XVII
LA BELLE POLONAISE
Le divorce! ce grand événement de l'existence impériale, n'était encore qu'un point obscur dans la pensée du monarque, une de ces confuses perceptions d'un avenir possible, mais improbable, qu'on entrevoit dans les brumes de la rêverie, du désir, de l'éventualité.
A plusieurs époques de sa vie, Napoléon avait songé à ce moyen de rompre son mariage avec Joséphine.
D'abord, lors de la crise du retour d'Egypte, quand Bonaparte avait été informé des fredaines de sa volage créole.
Puis à l'époque du mariage religieux et du sacre; enfin au moment du départ pour la campagne d'Allemagne.
Fouché, l'un des plus ardents conseillers du divorce, avait cherché, sondé, tâté le terrain.
Mais toujours Joséphine, après une entrevue nocturne avec son mari, reprenait l'avantage.
Plus épris que jamais, il descendait, son bougeoir à la main, la tête coiffée du madras, par l'escalier dérobé mettant en communication son appartement avec la chambre de Joséphine et la réconciliation s'opérait sur l'oreiller.
Sur ce champ de bataille-là, le vainqueur de l'Europe était toujours vaincu.
Cette vieille femme, avec ses chatteries, ses félineries, son ancien ascendant, l'asservissait pour quelques heures. Elle le tenait, et solidement, par les sens. Il l'avait, comme on dit familièrement, dans le sang.
Les infidélités qu'il lui fit ne furent jamais sérieuses jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés.
On sait à peu près la nomenclature exacte des maîtresses de Napoléon. La duchesse d'Abrantès, mademoiselle d'Avrillon, Constant, Bourienne, Fain, d'autres encore, en laissant de côté les auteurs faméliques de mémoires apocryphes et de libelles royalistes, nous ont donné le tableau complet des amours de Bonaparte et de l'Empereur. Tout dernièrement, M. Frédéric Masson, dans un livre très documenté, fort intéressant et impartial, a résumé l'histoire anecdotique des maîtresses impériales. Aucune de ces aimables personnes n'eut pourtant d'influence véritable sur la décision de Napoléon.
On sait peu de chose sur ses liaisons d'officier: pauvre, laborieux, fier et pas avenant, il est peu probable qu'à Valence ou à Auxonne ses aventures amoureuses aient été plus suivies, plus durables qu'une partie de courte débauche, la passade d'une soirée.
On lui attribua, lors de la campagne du Piémont, une amourette avec madame Turreau, la femme du représentant en mission, Turreau. Le mari n'eut jamais de soupçons ou du moins il les dissimula sous une efficace protection accordée au jeune général d'artillerie. Au 13 Vendémiaire, Turreau appuya le choix de Bonaparte comme général de l'Intérieur, et contribua, avec Barras, à le faire accepter comme chef des troupes de la Convention.
Bonaparte se montra d'ailleurs reconnaissant envers Turreau d'abord, puis envers sa femme. Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin à l'armée d'Italie, place lucrative, et plus tard à sa veuve, vieillie, abandonnée, misérable, il donna d'abondantes gratifications.
Une de ses liaisons les plus romanesques fut celle dont madame Fourès est l'héroïne. Ce fut son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin public appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux bal de la rue de Clichy, il aperçut un soir une charmante petite blonde, qui contrastait parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à cheveux noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille ou débarquées de Malte qui faisaient les délices des officiers hantant Tivoli. Il s'informa. C'était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline Bellisle, qui avait épousé le neveu de sa patronne, nommé Fourès. Peu de temps après la noce, le marié, lieutenant au 22e chasseurs à cheval, avait reçu l'ordre de rejoindre l'armée d'Egypte. S'embarquer au premier quartier de la lune de miel, c'était pénible pour les deux amoureux. La petite modiste eut l'aventureuse idée de se costumer en chasseur, et de se glisser à bord du bateau qui emmenait son mari.
Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée, sous le costume d'homme, s'enrôler pour suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement madame Fourès avait quitté le costume militaire. Bonaparte l'aperçut et s'en éprit. Elle résista quelques jours, refusant d'abord les cadeaux du général, puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le malheureux mari, comme dans une opérette, reçut un ordre inattendu d'embarquement. On lui donnait une mission de confiance. Seul il allait revoir la France. Le général en chef l'avait distingué pour sa capacité, pour son intelligence, pour sa bravoure: il le chargeait de porter au Directoire un message de la plus haute importance. Quand il aurait rempli son importante tâche, il reviendrait à Damiette.
L'officier, tout gonflé de sa faveur, monta à bord du bateau qui devait le ramener en France, et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à dîner, avec plusieurs autres personnes, la gentille madame Fourès. Il la plaça à côté de lui et, au milieu du repas, comme par un mouvement maladroit, il renversa une carafe d'eau: voilà la robe de la jeune femme toute mouillée. Aussitôt il se lève, il l'emmène dans un appartement, sous le prétexte de lui permettre d'essuyer l'eau et de réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps à donner à la dame les soins que réclamait l'aspersion, et elle revint la coiffure si en désordre, bien que la carafe n'eût pas inondé si haut, que les convives surent immédiatement à quoi s'en tenir.
Le général installa madame Fourès dans une maison voisine du palais qu'il occupait. A peine y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours comme dans les comédies, Fourès, qu'on croyait bien loin, sur la route de Paris, ou conférant avec les directeurs, au Luxembourg, reparut brusquement, ainsi qu'un diable surgissant d'une trappe.
Son bateau avait été capturé par les croiseurs anglais. Très renseigné sur ce qui se passait à terre et désireux de jouer une farce au général Bonaparte, l'amiral anglais avait aussitôt fait mettre en liberté le mari de la maîtresse en titre en lui donnant d'ironiques conseils et des renseignements fort précis.
Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant s'en prendre à son supérieur, il administra une volée magistrale à sa frivole épouse qui réclama le divorce. Il fut prononcé par un commissaire des guerres. Madame Fourès reprit son nom de fille, Pauline Bellisle. On l'appela familièrement Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d'elle, lui permit de l'accompagner à cheval, dans ses courses; il se montra avec elle, aux revues, aux fêtes. On prétend même qu'il se serait déclaré prêt à l'épouser, en répudiant Joséphine, si elle pouvait avoir de lui un enfant.
Mais, malheureusement pour elle, la pauvre Bellilote ne fut pas plus féconde que Joséphine. Sa stérilité ne manqua pas d'impressionner Napoléon et de lui suggérer le doute, que venait de dissiper l'avis de la naissance de l'enfant d'Eléonore de la Plaigne, qu'il était peut-être impuissant à engendrer.
Madame Fourès revint en France, après le départ de Bonaparte, mais son bateau fut pris par les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté avec Junot et quelques officiers et savants qui se trouvaient à bord de l'América, la réconciliation entre Joséphine et Bonaparte avait eu lieu et le 18 Brumaire était accompli. Le premier consul refusa de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant un château, la dota et elle épousa un gentilhomme peu scrupuleux sur les origines de la fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial un consulat. Séparée de son second mari qu'elle avait consciencieusement trompé, Bellilote partit pour le Brésil avec un amant, nommé Bellard. Elle revint à la Restauration et se montra fervente royaliste,—naturellement. On ne peut pas demander à une petite femme aventureuse et frivole une fidélité à l'Empereur que ne gardèrent pas les Oudinot, les Marmont, et d'autres ingrats chamarrés.
Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques. Il ne goûtait nullement la peinture; en œuvres littéraires il n'aimait que la tragédie dont le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages majestueux ou terribles répondaient à ses propres pensées. La musique cependant, la musique chantée, exerçait sur son organisme une impression profonde. Chantant lui-même faux, incapable de distinguer le majeur du mineur, prêtant peu d'attention à la symphonie, il éprouvait une vibration profonde aux accents de la voix humaine. On le vit frémir, palpiter, et des larmes emplir ses yeux quand le sopraniste Crescentini chantait. Il ne craignit pas de choquer toute l'Italie en donnant à cet eunuque musical l'ordre de la Couronne de Fer. Aussi la passion qu'il éprouva pour la Grassini, cantatrice célèbre, naquit-elle autant de l'audition que de la vue de cette belle personne. C'est à Milan que Bonaparte l'admira et la connut. Il la fit venir à Paris. Elle vivait retirée, ne recevant personne, dans une petite maison de la rue Chantereine. Elle s'ennuyait. Un violoniste, Rode, s'offrit à la distraire. Elle accepta. Le coup d'archet de l'artiste fit du bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché, cessa toute relation avec elle. Cependant il se montra généreux et, par la suite, chaque fois qu'elle traversait Paris, en revenant de chanter à Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience de nuit de l'Empereur, conservant d'elle un souvenir toujours agréable. La Grassini eut l'ingratitude traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison. Non seulement elle chanta chez le duc de Wellington, mais, tandis que son impérial amant languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les bras du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir des restes de Napoléon.
Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes, furent les compagnes éphémères de l'Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de l'Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable tragédienne lyrique; mademoiselle Bourgoins qu'il eut la cruauté de faire annoncer dans sa chambre, un soir qu'il travaillait avec son ministre Chaptal, dont elle était la maîtresse, enfin mademoiselle George, la superbe et imposante reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à la mémoire de l'Empereur tombé. Sa fidélité au grand homme qui avait été son amant lui valut d'être exclue du Théâtre-Français, à l'instigation des gentilshommes de la Chambre et des capitaines des levrettes du roi qui administraient la scène.
Napoléon, toujours pressé, toujours en travail, recherchait l'amour à sa portée. Il aimait le plaisir qui ne dérangeait point ses vastes labeurs. Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète: «Tout bonheur que la main n'atteint pas est un rêve.» Aussi ne doit-on pas s'étonner du nombre assez considérable de dames de palais, de femmes de chambellans ou d'officiers de sa maison, de lectrices de l'Impératrice, qui passèrent dans le petit appartement des Tuileries dont Constant avait la clef.
Ces distractions physiques, l'Empereur les eut d'abord parce qu'il y éprouvait satisfaction, qu'il était vigoureux et bien portant,—il faut se rappeler qu'à l'époque du siège de Dantzig il n'a que trente-huit ans,—et ensuite parce qu'il redoutait une liaison, un attachement qui le détournerait, qui lui prendrait du temps, de l'attention, de la volonté. Et puis il craignait l'influence que pourrait avoir une maîtresse sur lui. Il ne voulait pas d'influence féminine dans son entourage. Il tenait à ce que la femme, admise au lit, fût écartée de la chambre du conseil.
Cette appréhension d'une favorite, d'une maîtresse régnante, comme les Montespan, les Maintenon, les Pompadour et les du Barry de l'ancienne monarchie, lui faisait accepter des relations avec de suspectes aventurières comme madame de Vaudey.
Cette femme intrigante et coquette était la fille d'un militaire célèbre, Richaud d'Arçon qui avait pris Bréda et fait les plans de la campagne de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey, elle fut nommée dame du palais en 1804 et accompagna l'Impératrice aux eaux d'Aix-la-Chapelle. Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon avait été rejoindre Joséphine, qu'il la connut. Napoléon s'en dégoûta un jour qu'elle simula un suicide pour lui soutirer une somme considérable. Malheureusement pour elle, sa lettre fut remise trop promptement à l'Empereur; l'aide de camp de service qu'il envoya, avec l'argent sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison d'Auteuil, présidant un joyeux souper et ne pensant pas du tout l'achever promptement chez Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et insulta Napoléon dans des mémoires ridicules, publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses services au prince de Polignac, proposant d'attirer l'Empereur dans un guet-apens et de le faire assassiner.
Parmi les amoureuses subalternes, on doit mentionner mademoiselle Lacoste, petite blondinette qui n'était pas admise au salon de l'Impératrice et se tenait dans l'antichambre, puis Félicité, fille d'un huissier de l'Empereur et qui avait pour fonction d'ouvrir la porte à Leurs Majestés; madame Gazzani, lectrice recommandée par M. de Rémusat, qui n'avait pas réussi à caser sa femme dans le lit impérial; mademoiselle Guillebeau lui succéda. Elle se trouvait confinée dans une modeste chambre, sous les combles, quand Roustan, le mameluck de Napoléon, vint brusquement l'avertir de la visite du souverain. Elle perdit sa double situation de lectrice et de maîtresse par une maladresse: une lettre fut surprise où sa mère:—oh! les mères de lectrices!—lui donnait des conseils infiniment trop pratiques. La digne maman lui recommandait de tâcher à tout prix d'avoir un enfant de l'Empereur, ou de faire croire qu'elle était grosse de lui. Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l'heure. La Restauration la récompensa des méchants propos qu'elle tint sur l'Empereur en nommant son mari, un M. Sourdeau, consul de France à Tanger.
Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la maternité avait si fortement remué Napoléon, apparut la véritable maîtresse de l'empereur, celle qu'il a aimée profondément et qui lui est restée fidèle jusqu'à l'exil—pas au delà, il est vrai—la comtesse Walewska, la belle Polonaise.
Pendant le siège de Dantzig, l'Empereur allant à Varsovie, reçut à un relais de poste les compliments et un bouquet d'une députation de notables. La dame qui lui remit le bouquet était une très jeune personne, presque une enfant, blonde, rose, toute mignonne et charmante, avec de grands yeux bleus, candides.
Duroc la présenta pour qu'elle débitât son compliment. Elle demeura troublée, plus ravissante encore dans son émotion, en présence de l'Empereur. Celui-ci la rassura de quelques paroles, où il y avait de la bienveillance, et prenant son bouquet, exprima l'espoir de la revoir à Varsovie.
Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska, était l'épouse du comte Anastase Colonna de Walewski. Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf ans. Pour l'épouser, elle avait refusé un beau jeune homme, porteur d'un grand nom, très riche, très puissant. Mais ce jeune homme s'appelait Orloff. Il était Russe et apparenté à une famille qui avait opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte Walewski, au contraire, était un patriote éprouvé. La jeune Marie portait dans sa poitrine l'âme d'une héroïne. L'amour de la patrie dominait son être. Elle donna sa main au vieux noble en souhaitant d'avoir un fils qui contribuât à délivrer la Pologne.
En attendant que cet héritier des Walewski grandisse, la jeune comtesse suit avec enthousiasme la marche triomphale de Napoléon. N'a-t-il pas infligé aux Russes les plus terribles désastres? A Austerlitz, elle tressaille de joie, la campagne de 1807 ajoute à son exaltation. Elle croit déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs moscovites dans les steppes et rendant aux Polonais leur patrie.
Dès lors, dans son cœur, l'admiration pour l'Empereur a pris une telle place qu'à la première occasion un autre sentiment doit naître inévitablement.
Les amis du comte Walewski, les patriotes comme lui, espérant le relèvement de la Pologne par les armes de Napoléon, furent aussitôt d'accord pour précipiter la belle comtesse dans les bras du monarque. Ils avaient remarqué l'attention profonde avec laquelle, à un bal, l'Empereur l'avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions de l'Empereur durant un dîner auquel elle assistait n'ont pas échappé à ces entremetteurs pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle usera de son influence sur lui pour le bien de la patrie. Tout le monde conspire contre sa vertu. L'amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé, trouve partout des auxiliaires. Son mari même l'engage vivement à se rendre aux invitations de l'Empereur. Les nobles polonais évoquent pour elle l'histoire d'Esther qui, en usant de sa beauté pour conquérir Assuérus, délivra le peuple d'Israël accablé. On la presse, on l'entoure, on l'entraîne. Auprès du lit impérial, toute une nation éplorée semble veiller, la suppliant de consentir à un déshonneur qui sera la gloire de la patrie.
Napoléon lui multiplie les billets tendres, les déclarations, les cadeaux. Elle refuse les bijoux, elle ne veut rien répondre. Enfin on obtient d'elle une entrevue avec l'Empereur. Elle s'y rend, comme au supplice. Duroc l'introduit dans une pièce du palais. Elle se cache les yeux avec ses mains et s'affaisse, anéantie, dans un fauteuil.
Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde: Napoléon est à ses pieds. La résistance fut longue. Elle pleura. Elle supplia. Napoléon eut le tact et l'habileté de ne pas la brusquer. Elle retourna chez elle, cette nuit-là, telle qu'elle était venue. Cette respectueuse attitude de l'Empereur la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc, dans la chambre close du palais, et cette fois elle céda. Mais entre deux spasmes, entre deux baisers, elle trouva le moyen de parler de sa patrie à l'amoureux empereur qui ne proférait que des paroles passionnées.
On peut dire que Marie Walewska n'aimait point Napoléon quand elle devint sa maîtresse; mais depuis elle s'attacha fortement à lui; et quand elle lui donna un fils, qui fut le comte Walewski, président du Corps législatif sous le second empire, son amour devint une véritable passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement épris. Jusqu'à sa chute, il lui demeura fidèle, ne cessant ses relations que dans les premiers temps de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le visiter à l'île d'Elbe, et durant les Cent-Jours elle ne le quitta pas. Pourquoi faut-il que la belle Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de son sexe et l'ingratitude des maréchaux, à la chute définitive du grand soldat vaincu! L'une des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à Sainte-Hélène fut l'annonce que le misérable Hudson-Lowe s'empressa de lui faire, du mariage à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska avec le général comte d'Ornano, ancien colonel des dragons de la garde.
La nouvelle de la naissance de l'enfant d'Eléonore, apportée par la maréchale Lefebvre, avait aussitôt reporté la pensée de l'Empereur vers la belle Polonaise.
Puisqu'il pouvait engendrer, puisqu'il n'y avait aucun obstacle physique de son côté, et que l'absence d'héritier de l'empire provenait uniquement du fait de Joséphine, il songea que la comtesse Walewska était susceptible, elle aussi, de devenir mère.
Pourquoi n'adopterait-il pas son enfant?
Et s'il ne se décidait pas à une adoption, pourquoi ne chercherait-il pas dans les familles régnantes une princesse qu'il épouserait et qui lui donnerait un fils, ayant pour grand-père un roi, et dont par conséquent aucun souverain n'oserait par la suite contester les droits à l'hérédité de l'empire?
Napoléon agita longuement ces réflexions et ces projets dans son esprit, subitement échauffé à l'idée d'un mariage qui lui ôterait sa tare originelle de soldat parvenu. Son fils, l'enfant qu'il aurait d'une fille de maison souveraine, régnerait après lui en vertu de la fiction de l'hérédité du principe monarchique. La certitude où il se trouvait de pouvoir être père, avec une autre femme que Joséphine, lui fit envisager le divorce comme un instrument de consolidation pour son trône. L'amour qu'il ressentait pour la belle Polonaise le disposa à rompre le lien qui depuis tant d'années l'attachait à Joséphine.
Pour la première fois, il songea qu'elle était vieille, et rapidement il chercha dans sa mémoire quelle princesse, jeune et agréable, il pourrait rencontrer, dans les cours d'Europe, pour en faire une Impératrice.
Sa méditation fut interrompue par Rapp, l'avertissant que l'armée se mettait en marche et que le maréchal Lefebvre faisait, selon ses ordres, son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.