connu pas mal de femmes, la petite Fourès, Belilote, cette gentille compagne d'Egypte, la Grassini, mademoiselle George, sans compter les dames du palais, les lectrices, les dames d'honneur... Aucune n'a pu se vanter d'avoir un héritier de Napoléon, et elles y mettaient de la bonne volonté!... Tu comprends que si elles avaient prouvé à l'Empereur qu'il était père, toutes ces aimables camarades d'un instant devenaient des femmes d'importance... Personne, pas même Duroc, Bourrienne, Junot ou Marmont, ne saurait attribuer à l'Empereur une paternité quelconque... Pour Joséphine, c'est différent! elle a fait ses preuves, elle! Le prince Eugène et Hortense sont là pour affirmer qu'elle possédait les qualités de son sexe.

—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais il est certain qu'elle doit désormais renoncer à la possibilité de le redevenir... Elle n'est plus jeune... la source de la vie est tarie en elle et Napoléon semble impropre à transmettre à des êtres son génie: sa force, sa virilité sont ailleurs... Reste donc l'empire sans héritier! Napoléon peut croire que l'âge seul de Joséphine est un obstacle... il ne l'aime plus d'amour... assurément il se montre très bon pour elle et nul ne peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle qu'il a aimée dans sa jeunesse les plus grands égards... Cependant il est facile de lui mettre dans la tête qu'une jeune femme lui donnerait un fils... Lucien, Talleyrand, d'autres encore lui conseillent le divorce... on excite sa vanité en lui faisant observer la possibilité d'une union avec une princesse, fille ou parente d'un des monarques de l'Europe...

—Oui... on dit que ce méchant boiteux de Talleyrand, ce fourbe et ce renégat que je ne peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons de lui appliquer ma botte dans le derrière, tant il pue la trahison, est en train de manigancer un projet de mariage avec la sœur de l'empereur de Russie... La guerre actuelle est un empêchement, mais la victoire peut d'un jour à l'autre aplanir la difficulté.

—L'Impératrice a deviné ces projets... elle sait qu'on en veut à son bonheur... elle s'attend brusquement à entendre l'Empereur lui parler de divorce dans l'intérêt de sa dynastie... alors elle a trouvé un moyen de parer le coup funeste qu'elle sent déjà dirigé contre elle, prêt à l'atteindre...

—Et ce moyen?... j'avoue que je ne devine pas...

—As-tu conservé le souvenir d'une jeune femme faisant partie de la maison de la princesse Caroline... une élégante brune, aux yeux magnifiques, nommée Eléonore, une demoiselle de la Plaigne...

—Une ancienne élève de madame Campan, mariée à un fricoteur, Jean Revel, ancien quartier-maître au 15e dragons, chassé de l'armée pour faux et condamné pour vol... Oui, je m'en souviens parfaitement!... l'Empereur a couché avec elle à son retour d'Austerlitz... Elle était divorcée et son mari purgeait sa peine... Mais quel rapport y a-t-il entre cette Eléonore et l'Impératrice?

—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine... Eléonore a obtenu ce que l'Impératrice ne peut avoir... Eléonore a un fils!...

—Il n'est peut-être pas de l'Empereur?...

—Si... D'abord, l'intérêt d'Eléonore, dès qu'elle s'est crue enceinte, a été d'éviter toute imputation possible mettant en doute la réalité de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant son divorce à l'institution de madame Campan, à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme, sauf l'Empereur, n'a pu la voir sans témoin... Enfin, l'enfant offre le masque frappant de son auguste père!...

—Diable!... Est-ce que tu aurais l'intention de nous donner un jour pour empereur le fils d'Eléonore?...

—Peut-être!... Ce que les médecins et les charlatans n'ont pu faire, les hommes de loi peuvent, paraît-il, l'accomplir... L'Impératrice a consulté des légistes... Le droit divin n'admet que les héritiers du sang à succéder au trône, mais le droit romain permet l'adoption... Cambacérès m'a expliqué tout cela... On m'a fait ma leçon avant de partir!... A présent je suis ferrée sur l'adoption!... J'en remontrerais à M. Portalis ou à M. Bigot-Préameneu.

—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine! dit Lefebvre en admiration devant sa femme... Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins, à ce qu'on dit, adoptaient des héritiers, quand ils ne pouvaient faire de la graine d'empereurs?...

—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste en tête, tu sais celui que joue Talma au Théâtre-Français, ont pratiqué l'adoption... C'est très commode! Il suffit d'un sénatus-consulte pour que ça soit régulier...

—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste plein d'indifférence pour la majestueuse assemblée qui siégeait à plat-ventre jusqu'au jour où il s'agit de donner le coup de pied final à l'aigle expirant.

—As-tu compris à présent ce que je viens faire au camp de l'Empereur à Finckenstein?

—Pas tout à fait... Achève!

—Eh bien! l'Impératrice, ayant eu connaissance de la maternité d'Eléonore, juste au moment où la mort du fils d'Hortense lui ôtait ses espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer à l'Empereur de reconnaître pour fils adoptif et comme héritier de l'empire, le fils d'Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes répugnances, servira de mère à cet enfant... Le peuple et l'armée, habitués à tout admirer, à tout approuver dans les actes de Napoléon, applaudiront... Cet enfant, héritier bâtard, mais ayant du sang de Napoléon dans les veines, sera certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou à ce niais de Louis... Pour les frères de l'Empereur, la France n'aura jamais que des sentiments très modérés... elle les connaît pour ce qu'ils sont, des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles et peut-être des coquins, prêts à trahir leur frère à la première occasion pour essayer de sauver les couronnes qu'il leur a mises sur la tête... Cet enfant, élevé au palais, entre l'Empereur et l'Impératrice, traité par tout le monde en prince impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà, Lefebvre, ce que je veux proposer à Napoléon, au nom et avec le consentement de l'Impératrice... Tu as compris, à présent...

Lefebvre réfléchissait profondément.

Il était d'esprit lent, mais juste. Son bon sens le guidait dans toutes les circonstances de la vie.

Au moment où l'on cherchait des candidats au Directoire, il fut un instant question de lui.

Il répondit avec une modestie et une sagesse rares:

—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur. C'est un peu une couronne royale que vous m'offrez là! Je suis républicain et militaire. Je veux servir mon pays autrement qu'en rétablissant une royauté à cinq têtes. Vous êtes tous gens d'esprit qui n'avez pas besoin d'un imbécile comme moi pour en faire un roi! Je retourne à l'armée de Sambre-et-Meuse où l'ennemi m'attend!

Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable par l'Empereur, et il ne cacha pas ses craintes sur la réussite de la mission de la maréchale.

—Mais tu as accepté une consigne, femme, il faut l'exécuter jusqu'au bout, dit-il avec fermeté, en soldat dévoué incapable de broncher quand l'ordre de marcher en avant était donné.

Un roulement de tambour se fit entendre, accompagné du taratata des trompettes.

—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme, j'ai l'habitude de manger en même temps que mes soldats, et à peu près le même ordinaire. Aujourd'hui, je t'invite, et je vais dire au cuisinier qu'il ajoute un plat en ton honneur... Nous dînerons en tête à tête, veux-tu?

—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y avait de si bon petit vin blanc. T'en souviens-tu?

—Si je m'en souviens!... il me gratte encore le palais... Il n'y en a pas ici de ce petit vin-là!... ils ne connaissent pas ça en Allemagne... Je t'offrirai du vin de Hongrie que l'archevêque de Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa messe, car tu sais, femme, j'ai un aumônier à présent...

—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne riant aux éclats, mais c'est à peine si tu savais dire ton Pater...

—J'ai essayé de m'en souvenir... l'Empereur tient à cela!... On est très religieux en Pologne... et puis il faut boire aussi beaucoup, ça flatte les notables du pays!...

—Dis donc, Lefebvre, tu ne vas pas prendre de mauvaises habitudes dans ce vilain trou?...

—Un trou!... oh! Catherine, il n'est pas encore fait le trou!... Ces sacrés ingénieurs me le préparent... Sois tranquille! dès que je le verrai ce satané trou, je me précipiterai dans Dantzig et je ne moisirai pas ici, va!...

Le valet de chambre et deux ordonnances du maréchal entrèrent alors et disposèrent la table pour le souper.

La maréchale s'était débarrassée de sa pelisse et, en s'asseyant dans un coin sur un pliant de campagne, elle apostropha le valet de chambre:

—Dis donc, mon garçon, ne manque pas d'apporter du vin de l'archevêque... nous allons, le maréchal et moi, nous donner ce soir une petite pointe!...

Et elle accompagna cette recommandation d'une claque sur ses cuisses massives, son geste familier aux instants de belle humeur.

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