XVI
LE SECRET DE NAPOLÉON
La nouvelle de la prise de Dantzig combla de joie Napoléon.
Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux d'en étudier en personne les défenses et d'en reconnaître les ressources.
Quittant donc son quartier général de Finckenstein, il se dirigea vers le camp de Dantzig.
Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur sa bravoure et complimenté le général Chasseloup sur ses travaux du génie, l'Empereur s'était retiré pour relire les clauses de la capitulation et arrêter l'ordre et la marche en vue de l'entrée solennelle des troupes dans la ville, quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre sollicitait la faveur d'un entretien particulier.
—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici? demanda-t-il surpris... que diable! on la dit très attachée à son mari, c'est d'un excellent exemple, mais ce n'est pas une raison pour venir le surveiller jusqu'au camp... la place des femmes de nos maréchaux est à la cour, auprès de l'Impératrice, et celle de leurs maris dans les tranchées et au milieu des troupes...
L'Empereur s'arrêta, sourit, et se dit:
—Il est vrai que si j'avais écouté Joséphine, elle serait accourue ici... elle éprouvait, disait-elle dans sa dernière lettre, un désir irrésistible de connaître la Pologne... hum! les Polonaises peut-être l'attirent plus que les neiges de cet infernal pays... Est-ce que Joséphine m'enverrait la maréchale Lefebvre pour me surveiller?... Nous allons bien voir!... Je suis un vieux singe qui se connaît en grimaces... Rapp, introduisez madame la maréchale!...
Catherine était peu à son aise en présence de l'Empereur. Il avait une si terrible façon de regarder les gens! Son regard, comme une vrille, pénétrait jusqu'au plus profond de l'âme.
Et puis il n'était pas toujours très galant, ni même très poli avec les femmes.
Les méridionaux ont tous le mépris secret de la femme, mais, sous de jolies formules, ils enguirlandent ce dédain atavique, atténué chez nous, terriblement vivace dans les populations musulmanes bouddhiques, fétichistes. Napoléon négligeait les guirlandes.
L'histoire anecdotique a conservé la tradition de quelques boutades, d'ailleurs sans grande importance, qui lui échappaient dans les cérémonies où il questionnait les dames invitées.
Quelques-unes de ces réponses eurent d'ailleurs une brutalité justifiée, par exemple sa réplique à madame de Staël. Ce bas-bleu hommasse et insupportable, qui avait rêvé d'atteler en flèche de son pégase poussif le cheval de bataille du grand vainqueur, lui demanda un jour, en minaudant comme une Agnès:
—Général, quelle est la femme de France que vous admirez le plus?
Et elle attendait le compliment forcé.
—Celle qui fait le plus d'enfants! répondit rudement Bonaparte, en tournant les talons, laissant cette pédante, qui fut une conspiratrice acharnée, réfléchir sur les inconvénients des flatteries trop cherchées.
Plusieurs fois, Catherine avait assisté à de petites réparties peu gracieuses qui s'échappaient des lèvres de l'Empereur agacé par les avances, les roucoulements et les trop directes sollicitations de dames de la cour désireuses d'attirer les regards du maître, et qui, comme la Rémusat, se vengeaient ensuite, avec l'écritoire, du refus de les déshonorer dont l'Empereur se montrait coupable.
Elle n'avait rien à craindre de semblable, mais elle redoutait l'abord du souverain, surpris de sa venue au camp, mécontent peut-être de la mission dont elle s'était chargée.
Mais elle savait répondre! Elle n'avait pas, disait-elle souvent, sa langue dans sa poche. Et puis elle songeait qu'elle l'avait connu petit officier d'artillerie sans le sou, l'éblouissant empereur, et les souvenirs de l'hôtel de la rue du Mail où elle avait jadis porté le linge à crédit, l'enhardissaient et lui rendaient son aplomb naturel.
Ce ne fut cependant point sans un vif serrement de cœur qu'elle entra sous la tente impériale, où Rapp l'introduisit.
Après avoir fait de son mieux la révérence, en se souvenant des leçons de maître Despréaux, la maréchale demeura debout, observant l'Empereur, attendant qu'il l'interrogeât.
Napoléon était dans un de ses bons moments. La prise de Dantzig le réjouissait. Il ne pouvait mal accueillir la femme de son brave Lefebvre, tout en manifestant son étonnement de ce voyage inattendu à travers l'Europe.
Catherine, rassurée par le ton de l'Empereur, qui s'était empressé de lui indiquer un siège, commença son récit avec précaution. Elle fit part des inquiétudes de l'Impératrice; l'esprit toujours hanté des dangers que courait l'Empereur dans cette campagne lointaine, Sa Majesté avait tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé de son auguste époux au milieu de son armée. Puis, Catherine entama le premier point de sa mission: d'une voix légèrement voilée, elle annonça la douloureuse nouvelle, la mort prématurée de Napoléon-Charles, l'enfant d'Hortense.
Un sanglot court et brusque s'échappa de la poitrine de l'Empereur...
Il aimait cet enfant. Il s'y était attaché. Ce conquérant impitoyable, ce faucheur de générations, ce ravageur de continents, avait cette faiblesse d'adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!» a dit Victor Hugo, le montrant, dans son bagne de Sainte-Hélène, n'ayant conservé de tout son passé prodigieux que le portrait d'un enfant et la carte du monde, tout son génie et tout son cœur. Il aimait aussi les enfants des autres.
Que de fois on l'avait vu jouer avec le petit Napoléon-Charles. Il se le faisait apporter pendant son dîner, il le posait sur la nappe, au milieu des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches d'argent, les surtouts, les vaisselles, riant quand le bébé mettait son pied dans quelque compotier. On le lui conduisait dans son cabinet, et là, il s'interrompait de dicter un plan de bataille ou de transmettre des instructions à quelque préfet des Bouches-de-l'Escaut ou des montagnes de Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire grimper l'enfant sur son dos.
Il était alors l'oncle Bibiche. C'était ainsi que le petit Napoléon-Charles, en son parler enfantin, nommait le conquérant terrible.
Il avait projeté d'adopter le fils d'Hortense. Sans doute, il n'ignorait pas la calomnie courante. Il savait que déjà les libellistes insinuaient qu'il avait marié sa belle-fille à son frère Louis, alors qu'elle était déjà grosse de ses œuvres. Le Moniteur avait annoncé, par une dérogation aux usages, que «madame Louis Bonaparte était accouchée d'un garçon le 18 vendémiaire», comme s'il s'était agi d'un héritier de l'Empire. On avait fort commenté cet avis officiel.
Mais Napoléon n'était pas homme à se laisser arrêter dans ses projets par la crainte des bavardages ni par la peur des suppositions scandaleuses.
Il avait entrevu la possibilité de transmettre sa couronne à cet enfant d'Hortense, au fond il n'était pas très mécontent de savoir qu'on lui en attribuait la paternité.
L'armée et le peuple admettraient plus volontiers la transmission de la puissance à l'enfant qui passerait pour avoir du sang de Napoléon dans ses veines.
Cette adoption terminerait enfin la longue rivalité des Beauharnais et de la famille napoléonienne, et ses préoccupations dynastiques se trouveraient ainsi satisfaites.
La mort de cet enfant détruisait tous ses projets, abattait l'arbre généalogique qu'il s'efforçait de faire croître.
Il demeura quelques instants sans parler, sans bouger, dans une posture de sphinx foudroyé.
Catherine, interdite, contemplait cette douleur muette, où le cœur de l'homme qui s'était attaché à un enfant souffrait autant que le cerveau du politique voyant s'effondrer une partie de son œuvre.
Enfin Napoléon releva la tête, et, faisant un effort sur lui-même, maîtrisant son émotion intime ainsi que sur un champ de bataille, il demanda:
—Quelle autre nouvelle m'apportez-vous, madame la maréchale?
—Sire, répondit Catherine, dans la vie, les deuils et les joies se succèdent et les naissances alternent avec les morts... Je ne suis pas seulement une messagère funèbre... j'ai aussi à vous faire part de la naissance d'un enfant qui, sans vous consoler de la perte que vous venez d'apprendre, peut adoucir votre chagrin... une dame de la cour, qui fut attachée à son Altesse Impériale, la princesse Caroline, vient d'être mère...
—Eléonore a un enfant... un fils peut-être? demanda vivement Napoléon.
—Oui sire, un fils... qui a reçu le nom de Léon...
Napoléon s'était précipité vers Catherine et, lui saisissant les deux mains:
—Vous êtes bien certaine de ce que vous m'avancez là? demanda-t-il avec un tremblement dans la voix, bien rare chez cet homme extraordinaire, qui savait si admirablement se contenir.
—Parfaitement sûre, sire... j'ai vu l'enfant... il vous ressemble! dit hardiment Catherine.
L'Empereur la regarda fixement, mais sans colère:
—Ce n'est pas pour rien qu'on vous appelle la Sans-Gêne, vous! dit-il en avançant la main vers l'oreille de la maréchale, pour la tirer, comme il avait l'habitude de le faire avec ses grenadiers, ses officiers du palais, ses maréchaux même.
Mais il tourna le dos et commença à se promener de long en large, avec fébrilité.
Catherine l'entendit qui grommelait:
—J'ai un fils!... car cet enfant est de moi... il n'y a pas à en douter!... Ah! c'est un coup du sort!... voilà donc démenti ce bruit absurde que répandaient Joséphine et toute la famille des Beauharnais... la mienne aussi... dans un but trop facile à deviner... qu'il m'était impossible d'avoir un héritier... que ma dynastie ne pouvait se perpétuer que par autrui... je peux donc faire souche, et Corvisart n'est qu'un imbécile!... c'est un âne comme tous les médecins!... La nature a répondu à mon appel... à présent l'avenir m'appartient!... mon œuvre ne demeurera pas interrompue... Ah! madame la maréchale, quelle bonne nouvelle vous m'apportez là... décidément votre mari et vous, en ce moment, vous êtes des gens heureux, à qui tout doit réussir... Madame la maréchale, tantôt votre brave époux fera son entrée solennelle dans la ville qu'il m'a prise... tous les deux, je l'espère, vous serez contents de moi!...
Et, comme il congédiait Catherine, avec son geste brusque, il reprit en souriant:
—Vous avez le secret de Napoléon, sachez le garder, au moins!...
—Sire, j'ai aussi celui de l'impératrice Joséphine, et je dois vous le confier! dit Catherine, s'arrêtant et manifestant son intention de ne pas accepter le congé de l'Empereur.
—Joséphine a un secret?... Elle vous a chargée de me le faire connaître!... Voyons, qu'est-ce encore? Je parie qu'il s'agit de quelque dette nouvelle, d'une réclamation de fournisseur?... Joséphine est coutumière du fait... Elle sait pourtant que ses gaspillages, ses folies, me déplaisent... avec l'argent qu'elle me dépense en frivolités, je pourrais chaque année armer un vaisseau, lever une division, creuser le canal de Bordeaux, ouvrir la route de Mayence... Allons! puisque vous êtes l'ambassadrice de cette folle... dites-moi la somme?... Vite, combien?...
—Sire, il ne s'agit pas d'argent...
—Et de quoi donc, s'il vous plaît?
—L'Impératrice, qui est si bonne et qui vous aime si tendrement, sire, avertie de la naissance de cet enfant...
—Ah! l'Impératrice sait...
—On lui a tout fait connaître... Votre Majesté a des êtres envieux et méchants à sa cour...
—Oui, je devine... Ma femme a contre elle mes sœurs... Elisa et Caroline sont animées de sentiments que je déplore... Ah! madame la maréchale, mes deux familles me donnent plus de mal que tous les rois de l'Europe réunis! fit Napoléon avec un soupir témoignant de sa grande lassitude de toutes ces querelles domestiques et de toutes ces ruses de femmes jalouses et envieuses, bourdonnant autour de son trône, abeilles désagréables envolées de son manteau.—Et qu'a dit l'Impératrice? reprit-il avec un court silence, je suis curieux de connaître ses sentiments à l'égard de cet enfant?...
—L'Impératrice voudrait que Votre Majesté lui permît de le recueillir, de l'élever... et même de l'adopter, si Votre Majesté y consentait...
Avec sa rapidité d'impressions, et la surprenante vivacité de sa pensée, Napoléon avait sur-le-champ compris la portée de la mesure qu'on sollicitait de lui: on profitait du désarroi où le plongeait la mort inattendue du fils d'Hortense...
—Oui, je vois ce que l'on veut! murmura-t-il, cet enfant adopté par Joséphine serait un lien nouveau et puissant... Les Murat, Joseph, Louis, tous ceux qui rêvent de me succéder verraient sans doute leurs espérances, leurs illusions plutôt, détruites... la famille Beauharnais triompherait... oui, ce serait possible!... L'adoption de cet enfant pourrait me tenir lieu d'héritier... Mais que diraient les rois de l'Europe? reconnaîtraient-ils les droits de ce bâtard?... puisque je puis avoir un enfant, un héritier de moi... ne vaudrait-il pas mieux que cet enfant... que Napoléon II fût issu... de quelque famille régnante?
Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit et son œil soupçonneux se fixa de nouveau sur la maréchale qui, faisant une grande révérence, dit alors:
—Sire, ma mission est terminée. Je prendrai congé, avec la permission de Votre Majesté, qui fera connaître à l'Impératrice, quand elle le jugera à propos, la résolution qu'elle aura arrêtée... Je vais retourner en France, toute heureuse d'avoir trouvé Votre Majesté en bonne santé et toujours victorieuse...
—Grâce à votre mari, madame la maréchale... A tantôt! vous aurez, vous aussi, de mes nouvelles, de bonnes nouvelles!
Et l'Empereur, tout à fait radieux, fit un geste de la main signifiant que l'audience était terminée.
La maréchale se releva, emportant, confidente inattendue, le secret de Napoléon qui allait modifier toute sa politique et changer toute sa vie; elle entrevoyait le projet qui était en partie échappé à l'Empereur, conséquence de la preuve qu'il avait de sa possibilité de donner à l'empire un héritier de sang royal: le divorce, déjà, comme le blé dans le grain qu'on sème, germait dans les profondeurs de la pensée du nouveau Charlemagne.