‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 20 sur 35 · II

II

LA REVANCHE DE CATHERINE

Les propos médisants et les commérages caustiques avaient accompagné la maréchale Lefebvre dans la salle du souper.

La reine de Naples et sa sœur Elisa avaient groupé autour d'elles quelques bonnes amies, faisant des gorges chaudes sur la duchesse improvisée.

Caroline montrait, sous l'éventail, un billet écrit par la maréchale à Leroy, le costumier de la cour, procuré à prix d'or, et où se lisait cette rédaction singulière: «Veuillez, M. Leroy, ne pas manquer de m'apporter demain ma robe de catin...»

Elisa racontait que la duchesse se présentant chez elle, en compagnie de la maréchale Lannes, avait dit à l'huissier:

«Annoncez la maréchale Lefebvre et la celle à Lannes.»

Une autre anecdote plus croustilleuse était même encore à l'actif de la pauvre Catherine, devenue le plastron de toutes ces pimbêches couronnées.

Un jour, un diamant assez beau, qu'elle gardait dans un écrin, disparut. La maréchale s'aperçut assez promptement de cette perte. Elle soupçonna un frotteur qui, seul, avait pu s'introduire dans la chambre où était le bijou.

Le chevalier de l'encaustique niait énergiquement.—Qu'on le fouille! dit un agent de police que les domestiques, craignant d'être soupçonnés, avaient été quérir.

L'homme fut l'objet d'une perquisition en règle. On le déshabilla même. Rien ne fut trouvé.

—Mes enfants, vous n'y connaissez rien! dit la maréchale qui assistait à la fouille... Si vous aviez, comme moi, vu à l'œuvre Saint-Just, Lebas, Prieur et les autres commissaires de la Convention aux armées, qui à chaque instant faisaient fouiller des soldats, des sergents, des colonels aussi, qui chapardaient chez l'habitant, vous sauriez qu'il y a d'autres cachettes pour les filous que les poches, les bas ou les chapeaux... Laissez-moi faire!

Alors, avec un sans-façon qui eût été plaisant sans la gravité de l'affaire pour le voleur, la maréchale explora l'individu mis à nu devant elle et retira le diamant caché dans une cavité intime, que l'agent n'avait pas jugé à propos de sonder.

L'aventure fit du bruit, et les bonnes âmes de la cour ne se tenaient pas de rire, quand sur leurs instances hypocrites, naïvement, la maréchale narrait les détails de son exploration.

Elisa voulait se donner la joie de faire raconter à nouveau l'histoire de la fouille devant l'Impératrice.

Elle mettait donc Catherine sur la voie et celle-ci allait tomber en plein dans le piège, quand une légère toux la fit se retourner.

Fouché, à quelques pas d'elle, tapait nerveusement sur sa tabatière.

—Diable! il me crie casse-cou!... j'allais encore lâcher quelque sottise! se dit-elle... heureusement que Fouché m'avertit... Je le suppose une franche canaille, mais il peut donner un bon avis...

Et aussitôt, intelligente et primesautière comme elle l'était, l'idée lui vint de donner une leçon à toutes ces fausses grandes dames, qui n'étaient riches, superbes, éblouissantes, que par le hasard de la richesse et la bonté de Napoléon.

Elle s'avança au milieu du cercle moqueur, et regardant bien en face Caroline et Elisa, leur dit, avec une ironie qui les démonta:

—Parbleu! majesté, et vous, madame la princesse, vous faites bien de l'honneur à une pauvre femme comme moi parce qu'elle a réussi à surprendre un voleur... un méchant voleur... un voleur de rien du tout... un domestique, un frotteur, qui n'était ni maréchal, ni roi, ni apparenté à l'Empereur... ce sont ces filous de peu que l'on prend, mesdames; les autres, on les regarde, on les salue!... En vérité, j'ai eu tort et j'aurais dû laisser le diamant volé à ce malheureux, lorsque tant de voleurs couronnés viennent piller l'Empire et se partager les dépouilles de notre pauvre pays de France!...

Les paroles de Catherine produisirent un effet foudroyant dans le brillant entourage de la reine de Naples.

Fouché s'était avancé de quelques pas et multipliait les frappements de l'index et du médius sur sa tabatière.

Mais Catherine était lancée. Elle ne voulait pas s'arrêter.

Faisant donc la sourde oreille, elle continua en regardant avec hardiesse les dames consternées:

—Oui, l'Empereur est trop bon... trop faible... Il laisse, lui qui ne sait pas ce que c'est que l'argent, lui sobre, économe, et qui vivrait avec une solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris dans les rangs les plus humbles de la société, piller, ravager, voler ouvertement et consommer la substance des peuples. Ce ne sont pas les frotteurs qui s'emparent des bijoux laissés dans les appartements, ce sont les maréchaux, ce sont les souverains que l'Empereur a faits qu'on devrait déshabiller et fouiller à fond!...

Sa voix tremblait de colère. Forte de l'incontestable probité de Lefebvre, l'honneur fait soldat, Catherine Sans-Gêne fouaillait en plein visage toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus volaient l'empire en attendant qu'ils trahissent l'Empereur.

Caroline de Naples était audacieuse, et l'orgueil d'être reine lui donnait une audace plus grande:

—Madame la duchesse voudrait peut-être nous ramener à l'époque des vertus républicaines! fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le beau temps vraiment où l'on se tutoyait et où l'on était suspect quand on se lavait les mains!...

—N'insultez pas les soldats de la République! dit Catherine d'une voix frémissante, ils furent tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne se battaient pas, comme vos maris, comme vos amants, mesdames, pour conquérir des grades, des privilèges, des dotations, pour rançonner les provinces et piller les trésors publics... Les soldats de la République combattaient pour affranchir les peuples opprimés, pour délivrer les hommes en servitude, pour glorifier la France et défendre sa liberté... Ceux qui sont venus après se sont battus bravement, sans doute, mais les profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même, voilà ce qui les attire... Ce qu'ils cherchent surtout dans la victoire, c'est le butin qui suit les charges de cavalerie que conduit, d'ailleurs héroïquement, votre roi Murat... L'Empereur ne voit pas que le jour où la fortune se lassera de le servir, le jour où il n'y aura plus de pillage à entreprendre, mais où il faudra défendre, avec l'aigle blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être la terre de Champagne, tous ces beaux vainqueurs demanderont à se reposer... pas un ne voudra se battre pour l'honneur et pour la patrie... tous réclameront la paix, tous prétendront que la France a été épuisée, surmenée, et qu'elle aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les regrettera les soldats de la République!... Quand il cherchera autour de lui les amis du danger, les soldats du péril, il ne trouvera que des époux de reine qui voudront conserver leur trône d'un instant!...

Chacune des paroles de Catherine cinglait en plein visage les princesses démontées.

Elisa se leva brusquement, disant à Caroline:

—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions répondre en son langage à une blanchisseuse dont la faiblesse de notre frère a fait une duchesse!...

Toutes deux quittèrent la salle avec des airs offensés, après un bref salut à l'Impératrice qui ne comprenait rien à la colère de ses hautaines belles-sœurs.

Fouché s'était rapproché de Catherine.

—Vous avez eu la langue un peu vive, madame la duchesse, dit-il, avec son sourire effacé d'ancien oratorien... J'avais cependant prodigué les avertissements... sur ma tabatière... mais vous étiez partie, rien ne vous arrêtait...

—Rassurez-vous, monsieur Fouché, dit avec calme Catherine, je raconterai tout à l'Empereur, et quand il saura comment les choses se sont passées, l'Empereur m'approuvera!...

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