IV - L'ALLIANCE AUTRICHIENNE
Trois années s'écoulèrent sans que Napoléon donnât suite à ses projets de divorce et cherchât à réaliser son rêve de l'alliance russe, consolidée par un mariage avec la grande-duchesse Anne.
La guerre d'Espagne, la campagne d'Autriche avaient rempli ces années.
Ce désir d'avoir un héritier et de fonder sa dynastie sur un mariage avec la fille ou la sœur d'un souverain grandissait cependant, de plus en plus, dans le cœur de Napoléon.
A Erfurt, il s'était ouvert nettement à son bon ami l'empereur Alexandre de son souhait de cimenter l'alliance en devenant son beau-frère.
Le czar avait accueilli, sans sourciller, ce projet. Il n'avait fait qu'une seule objection: la résistance de l'Impératrice-mère.
Alexandre, en même temps, insista pour que la Pologne fût à jamais effacée comme nation et qu'aucune pensée de relèvement de ce malheureux pays ne pût naître, en quelque circonstance que ce soit.
Des négociations secrètes, en vue d'une alliance avec la grande-duchesse, furent entamées par M. de Talleyrand et M. de Champagny...
Un conseil privé fut convoqué par l'Empereur, le 21 janvier 1810, pour examiner cette grave affaire.
En firent partie: l'archichancelier Cambacérès, le roi Murat, Berthier, M. de Champagny, l'architrésorier Lebrun, le prince Eugène, Talleyrand, Garnier, président du Sénat; Fontanes, président du Corps législatif; Maret, remplissant l'office de secrétaire.
L'Empereur présidait. Il annonça son projet de faire rompre son mariage avec Joséphine et demanda l'avis de ses conseillers sur le choix de la nouvelle épouse.
—Ecoutez, leur dit-il, le rapport de M. de Champagny, ensuite vous voudrez bien me donner votre avis.
M. de Champagny présenta un rapport sur les trois alliances entre lesquelles il était possible de choisir: l'alliance russe, l'alliance saxonne, l'alliance autrichienne.
Après avoir examiné les qualités personnelles des trois princesses, la fille du roi de Saxe se trouvait un peu mûre, mais une femme d'un rare mérite; l'archiduchesse d'Autriche était belle, bien portante, élevée admirablement; la sœur d'Alexandre, plus jeune, appartenait malheureusement à une religion qui n'était pas celle de la France et sa présence sur le trône créerait des difficultés religieuses. Il faudrait notamment installer une chapelle grecque aux Tuileries. M. de Champagny, ancien ambassadeur à Vienne, conclut, au point de vue des avantages politiques, à l'union avec la princesse autrichienne.
Napoléon, après ce rapport, recueillit les avis, en commençant par les personnes les moins susceptibles de donner un conseil judicieux. Lebrun se prononça pour le mariage saxon. Le prince Eugène et Talleyrand se déclarèrent partisans de la maison d'Autriche. Garnier approuva Lebrun, disant que l'alliance saxonne ne compromettait aucun intérêt et remplissait le but principal de l'Empereur: la naissance d'un héritier. M. de Fontanes s'éleva contre la présence à Paris d'une impératrice non catholique. Maret approuva le choix de l'archiduchesse. Berthier parla comme lui. Mais Murat protesta contre un mariage qui réveillerait les fâcheux souvenirs de Marie-Antoinette. On verrait dans cette union un retour à l'ancien régime. L'archichancelier Cambacérès, consulté le dernier, opina pour l'alliance russe. Il estima l'antagonisme séculaire de l'Autriche un danger permanent pour le trône, qu'un mariage ne ferait pas cesser. La Russie, éloignée de la France, n'avait pas de raisons de devenir son ennemie; et la guerre avec elle serait plus dangereuse, plus incertaine qu'avec l'Autriche. Il conclut donc à l'alliance russe.
L'Empereur congédia le conseil, après l'avoir remercié, et ajourna sa résolution.
Des pourparlers se continuaient avec la Russie, en vue d'obtenir le consentement de l'Impératrice-mère. M. de Caulaincourt, envoyé auprès de l'empereur Alexandre, pour cette négociation, avait fixé un délai. La cour de Russie, désireuse de traîner les choses en longueur, ne se pressait pas de répondre.
On opposait l'état de santé de la grande-duchesse. On exigeait aussi une chapelle grecque avec des prêtres orthodoxes aux Tuileries.
Toutes ces lenteurs irritèrent Napoléon. Son tempérament brusque le poussa à rompre.
Il sentait, sous ces retards, une défiance à son égard, une répugnance à lui donner pour épouse une fille des czars. La question de la chapelle grecque le froissait. Il était blessé, en outre, de la condition qu'on lui imposait de ne jamais rétablir le royaume de Pologne.
Sa résolution fut bientôt prise de renoncer à l'alliance russe.
Mais il fallait d'abord rompre avec Joséphine.
Il l'aimait toujours, et ce n'était pas sans de violents combats ni sans une vraie résistance intérieure qu'il se préparait à trancher ce lien puissant de l'affection et de l'habitude.
Joséphine avait sur lui une influence considérable. Il la voyait toujours, malgré l'âge et les rides, belle et séduisante. Elle était restée pour lui la maîtresse, désirable et convoitée, en devenant l'épouse.
A son retour de Schœnbrunn, auprès de Vienne, où il avait vécu dans une intimité cachée avec la comtesse Walewska, qu'il laissait enceinte, il avait décidé de précipiter les choses et d'avertir Joséphine. Il savait, par deux preuves successives, que lui fournissaient Eléonore de la Plaigne et la belle Polonaise, que la nature lui permettait d'avoir un héritier: il proposa donc de faire connaître la rupture à bref délai avec Joséphine; aussitôt après il choisirait entre la fille du roi de Saxe et la fille de l'empereur d'Autriche. Déjà, il renonçait nettement à la sœur d'Alexandre.
Après le conseil privé, où il avait recueilli les avis divers qui lui étaient donnés, avant de publier sa décision, il voulut conférer une dernière fois avec Cambacérès.
Il le convoqua donc à Fontainebleau.
Au petit jour, dans un cabinet qu'éclairaient à peine des bougies achevant de se consumer et luttant contre la clarté de l'aurore, Napoléon et son confident l'archichancelier s'abordèrent.
Après quelques paroles échangées au sujet de sa santé, l'Empereur dit à Cambacérès:
—Eh bien! qu'ai-je appris? à Paris l'on a craint ces jours-ci... l'on a colporté de fâcheuses nouvelles... la bataille d'Essling a paru douteuse... la confiance se retire-t-elle donc de moi?
—Non, sire! vous êtes toujours admiré, suivi, aimé... si l'on craint, c'est parce qu'il s'est produit dans ces derniers mois des sujets d'alarme... on a parlé d'une tentative d'assassinat dont vous auriez été l'objet à Schœnbrunn...
Napoléon répondit aussitôt:
—On a eu tort de s'inquiéter de si peu... il y a un fond de vrai. Je me trouvais à Schœnbrunn... Il y avait beaucoup de monde... On voulait admirer nos belles troupes victorieuses... Un jeune homme en longue redingote, que j'avais remarqué, car il avait cherché à plusieurs reprises à s'approcher de moi, parvint tout à coup à me joindre... Il agitait un papier à la main, une pétition vraisemblablement... Rapp crut observer quelque chose de louche dans son attitude... Il le fit arrêter... On le fouilla. On trouva sur lui un long couteau tout ouvert...
—Ce couteau vous était destiné, sire?
—Oui... le jeune homme a avoué... Je l'ai interrogé moi-même, et je l'ai fait examiner par Corvisart, le supposant fou... Il s'appelait Staaps et était le fils d'un ministre protestant d'Erfurt... Ce petit misérable s'exprimait avec calme... Il m'a répondu qu'il avait agi seul... sans complices... Je le crois affilié à la secte des Philadelphes, dont les membres ont juré de me tuer ou de se faire tuer... Bah! ce sont là les périls professionnels du métier de souverain... on a le grand tort à Paris de se préoccuper pour ces enfantillages!...
—C'est que votre vie est si précieuse, sire!...
—Oui, reprit Napoléon, après un instant de réflexion, il faut que je vive... Si je venais à disparaître, frappé par un boulet aveugle, atteint par un poignard stupide, qu'adviendrait-il de mon œuvre, de ma France?... Tout s'écroulerait avec moi... J'ai bâti sur le sable, Cambacérès, et il est temps, si nous sommes sages, de donner à l'empire des fondations plus solides...
L'archichancelier fit une grimace:
—Votre Majesté veut un héritier... Je n'ai pas la prétention de la faire revenir sur ce désir... Seulement, je me permettrai de faire observer, sans parler de la mauvaise impression que produira dans le peuple la répudiation de l'Impératrice, que le clergé va intervenir et agiter l'opinion.
—Je ferai rentrer le clergé dans l'obéissance, comme j'ai tenu en respect le pape! dit avec hauteur Napoléon.
—En tous cas, sire, prenez garde aux froissements religieux... si vous épousez une princesse catholique, on exigera la rupture du mariage clandestin célébré la veille du sacre...
Napoléon eut un mouvement de mauvaise humeur:
—Ce mariage est nul, dit-il, les formalités n'ont pas été remplies...
—Vous avez pourtant été unis religieusement au moment du sacre... le pape Pie VII ne voulait pas consentir au couronnement sans cette cérémonie...
—C'est vrai!... Fesch nous a mariés secrètement dans un appartement des Tuileries... mais sans témoins... c'était une formalité de complaisance, destinée à lever les scrupules du pape...
—L'officialité contestera...
—Il n'y a pas eu consentement... je n'étais pas libre... ce simulacre de mariage religieux ne peut être un obstacle... en tous cas, il est trop tard pour soulever cette objection... les juges ecclésiastiques et le conseil d'Etat examineront le cas... Cambacérès, je vous ai fait venir pour vous prier de préparer l'Impératrice à un grave entretien avec moi sur un sujet que vous lui ferez pressentir...
Cambacérès s'inclina et prenant congé de l'Empereur, murmura:
—Il n'a rien voulu entendre... son projet est arrêté... il va se brouiller avec la Russie... et nous aurons l'alliance autrichienne... c'est-à-dire toute l'Europe sur les bras avant trois ans!... Pauvre Empereur!... Pauvre France!...
Et Cambacérès, en poussant un gros soupir et en remuant douloureusement les épaules, se rendit chez Joséphine.