XII
LE DESSERT DE CATHERINE
—As-tu faim? demanda le maréchal à sa femme en lui passant une assiettée de soupe grasse, fleurant bon, et dont l'odorante buée emplit la tente d'un parfum d'appétit.
—Une faim caniche! répondit la maréchale... Dame! ça vous fait descendre l'estomac dans les talons de rouler en chaise de poste à travers tous ces pays qui ont des noms qu'on ne retient pas... Et puis la soupe, ici, semble fameuse... La gorge m'en démange!
—Mes soldats n'en mangent pas d'autre. Toutes les semaines, au hasard, je vais goûter à l'une des gamelles. Ça m'est égal qu'on se moque de moi! L'Empereur s'occupe bien des pieds de ses hommes, lui! Que de fois je l'ai vu faire arrêter une colonne en marche et ordonner à l'un des soldats de se déchausser. Il veut voir de ses propres yeux si ses prescriptions pour la chaussure sont bien exécutées... moi, je m'occupe de l'estomac... Le fusil sur l'épaule, avec de bons souliers et de bonne soupe, on fait le tour du monde!... Un peu de bœuf, Catherine?
—Oui... avec des cornichons, s'il y en a, dit la maréchale tendant son assiette.
—Les cornichons, inconnus dans ce cochon de pays... Mais il y a des choux aigres... tiens! en voici...
—Oh! que c'est sûret... à boire, Lefebvre!...
—Du vin de l'archevêque?...
—Oui... nous le boirons à la santé de l'Empereur, dit la maréchale, la bouche pleine, levant son verre avec gaieté.
Tous deux, avant de boire, trinquèrent à la vieille mode française.
—Quoi de nouveau à Paris, à la cour? demanda Lefebvre en découpant le poulet que venait de servir le valet de chambre.
—Nous avons eu beaucoup de fêtes. L'Empereur a ordonné qu'on s'amusât cet hiver. Il ne voulait pas que son absence privât Paris et la cour des réjouissances accoutumées. Il y a eu un quadrille d'honneur, dont j'ai fait partie...
—Toi, ma femme!... Tu as dansé avec les princesses?...
—Est-ce que ce n'est pas nous à présent les princesses?... Oui, mon petit, l'Impératrice m'a fait l'honneur de m'engager... Nous étions seize dames, habillées, par quatre, de couleurs différentes: il y avait le quadrille blanc, le vert, le rouge et le bleu. Les dames blanches avaient des diamants, les rouges des rubis, les vertes des émeraudes; moi, j'étais du quadrille bleu, je portais des turquoises et des saphirs...
—Tu devais être comme un astre, Catherine... j'aurais voulu te voir...
—Oui... je devais avoir bon genre, avec ma grande plume d'autruche qui se balançait sur ma toque! Ah! c'était superbe!... nous avions des habits de coupe espagnole avec des toques de la couleur de nos robes... tu vois ça d'ici?...
—Et les cavaliers?
—Ils portaient des habits de velours, des toques aussi et des écharpes couleur du quadrille... Mon cavalier, c'était un bel homme, M. de Lauriston; oh! ne va pas être jaloux, c'est un civil!... et c'est Despréaux, tu sais, mon maître à danser, qui conduisait toute la ribambelle... La princesse Caroline par extraordinaire ne s'est pas trop chamaillée avec la princesse Elisa... le bal a été ravissant... je conterai cela à l'Empereur, ça l'amusera, le pauvre cher homme!...
—Je crois que tu auras de la peine à l'égayer avec les nouvelles que tu lui apportes...
—Bah! il en prendra vite son parti... D'ailleurs il sera enchanté de me voir arriver au lieu de Joséphine... ça lui évitera des scènes, si comme on le dit, les Polonaises... enfin, suffit!...
—L'Impératrice devait donc venir le relancer jusqu'au camp?
—Elle a prévenu l'Empereur par un courrier extraordinaire de ses intentions... elle mourait d'envie de le rejoindre en Pologne... elle était inquiète et aussi jalouse! un ordre exprès lui a été envoyé de rester à Paris... c'est alors que je me suis mise en route... Mais, dis donc, ton petit vin d'archevêque, il ne faut pas le laisser aigrir dans la bouteille...
Et elle tendit, à nouveau, gaillardement, son verre que Lefebvre emplit en souriant.
Tous deux, simples, francs, honnêtes, heureux d'être réunis, savouraient avec délices ce modeste repas, sous la tente, avec l'insouciance de deux jeunes amoureux.
Le souper touchait à sa fin et Lefebvre, ayant tiré sans façon sa vieille bouffarde qui ne le quittait pas plus que son sabre, se mit en posture d'allumer et se disposa à digérer comme un bon bourgeois au coin de son feu, les pieds sous la table, en causant avec sa femme, au milieu des aspirations berceuses du tabac.
La maréchale, qui du coin de l'œil avait inventorié le mobilier sommaire de la tente de son mari, dit en riant, avec malice, montrant du doigt le lit de camp:
—Tu couches dans ce petit portefeuille-là!... Ah! mon pauvre homme, comment allons-nous tenir tous les deux là-dedans, car je ne suppose pas que tu vas m'envoyer dormir dans la berline?...
—J'ai un autre lit de fer comme celui-ci. Nous le rapprocherons, et puis, en se serrant, on arrive toujours à se caser dans un lit, si petit soit-il, quand on s'aime, fit Lefebvre se levant et étreignant contre sa poitrine son excellente épouse.
L'ordonnance entra tout à coup, l'air effaré.
La maréchale se dégagea, confuse, et dit à l'oreille de son mari:
—Consigne donc un peu ces gaillards-là, qu'on puisse prendre au moins son dessert tranquillement!
Le maréchal allait donner l'ordre que sollicitait sa femme, quand une série de détonations éclata en même temps que les cris: «Aux armes!» suivis de roulements de tambours et de sonneries de trompettes mettant tout le camp en rumeur.
—Qu'y a-t-il? demanda Lefebvre à l'ordonnance.
—Le commandant Henriot veut vous parler, monsieur le maréchal.
—Qu'il entre!... mais sapristi! on dirait que c'est sérieux! fit Lefebvre, prêtant l'oreille aux décharges successives de la mousqueterie accompagnant le bruit du canon plus nourri.
Henriot, après avoir fait un signe amical à sa mère adoptive, dit rapidement:
—Monsieur le maréchal, l'ennemi vient de tenter une grande sortie... il s'est emparé de la redoute que nous avions prise...
—La redoute dont le 44e de ligne s'était rendu maître?... ce qui nous mettait à quarante toises du Hagelsberg... Les Saxons de Bevilacque la gardaient...
—Oui, monsieur le maréchal... la panique s'est répandue chez les Saxons; ils ont abandonné les tranchées; c'est une déroute sérieuse; dans un quart d'heure, si on ne les arrête, les Prussiens seront ici...
—Le 44e de ligne est là? demanda froidement Lefebvre.
—Oui, monsieur le maréchal, un seul bataillon... commandant Rogniat.
—Ça me suffit!... viens, accompagne-moi, ou plutôt, non! veille sur la maréchale...
—Sur moi! Ah ça, dit d'un ton offensé Catherine, est-ce que ça ne me connaît pas, le chambard des batailles?... Laisse-moi donc, Lefebvre, ça me rajeunira de te suivre au combat... Ça me rappellera le temps de Jemmapes!... Ne t'occupe pas de moi! administre une bonne raclée à ces Prussiens, qui nous dérangent... Nous nous retrouverons après l'affaire.
Quand fut sorti le maréchal, une ombre géante se dressa aussitôt devant la tente.
—Ah! ce bon La Violette? s'écria vivement Catherine, reconnaissant le fidèle tambour-major.
—Oui, m'ame Catherine... je veux dire m'ame la maréchale... vous êtes bien bonne!... c'est moi; je suis planton-chef chez le maréchal, et si vous voulez, je vais vous mener à un bon endroit, où vous verrez toute la danse.
—Non, mon garçon, je te remercie... je saurai bien voir toute seule... j'aime mieux que tu suives le maréchal... il peut avoir besoin de toi dans la bagarre.
—J'vous obtempère, m'ame Catherine, j'veux dire m'ame la maréchale, mais vous savez bien qu'avec lui il n'y a pas de danger... Ah! dès qu'ils vont l'apercevoir, ils ne s'amuseront pas à l'attendre les sacrés Prussiens... ils ont cru comme ça n'avoir affaire qu'à des Saxons; quand ils sauront que c'est le maréchal qui est à la tête du 44e... pschuist! ils repasseront bien vite le fossé comme des canards!...
Lefebvre cependant avait rallié rapidement le bataillon disponible du 44e de ligne:
—Soldats, s'écria-t-il, cette redoute est non seulement la garde de notre camp, mais la clef de Dantzig... L'ennemi l'occupe, il faut le déloger... J'ai promis à l'Empereur de prendre Dantzig, je compte sur vous pour empêcher un maréchal de France de manquer à sa parole... En avant, grenadiers du 44e, et vive l'Empereur!...
Alors, comme un sergent, le sabre à la main, bientôt nu-tête, car une balle l'avait décoiffé, le grand-cordon de la Légion d'honneur noirci de poudre, les broderies arrachées, terrible, ne connaissant plus rien, fonçant droit devant lui, le maréchal Lefebvre se jeta le premier dans la tranchée déjà abandonnée, entraînant le 44e de ligne...
Les Prussiens, stupéfaits, hésitèrent un instant...
Lefebvre se précipita sur les premiers assaillants rencontrés; ils furent en une seconde abattus, percés de coups de baïonnette, de coups de sabre. On n'avait pas le temps de recharger les armes.
Une trombe de balles accueillit le maréchal à son débouché de la tranchée purgée...
—En avant!... à la redoute!... dit-il, tendant son sabre dont la lame était rouge.
Et il se précipita vers le boyau menant à la redoute, tapant, criant, jurant, s'ouvrant un passage au milieu d'hommes abattus et dont les rangs semblaient un champ de blé où un cheval s'est emporté.
A côté de lui on apercevait, dans la confusion de la mêlée, un jeune homme qui parait les coups de baïonnette portés au maréchal, tandis qu'un fantôme géant tenant un fusil de munition par le canon, comme une massue, assommait tous ceux qui se trouvaient dans le cercle tournoyant de son arme.
De temps en temps le géant s'arrêtait, se baissait, ramassait à terre un nouveau fusil, le sien étant brisé, et recommençait à faire tournoyer l'arme terriblement maniée.
Bientôt on était maître de la redoute.
A l'une des tranchées la couvrant se trouvait une pièce de canon abandonnée par l'ennemi; dans leur précipitation, les canonniers avaient pris la fuite sans faire partir la pièce toute chargée.
—Oh! dit Lefebvre, si j'avais là des chevaux pour emmener cette pièce et la braquer sur les fuyards!...
—Pas besoin de chevaux, mon maréchal, répondit La Violette, le géant à la massue, qui, déposant son fusil à la crosse toute engluée de sang, saisit tranquillement la pièce, s'arc-bouta, se piéta, raidit ses muscles puissants, et, dans un effort énergique, la faisant tourner, lentement l'amena dans la position contraire; à présent elle était braquée sur Dantzig.
Henriot, se courbant alors, pointa vivement la pièce et alluma la mèche.
La volée de mitraille inattendue acheva la déroute des Prussiens.
La redoute était prise et l'on touchait aux glacis de Hagelsberg.
Le maréchal regarda satisfait l'ennemi disparaître derrière ses remparts et, remettant son sabre au fourreau, dit à Henriot et à La Violette:
—Mes braves, je vous confie la garde de la redoute... Ne vous la laissez pas reprendre cette nuit... Moi, je vais retrouver la maréchale qui m'attend pour finir le dessert!...