‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 19 sur 35 · QUATRIÈME PARTIE - I

QUATRIÈME PARTIE - I

LA DUCHESSE

CHEZ L'IMPÉRATRICE

On attendait l'Empereur.

Victorieux, maître de l'Europe, ayant imposé son amitié à la Russie et sa volonté à la Prusse, Napoléon allait, pour peu de temps, rentrer en triomphateur dans Paris.

Selon ses ordres, Joséphine avait dû donner des réceptions, inviter des personnages diplomatiques, tenir rang de souveraine.

Une soirée avait été organisée aux Tuileries en l'honneur de la nouvelle duchesse de Dantzig.

Tout le petit grand monde, vivant et intrigant autour de Joséphine, se préoccupait de cette réception.

On se demandait, avec ironie, comment la duchesse récente tiendrait son rang.

Les mauvaises langues se donnaient du jeu. On rappelait, avec des rires mal étouffés, que la maréchale avait jadis été blanchisseuse.

Beaucoup de ces femmes venimeuses étaient d'extraction humble et plus d'une avait dans son passé des aventures louches et des anecdotes scandaleuses.

La bonne Catherine, elle, jouissait d'une réputation sans tache.

Elle paraissait même ridicule à force d'aimer son mari.

Blanchisseuse, cantinière, générale, femme d'un grand officier de l'empire et même madame la maréchale, elle n'avait eu, dans sa noble existence, la fille du peuple devenue grande dame de la Révolution couronnée, qu'un seul amour: son homme, son Lefebvre.

Lui, de son côté, lui avait gardé une fidélité rare chez les terribles sabreurs de l'Empire.

Il n'avait pas même eu les faiblesses accidentelles et permises de son maître, de son ami, de son dieu: Napoléon pouvait tromper, en passant, l'Impératrice; Lefebvre hochait la tête en souriant et disait: «C'est le seul terrain où je ne suivrai pas l'Empereur!»

Et puis, avec son rire de brave homme, il ajoutait devant ses aides de camp moins scrupuleux:

—Si je trompais Catherine, voyez-vous, ça me gênerait pour cogner sur les Prussiens!... Je penserais à elle tout le temps, j'aurais des remords, et il faut avoir le cœur sain et la conscience tranquille pour se battre, comme nous le faisons, un contre vingt!...

Le brave Lefebvre ne rougissait nullement de sa vertu conjugale. Il était, il le faut dire, pour la probité, pour la fidélité et pour l'héroïsme, une exception en tout, cet Achille paysan sorti des rangs du peuple, resté naïf, toujours républicain, qui avait refusé d'être le collègue de Carnot et de Barras au Directoire, ne se jugeant pas assez capable, et qui n'aimait que trois choses sur la terre: sa femme, sa patrie, son empereur. Les autres maréchaux, qui se moquaient de lui, ne devaient pas l'imiter et devaient trahir par la suite la France et Napoléon, avec la même facilité qu'ils faisaient ce qu'ils appelaient «une queue» à leurs épouses, d'ailleurs rarement en reste avec eux.

La réception de l'Impératrice était au grand complet lorsque la maréchale se présenta.

Caroline et Elisa, les deux sœurs de Napoléon, étalaient leur insolence et leur impudente convoitise.

Caroline était reine de Naples. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr, ne possédait que la principauté de Lucques et celle de Piombino. D'où rivalité sourde et guerre d'épigrammes entre les deux sœurs.

Dans le cercle brillant qui entourait Joséphine, on voyait au premier rang Junot, gouverneur de Paris, l'ancien sergent dont Bonaparte avait fait son aide de camp, puis un général de division, fort assidu auprès de la reine de Naples.

Leurs amours, très peu cachées, faisaient scandale.

La voiture de Junot attendait jusqu'à des heures très avancées dans la cour de l'hôtel de Caroline. Murat, occupé à sabrer, ne se doutait de rien. Junot, tireur de pistolet de premier ordre, se vantait de faire Caroline veuve, quand elle en témoignerait le désir. Une seule crainte les retenait: l'arrivée de l'Empereur. Lui absent, tout le monde à sa cour se lâchait, s'abandonnait, ne connaissait ni freins, ni lois. La seule nouvelle de son arrivée forçait à rentrer sous terre tous ces orgueilleux subalternes dont sa volonté, sa gloire et son génie faisaient des personnages. Seules, les deux abominables mégères qu'il avait le malheur d'avoir pour sœurs, car Pauline Borghèse, une simple prostituée, ne comptait pas, osaient braver le terrible vainqueur. Il avait la sottise d'aimer, d'adorer sa famille, ces êtres méprisables et sans valeur pour lesquels il avait prodigué les faveurs. Dans l'affaire de Junot, toutefois, à son retour, il se fâcha. Il reprocha à son vieil ami, le sergent Junot, une brute dont il avait fait le gouverneur de Paris, de compromettre trop publiquement la reine de Naples, et il l'exila en Portugal, avec le grade d'ambassadeur et le titre de duc d'Abrantès. Sa colère, on le voit, n'était pas bien terrible vis-à-vis des soudards sans mérite qui abusaient de sa familiarité et rêvaient, comme ce pauvre Junot, de lui succéder sur le trône en devenant le mari de sa sœur.

La folie dynastique de Napoléon a sévi plus fortement sur la famille de Napoléon et sur ses maréchaux que sur lui-même.

Epoux de l'archiduchesse d'Autriche, père du roi de Rome, il pouvait se croire entré de plain-pied dans le concert monarchique; mais un Murat, un Junot, un Joseph, s'imaginer gouverner la France et le monde après lui, c'était folie!... Cette folie-là, cependant, a servi de raison aux traîtres: les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les Marmont l'ont exploitée terriblement en appelant à eux l'étranger et en livrant la France, grâce à la trahison de l'infâme Marie-Louise, à leurs bons amis les Cosaques et les Prussiens.

A l'heure où la maréchale Lefebvre devait se rendre chez Joséphine, le brave maréchal déjeunait avec l'Empereur.

Pendant le déjeuner que servait Constant, Lefebvre eut deux ou trois absences.

Chaque fois que Napoléon l'appelait: «monsieur le duc», il tressaillait comme s'il se fût agi d'une personne étrangère à qui la parole était adressée.

Napoléon parfois aimait à plaisanter.

Il savait Lefebvre honnête et pauvre.

Il l'avait fait duc, il voulait le faire riche.

A table, en tiers avec Berthier, il lui dit brusquement:

—Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?

—Mais oui... sire!... j'aime le chocolat si vous le voulez, j'aime tout ce que vous aimez, moi!...

—Eh bien! je vais vous en donner une livre... c'est du chocolat de Dantzig... il est juste que vous goûtiez des produits de cette ville, puisque vous l'avez conquise...

Lefebvre s'était incliné, gardant le silence. Il ne comprenait pas toujours très bien ce que l'Empereur lui disait. Il craignait souvent de répondre une bêtise. Alors, il se taisait et attendait.

Napoléon s'était levé. Il avait pris sur une petite table une cassette, d'où il sortit un paquet long ayant à peu près la forme d'une livre de chocolat enveloppé.

Il le donna au maréchal en disant:

—Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié.

Lefebvre prit sans façon le paquet, le fourra dans la poche de son uniforme et se rassit à table en disant:

—Sire, je vous remercie, je donnerai ce chocolat-là à l'hôpital... c'est excellent, paraît-il, pour les malades...

—Non! fit l'Empereur en souriant, gardez-le pour vous... je vous en prie!...

Lefebvre salua et grommela:

—Drôle d'idée qu'a l'Empereur de me fourrer du chocolat comme à une petite maîtresse!...

Le déjeuner se poursuivait.

Un pâté représentant la ville de Dantzig, chef-d'œuvre du cuisinier impérial, fut servi.

L'Empereur, avant de l'entamer, s'arrêta et dit:

—On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage! A vous le signal d'attaquer, monsieur le duc, voilà votre conquête... à vous d'en faire les honneurs!

Et il passa le couteau à Lefebvre qui découpa le pâté auquel les trois convives donnèrent un vigoureux coup de dent.

Le maréchal rentra chez lui enchanté de l'amabilité de son souverain.

—Quel dommage que Catherine n'ait pas été là! dit-il en soupirant... jamais Sa Majesté n'a été de meilleur poil... mais quel singulier cadeau que ce chocolat de Dantzig!...

Et machinalement il défit le paquet remis par Napoléon.

Il y avait sous le papier de soie, entassés par liasses, trois cent mille francs en billets de banque.

C'était le cadeau fait au nouveau duc pour soutenir son rang.

Depuis ce temps, entre troupiers, car Lefebvre ne cacha nullement le bienfait de l'Empereur, on appela toute aubaine, tout rabiot, du «chocolat de Dantzig».

La faveur dont le maréchal jouissait auprès de l'Empereur servait sans doute à protéger sa femme contre les médisances et les propos aigres-doux.

Toutefois, les deux sœurs de Napoléon et les dames qui cherchaient à leur plaire ne voulaient pas manquer une occasion aussi propice que la réception de l'Impératrice pour l'humilier et lui rappeler son humble origine.

Les circonstances favorisaient les venimeuses pécores.

Catherine Lefebvre, en grand costume, la tête surchargée d'un panache de plumes d'autruche blanches dominant l'échafaudage de sa coiffure savante, traînant sa robe de cour, chef-d'œuvre de Leroy, et fort embarrassée de son long manteau de velours bleu ciel semé d'abeilles d'or, avec la couronne ducale brodée aux coins, s'avança radieuse et pourtant intimidée sur le seuil du salon.

La Sans-Gêne, cette fois, était gênée.

Elle avait répété, le matin, avec Despréaux, le cérémonial de sa présentation en qualité de duchesse, ayant rang à côté des reines auprès de l'Impératrice, et tout en veillant à ne point s'empêtrer dans sa traîne, elle repassait mentalement son rôle.

L'huissier, court, rougeaud, majestueux, qui bien des fois auparavant l'avait introduite aux Tuileries, la voyant avancer, s'empressa d'annoncer de sa plus belle voix:

—Madame la maréchale Lefebvre!

Catherine se retourna à demi, murmurant:

—Il ne sait pas son rôle, le larbin!

L'Impératrice, cependant, descendant de son trône, venait au devant de la maréchale.

Toujours gracieuse, Joséphine accueillit ainsi la femme du conquérant de la place forte septentrionale:

—Comment se porte madame la duchesse de Dantzig?

—Je me porte comme le Pont-Neuf! répondit sans façon Catherine, et Votre Majesté pareillement, je suppose?...

Et se tournant vers l'huissier, imperturbable:

—Hein! ça te la coupe, fiston! dit-elle avec un geste de satisfaction.

Elle prit place dans le cercle des dames, au milieu de rires étouffés et de clignements d'yeux railleurs.

Bien que l'Impératrice cherchât à la mettre à son aise, en lui adressant de bienveillantes paroles, Catherine s'aperçut qu'on se moquait d'elle.

Elle se pinça les lèvres, se retenant pour ne pas apostropher les insolentes et leur clore le bec.

—Qu'ont-elles donc après moi, toutes ces chipies-là? murmura-t-elle. Ah! si l'Empereur était ici, ce que je me donnerais le plaisir de leur lâcher ce que j'ai sur le cœur!...

Comme la conversation prenait un tour assez vif parmi les dames, et que la pauvre duchesse se trouvait sur le tapis, enrageant de ne pas répondre, un personnage rasé, à mine discrète et à physionomie chafouine, que la plupart des courtisans considéraient avec une attention qui semblait à la fois méprisante et craintive, s'approcha d'elle.

—Vous ne me reconnaissez pas, madame la duchesse? dit-il en saluant obséquieusement.

—Pas précisément, répondit Catherine, je jurerais pourtant que je vous ai vu quelque part...

—C'est exact!... nous sommes de vieilles connaissances... Quand vous n'étiez pas encore au rang élevé où j'ai l'honneur de vous saluer...

—Vous voulez dire quand j'étais blanchisseuse?... Oh! ne vous gênez pas, monsieur, je ne rougis pas de mon ancien état. Lefebvre non plus! J'ai conservé dans une armoire mon modeste costume d'ouvrière; il a gardé, lui, son uniforme de sergent aux gardes-françaises!...

—Eh bien! madame la duchesse, reprit l'homme doux, à la parole onctueuse, et dont l'allure avait un peu du prêtre et beaucoup du bandit, à cette époque déjà lointaine, dans un bal populaire où j'eus le plaisir de me trouver en votre compagnie... j'étais votre client... presque votre ami... un sorcier vous fit la prédiction que vous seriez un jour duchesse...

—Oui, je me souviens de ce diseur de bonne aventure... Bien des fois, avec Lefebvre, nous avons rappelé ces souvenirs... Et ne vous a-t-il rien raconté à vous, le sorcier?

—Si fait!... j'ai eu aussi mon horoscope... et, comme pour vous, il s'est réalisé...

—Vraiment! et que vous avait-il prédit?

—Que je serais un jour ministre de la police!... et je le suis! ajouta le personnage avec un fin sourire.

—Vous êtes M. Fouché! fit Catherine tressaillant, un peu inquiète du voisinage de cet homme redoutable, en qui, avec l'instinct des femmes, elle flairait le traître.

—Pour vous servir, madame la duchesse! dit tout bas, en s'inclinant, le félin courtisan.

Et il reprit aussitôt, faisant ses offres de services, car voyant la faveur dont Lefebvre et sa femme recevaient les témoignages de l'Empereur, il cherchait à se concilier les bonnes grâces de la nouvelle duchesse:

—Vous aurez ici pas mal de rivales, d'ennemies même, madame la duchesse, permettez-moi de vous avertir de certains périls... Ne donnez pas à ces dames le plaisir de profiter de quelques ignorances, de quelques imprudences de langage, dont vous ne craignez pas de leur offrir la pâture...

—Vous êtes bien honnête, monsieur Fouché! j'accepte votre offre! répondit avec bonhomie Catherine. Vous m'avez connue dans le temps, vous savez bien, vous, que je ne fais pas de manières... Mais je n'ignore pas qu'il y a des choses qu'il ne faut pas dire en société... Seulement je ne me rends pas toujours compte, je laisse aller ma langue et va te faire fiche!... vous comprenez ça, vous qui, en votre qualité de ministre de la police, devez être un malin!...

—Il y a des choses que je sais, d'autres qui m'échappent, répondit modestement Fouché... Tenez, madame la duchesse, voulez-vous m'autoriser à vous crier casse-cou, comme au jeu de colin-maillard, lorsque vous vous avancerez, trop hardiment, à l'aveuglette, parmi les chausse-trapes dont cette cour est, comme toutes les cours d'ailleurs, largement munie?...

—Volontiers, monsieur Fouché, vous m'obligerez infiniment; je suis si ignorante des usages des palais, moi, qui n'ai quitté le fer à repasser que pour porter le bidon de la cantinière!

—Eh bien! madame la duchesse, observez-moi et quand je taperai, comme ceci, avec les deux doigts, sur ma tabatière, arrêtez-vous... il y aura casse-cou!

Et Fouché donna deux légers coups sur la boîte d'écaille où il puisait son tabac.

—C'est entendu, monsieur Fouché, je ne vous perdrai pas de vue, ni vous, ni votre tabatière...

—Ma tabatière surtout!

Et cet arrangement fait, tous deux suivirent l'Impératrice qui engageait ses invités à passer dans le salon voisin où une collation était préparée.

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