‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 23 sur 35 · V

V

LE DIVORCE

Depuis longtemps Joséphine s'attendait au coup qui devait la frapper si terriblement.

Elle avait eu beau se faire délivrer par le cardinal Fesch un certificat de son mariage religieux, elle comptait davantage sur l'affection si vraie, si fidèle de Napoléon, que sur les titres authentiques, pour maintenir son rang d'épouse.

Mais depuis la belle Polonaise et l'intimité de Schœnbrunn, était-elle sûre d'avoir conservé le cœur de Napoléon?

Prévenue par l'archichancelier, Joséphine se présenta, tremblante, des larmes prêtes à jaillir de ses beaux yeux langoureux.

La scène fut courte et déchirante:

C'était après le dîner, le 30 novembre 1809. Le café servi, Napoléon prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe qu'il voulait être seul.

Les deux époux restèrent, pour la dernière fois, en tête-à-tête.

Napoléon fit connaître sa résolution en termes brefs. Il cherchait à ne point paraître ému. Il expliqua brièvement que l'intérêt de l'Etat exigeait qu'il eût un héritier et que par conséquent il lui fallait annuler son mariage afin d'en contracter un second...

Comme Joséphine balbutiait quelques paroles, rappelant combien elle avait aimé son Bonaparte, et combien encore, lui l'avait payée de retour... comme elle cherchait à ranimer sa tendresse en évoquant les minutes d'abandon, les heures si douces d'intimité, Napoléon l'interrompit avec brusquerie, voulant résister à l'émotion qui s'emparait de lui. Il se sentait faillir. Il se défendit par une phrase brutale, impitoyable:

—N'essaie pas de m'attendrir... ne compte pas me faire changer de résolution... je t'aime toujours, Joséphine, mais la politique veut que je me sépare de toi... la politique n'a pas de cœur... elle n'a que de la tête!...

Joséphine alors poussa un grand cri et s'évanouit.

L'huissier de la chambre, debout derrière la porte, pensant qu'elle se trouvait mal, voulait intervenir... il hésitait à troubler l'intimité des deux époux, et à se rendre témoin d'une scène cruelle.

L'Empereur ouvrit lui-même en appelant le chambellan de service, M. de Bausset:

—Entrez et fermez la porte, lui dit-il.

M. de Bausset suivit le souverain.

Il aperçut Joséphine étendue sur le tapis, poussant des cris déchirants...

—Ha! je n'y survivrai point!... qu'on me laisse mourir! murmurait-elle au milieu de sanglots.

—Êtes-vous assez fort pour enlever l'Impératrice et la porter chez elle par l'escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de lui faire donner les soins que son état exige?... Attendez, dit-il, je vais vous aider!

Et tous deux, l'Empereur et le chambellan, soulevèrent Joséphine, toujours évanouie.

M. de Bausset chargea l'Impératrice inerte sur son épaule et se mit à marcher avec précaution.

L'Empereur, un flambeau à la main, éclairait le convoi quasi-funèbre.

Il ouvrit lui-même la porte d'un couloir et dit à Bausset:

—A présent, descendez l'escalier...

—Sire, l'escalier est trop étroit... je vais tomber...

Alors Napoléon se décida à réclamer l'aide de l'huissier de la chambre.

Il lui remit le flambeau qu'il tenait, et, prenant les deux jambes de Joséphine, il fit signe à son chambellan de la soutenir par les bras.

On la descendit ainsi, lentement, péniblement.

Inerte et sans souffle, Joséphine semblait une morte qu'on menait au cercueil.

Tout à coup le chambellan entendit la voix douce de Joséphine murmurer:

—Ne me serrez pas si fort!

Il se rassura alors sur la santé de l'épouse répudiée.

Napoléon était plus troublé, plus affecté qu'elle.

Il sacrifiait son bonheur, son amour à la politique. Il devait en être cruellement puni par la suite.

C'était une terrible et prophétique vision de sa destinée, cette descente sinistre dans un escalier de la femme qui avait été la compagne de sa gloire, la bonne fée, disait-on dans le peuple, qui présidait à sa chance.

Le décret fut signé le 15 décembre. Une assemblée solennelle eut lieu aux Tuileries, à neuf heures du soir.

Dans le grand cabinet de l'Empereur, en des fauteuils prirent place: Madame Mère, les reines d'Espagne, de Naples, de Hollande, de Westphalie, la princesse Pauline,—toutes les sœurs de Napoléon triomphant et dissimulant mal leur joie à Hortense, la triste reine de Hollande; les rois de Hollande, de Westphalie, de Naples et Eugène, vice-roi d'Italie, s'assirent en face. Cambacérès, assisté de Murat et de Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, occupaient des chaises devant la table où se trouvait préparé l'acte de divorce.

Alors Napoléon, prenant par la main Joséphine, lut, debout, avec des larmes sincères dans les yeux, un discours préparé par Cambacérès, où il annonçait la résolution prise, d'accord, par lui et sa très chère épouse. Il énonçait, comme seul motif de son divorce, l'espérance perdue d'avoir des enfants de Joséphine.

—«Parvenu à l'âge de quarante ans, disait-il, je puis concevoir l'espoir de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n'est aucun sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré qu'il est utile au bien de la France.

»J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je n'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie; le souvenir en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main; je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice, mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher ami.»

Joséphine devait à son tour lire une réponse à cette déclaration, mais elle ne put y parvenir. Les larmes l'étouffaient. Elle passa le papier à Regnauld de Saint-Jean-d'Angély qui lut à sa place.

Elle déclarait accepter avec résignation le divorce, ne pouvant donner à l'empire un héritier. «Mais, disait le texte, la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur: l'Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur, mais l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie.»

Aux phrases de Cambacérès ou de Maret, Joséphine n'avait ajouté qu'une ligne, touchante dans sa simplicité même:

«Je me plais à donner à l'Empereur la plus grande preuve d'attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre!»

Cette attitude de Joséphine, à l'époque douloureuse du divorce, lui fait pardonner bien des torts, et pour elle, victime de la politique et de l'ambition dynastique de Napoléon, la postérité sera toujours indulgente.

Le lendemain, 16 décembre, un sénatus-consulte consacra le divorce.

Il était conçu en termes sobres, précis. L'article 1er portait que le mariage entre l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Joséphine était dissous. L'article 2 conservait à l'Impératrice Joséphine le titre et rang d'impératrice couronnée. L'article 3 fixait son douaire: une rente annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l'Etat lui était allouée. Les successeurs de l'Empereur devaient être tenus d'exécuter les conditions du divorce. En outre, le douaire de Navarre, érigé en duché, était attribué à Joséphine, sa vie durant.

On a prétendu que des moyens juridiques s'opposaient à la déclaration de divorce et militaient en faveur de la validité du mariage civil célébré le 9 mars 1796, devant l'officier municipal du deuxième arrondissement de Paris. D'abord Joséphine s'était rajeunie de quatre ans dans cet acte public, tandis que Bonaparte se vieillissait d'un an. Si Joséphine eût donné la date exacte de sa naissance, elle aurait eu légalement en 1809 quarante-six ans, son âge exact, et le divorce n'était permis qu'aux personnes âgées de moins de quarante-cinq ans. On a dit aussi qu'on aurait pu arguer de l'article 7 du statut impérial portant que «le divorce était interdit aux membres de la famille impériale de tout sexe et de tout âge.»

Mais ces textes, ces liens judiciaires, ces entraves légales, pouvaient-ils résister à la volonté du tout-puissant empereur?

Napoléon a voulu le divorce et Joséphine lui a obéi. Il y a eu abnégation et sacrifice de la part de l'Impératrice à consentir à ce douloureux déchirement. Du côté de l'Empereur, il y a eu abnégation et sacrifice aussi, car il aimait toujours Joséphine, d'une affection moins sensuelle, moins passionnée sans doute qu'aux années de sa jeunesse, mais d'une tendresse réelle, sérieuse, profonde. Les larmes qu'il versa au moment de la rupture solennelle de leur amour furent aussi sincères, aussi cuisantes que celles qui coulèrent des yeux alanguis de Joséphine.

Un cérémonial avait été réglé pour l'exécution du divorce prononcé.

Le 16 décembre, jour du sénatus-consulte déclarant l'union dissoute, était un samedi.

A quatre heures du soir, une voiture vint prendre Joséphine aux Tuileries pour la conduire à la Malmaison.

Le temps était affreux. Le ciel semblait s'être mis en deuil pour cette cérémonie, rappelant un service funèbre.

La route de Rueil, défoncée, détrempée, brumeuse et triste, aviva la douleur de l'ex-Impératrice.

Elle l'avait tant de fois parcourue joyeuse, dans l'éclat du pouvoir, au milieu du rayonnement de la souveraineté!...

Son fils, le prince Eugène, qui avait d'ailleurs fait partie du conseil privé, consulté par Napoléon, l'accompagnait.

L'Empereur, de son côté, avait quitté les Tuileries et était allé coucher à Trianon.

Il vint lui rendre visite deux jours après à la Malmaison.

—Je te trouve plus faible que tu ne devrais être, dit Napoléon avec bonté. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves encore plus pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser abattre par un funeste découragement. Soigne ta santé qui m'est si précieuse. Dors bien. Songe que je veux que tu sois calme, heureuse!...

Il l'embrassa tendrement et repartit pour Trianon.

Quelques jours se passèrent, puis une entrevue suprême, un dîner de funérailles, eut lieu à Trianon, le jour de Noël.

Que se dirent les deux époux séparés désormais par un acte public, d'une écrasante solennité?

Il est à présumer que Joséphine pleura et que Napoléon ne fut guère plus joyeux. La fatalité des choses s'interposait entre eux. Ils étaient les jouets de la politique, les esclaves de la fortune, et ne pouvaient se reprendre.

On ne s'éloigne pas ainsi, sans une douleur poignante, d'une femme qui a été votre compagne de jeunesse, auprès de laquelle vous avez dormi vos belles heures de la trentième année. Malgré les fautes de Joséphine, malgré les infidélités passagères de Napoléon, le ménage impérial avait été heureux. L'Empereur n'a jamais, par la suite, manifesté aucun regret de sa fatale résolution. L'orgueil, chez lui, faisait taire le cœur. Mais, dans les affres déchirantes de Sainte-Hélène, quand la maladie le rongeait et qu'il endurait le martyre de l'humiliation quotidienne sous les griffes du félin britannique qui jouait cruellement avec sa victime capturée, la vision des années heureuses passées avec Joséphine dut traverser sa pensée, et le dernier repas pris à Trianon vint sans doute le flageller comme un remords.

Mais il était poussé par une force mystérieuse, irrésistible. Comme un homme précipité sur une pente, et qui déboule la tête en avant, il ne pouvait plus désormais s'arrêter qu'au plus bas, en se brisant.

Joséphine enterrée à la Malmaison, l'on poussa fort les préparatifs de la seconde union de l'Empereur.

Talleyrand et Fouché, les deux traîtres inséparables, auxquels s'adjoignit un diplomate perfide, M. de Metternich, celui dont Cambacérès disait: «Il est tout près d'être un homme d'Etat, il ment très bien», se hâtèrent de fournir aux Tuileries, vides et tristes, une jeune impératrice.

M. de Metternich fit savoir à l'Empereur, par l'intermédiaire du duc de Bassano, que s'il s'adressait à la cour d'Autriche, il n'éprouverait aucun refus, et que les pourparlers ne traîneraient pas en longueur, comme avec la Russie.

L'Autriche, en effet, n'avait pas les mêmes raisons que la Russie de prolonger l'attente de Napoléon, afin d'aviver son désir et de lui arracher l'engagement, ratifié par des faits immédiats, que jamais le royaume de Pologne ne serait rétabli.

L'empereur d'Autriche redoutait un démembrement de son empire. En donnant sa fille à Napoléon, il détournait la guerre de ses Etats, au moins pour un temps, et le temps c'était là, comme toujours, le salut.

Des rêves ambitieux pouvaient aussi hanter la cervelle de François II. Deux monarchies devaient, selon le projet grandiose de Napoléon, gouverner le monde et maintenir son équilibre. La Russie partagerait cette souveraineté universelle avec la France; pourquoi l'Autriche ne serait-elle pas substituée à la Russie? François II se décida à offrir, à jeter sa fille dans les bras de Napoléon.

Il fit venir le comte de Narbonne et s'ouvrit à lui. Une archiduchesse d'Autriche, de nouveau remise à la France, dit-il avec une hypocrite tendresse, effacerait les tristes souvenirs de Marie-Antoinette, et pousserait certainement Napoléon à s'arrêter à la paix, à jouir enfin de sa gloire, au lieu de la hasarder sans cesse, et à travailler au bonheur des peuples de concert avec le vertueux monarque dont il deviendrait le fils d'adoption.

Au commencement de février 1810, Napoléon, mis au courant des intentions de l'empereur d'Autriche, rompait avec le czar, et envoyait une lettre autographe à François II.

C'était la demande officielle. Berthier, prince de Neufchâtel était chargé de solliciter la main de la princesse Marie-Louise de la cour de Vienne. Il devait déployer, dans cette ambassade extraordinaire, un faste exceptionnel.

Napoléon était tout changé, depuis qu'il avait la certitude de devenir le gendre d'un roi, d'un vrai roi, sa marotte.

Il se regardait avec curiosité. Il s'interrogeait avec anxiété. Il se tapait sur le thorax, faisait sonner sa poitrine et remuait les mâchoires devant les glaces comme pour s'assurer de la solidité et de l'éclat de sa denture.

A cette époque de sa carrière, Napoléon avait changé de physionomie et d'aspect.

Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes, soit un mètre soixante-douze centimètres, ce qui dément la légende qui fait de Napoléon un petit homme, presque un nain. Il avait la taille d'un de nos cavaliers. Ce qui le fit paraître petit, c'est qu'il ne marchait qu'entouré de géants comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc et autres colosses de l'armée.

Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré sur les joues, s'était éclairci, avait pris le ton mat du vieil ivoire. Sa maigreur exceptionnelle avait fait place à un embonpoint déjà fort sensible. Ses joues se gonflaient, son menton s'arrondissait. La médaille antique du général d'Italie, du Corse à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait une pleine et grasse figure de prélat italien de la Renaissance. Très peu abondante, sa chevelure s'éclaircissait, la calvitie faisait ses ravages; son front, naturellement découvert et haut, s'agrandissait; les tempes commençaient à se dégarnir.

Son regard avait conservé son acuité pénétrante. Et ses yeux, avec la puissance acquise, semblaient s'être emplis d'une lumière rayonnante, projetant alentour comme un éblouissement.

Le regard de Napoléon est resté inoubliable à ceux qui l'ont subi. Nul ne l'affrontait sans émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de la Restauration confirment cette extraordinaire puissance de l'œil dont était doué Napoléon. Il fut un charmeur d'hommes autant qu'un destructeur. La science moderne, par ses découvertes sur les phénomènes suggestifs, pourra expliquer, mieux que l'analyse historique, l'incomparable force de séduction dont fut pourvu l'Empereur.

Les particularités physiques de Napoléon n'avaient rien d'anormal. Sa tête était d'une dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence (60 centimètres). Elle était de forme aplatie aux tempes et très sensible. Il fallait lui garnir d'ouate ses fameux petits chapeaux. Il avait les pieds petits, les mains très belles, très soignées. Il se rongeait cependant les ongles, les jours de bataille, quand l'artillerie n'arrivait pas ou que Murat ou Bessières tardaient à charger.

Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire. La fatigue le reposait. Il était doué d'une force de travail exceptionnelle. Jamais il ne connaissait la lassitude. Il descendait de cheval et se mettait aussitôt à examiner des comptes, des états, des situations. Il entrait dans les moindres détails. Son esprit le portait à examiner avec minutie les faits les plus secondaires. On a conservé cette note écrite de sa main en marge d'un état qui lui était remis par le comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi n'a-t-on pas mentionné deux canons de 4 existant à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s'en souvenait et, au milieu d'une paperasserie formidable contenant tout le contingent et tout l'effectif de ses armées, il était étonné de ne pas retrouver ses deux canons d'Ostende. Il montrait à Lacuée, revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne de Pologne, l'état A représentant la situation de l'armée, après la réception des conscrits de 1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait: «Cet état est si bien fait qu'il se lit comme une belle pièce de poésie.»

Il se trouvait donc dans la force de l'âge et au sommet de la puissance quand, le divorce prononcé, il songea à épouser Marie-Louise.

L'idée de ce mariage, la pensée de cette jeune fille qui allait devenir sa femme, le préoccupaient; de là ses coups d'œil aux miroirs et le changement qui se produisait dans ses manières.

La première modification que la proximité du mariage amena dans ses habitudes fut le soin tout nouveau apporté à son costume.

Napoléon, la nuit, couchait avec un foulard noué sur le front, coiffure peu majestueuse et dont la vieille Joséphine pouvait supporter le ridicule, étant accoutumée à voir ainsi son mari, mais qui peut-être lui nuirait dans l'esprit de la jeune Marie-Louise. Il renonça donc à cette couronne nocturne et résolut de s'habituer à coucher tête nue.

Il conserva ses habitudes de bain quotidien. Il lisait ses dépêches dans sa baignoire et au sortir du bain se faisait masser, brasser et arroser d'eau de Cologne. Il se rasait lui-même devant un miroir que tenait Roustan, le fidèle mameluck. Il portait des caleçons de toile, des bas de soie blancs, une culotte de casimir blanc. Il n'a jamais porté d'autre costume avec son uniforme de colonel de chasseurs.

Cependant, en vue de plaire à Marie-Louise, il fit venir le tailleur de Murat et se commanda un habit fastueux, comme en arborait le roi de Naples, très charlatan, très empanaché. L'habit, d'ailleurs, ne lui plut pas et il ne voulut pas le conserver.

En vain Léger, le tailleur du roi de Naples, offre de changer, de retoucher, il ne peut supporter ce magnifique et trop somptueux habit et en fait cadeau à son beau-frère, enchanté des broderies qui le surchargent.

Mais il ôte ses bottes toujours éperonnées et se fait faire de mignons souliers par un cordonnier pour dames; il mande l'incomparable Despréaux et lui ordonne de lui apprendre la valse.

Il veut ouvrir le bal avec Marie-Louise, le jour de la grande fête du mariage, et, avec une princesse allemande, la valse est de rigueur.

En même temps, il parcourt les Tuileries avec la fièvre qu'il met à chevaucher sur un champ de bataille.

Il fait enlever les tentures, décrocher les tableaux, changer les ameublements, renouveler les ornements. Il ne faut pas que rien rappelle à la nouvelle Impératrice le séjour de l'ancienne.

Et dans ses courses fiévreuses par les galeries du palais, il s'arrête parfois, pensif, devant les portraits de Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette qu'il faisait accrocher dans le salon de la future impératrice, et on pourrait l'entendre alors murmurer, un sourire d'orgueil satisfait sur les lèvres:

—Le roi, mon oncle!... ma tante, la reine!...

Marie-Louise était en effet la nièce directe de Marie-Antoinette.

Dans un de ces moments-là, d'extase et de jouissance intérieure, Napoléon aperçut Lefebvre.

—Venez donc, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il de fort bonne humeur, j'ai à vous parler...

Lefebvre grogna entre ses dents:

—Hum! il va encore me corner aux oreilles les louanges de son Autrichienne... c'est une perfection... une huitième merveille... jamais on n'a vu une si belle princesse! qu'il prenne Maret ou Savary pour ces confidences-là... moi, ça ne m'intéresse guère!

Le maréchal Lefebvre regrettait Joséphine. Il avait vu avec peine l'Empereur ramener sur le trône de France une de ces princesses d'Autriche dont l'alliance avait toujours été funeste au pays qui les accueillait.

Et puis le divorce ne lui allait pas. Il le considérait comme une désertion. On avait commencé à deux le combat de la vie, on ne devait pas se quitter au milieu de la bataille.

Cependant, l'Empereur l'ayant appelé, il ne pouvait se dispenser de le rejoindre dans le grand salon des Tuileries dont une escouade de tapissiers était occupée à tendre les murailles en étoffe bouton d'or semée d'abeilles et à disposer les vastes rideaux à ramages.

—Hein! maréchal, c'est beau, c'est frais? dit Napoléon de l'air satisfait d'un négociant retiré, faisant avec un ami le tour du propriétaire, fier de son installation.

—Oui... c'est tout-à-fait cossu, dit Lefebvre, et ça doit vous coûter gros!

Napoléon, qui pourtant aimait à compter et, sans être aucunement avare, évitait les gaspillages et ne permettait guère les folies,—c'était le seul sujet de ses querelles avec Joséphine, les dépenses exagérées et les mémoires des fournisseurs trop enflés—répondit alors avec conviction au maréchal:

—Il n'y a rien de trop beau, il n'y a rien de trop cher pour celle qui va être l'Impératrice!...

Lefebvre s'inclina et continua à admirer l'ameublement, les rideaux en soie brochée, les fauteuils dorés et les canapés aux superbes ciselures.

Dans un coin du salon se dressait une harpe élégante, aux bois dorés, avec une ribambelle d'amours dansants peints sur le socle et s'enlevant, roses, sur un fond d'un vert tendre charmant.

—L'archiduchesse est très bonne musicienne! dit l'Empereur en touchant légèrement du doigt les cordes de l'instrument qui rendirent un son plaintif et aigrelet.

—Venez, que je vous montre le trousseau de l'Impératrice, reprit-il avec une joie impatiente et naïve, entraînant le maréchal dans la chambre à coucher préparée pour Marie-Louise.

Et, bien que le duc de Dantzig fût plus compétent pour passer l'inspection d'un sac de grenadier et une revue de campement que pour apprécier les fines richesses étalées sur le lit, sur les guéridons, sur les canapés et les vis-à-vis de la chambre impériale, il dut avec attention suivre l'énumération complaisante que faisait l'Empereur.

Il admira successivement les dentelles, les chemises garnies de valenciennes, les mouchoirs, les camisoles, les jupons, les bonnets de nuit, toute la lingerie fournie par la fameuse mademoiselle Lolive et par madame Beuvry. Il y en avait pour près de cent mille francs.

Pour cent mille francs aussi de dentelles en point d'Angleterre, et pour cent vingt-six mille francs de robes payées à Leroy.

Plus toutes sortes de parures, de colifichets, de rubans, de passementeries, dont Napoléon avait garni de vastes corbeilles.

Les bijoux étaient merveilleux et comme jamais reine n'en avait eus.

Le portrait de l'Empereur, entouré de diamants, valait six cent mille francs. Un collier de neuf cent mille francs, plus beau que le fameux Collier de la Reine, deux pendeloques de quatre cent mille francs et des parures d'émeraudes, des turquoises ajustées avec des brillants, tels étaient les somptueux présents de noces faits par l'Empereur, auxquels s'ajoutait la parure de diamants offerte par le Trésor de la Couronne, et qui valait plus de trois millions trois cent mille francs.

Il était, en outre, alloué à l'Impératrice, pour ses dépenses personnelles, 30,000 francs par mois,—mille francs par jour!

Napoléon était pleinement heureux en faisant admirer à son vieux compagnon de gloire toutes ces parures, toutes ces richesses qui témoignaient de l'ardeur avec laquelle il attendait sa jeune épouse.

—Hein!... elle sera heureuse, l'Impératrice! dit-il à Lefebvre en terminant la visite.

—Oui, sire, d'autant plus que l'archiduchesse passe pour vivre fort chichement à la cour de son père... Elle n'a que des bijoux de la plus grande simplicité, et toutes ses robes réunies valent à peine le prix d'une de ces chemises-là... Dame! vos victoires ont réduit l'empereur François à la portion congrue... ça va la changer, l'archiduchesse!... Cependant, à sa place, tous ces diamants, toutes ces dentelles, toutes ces parures de prix me paraîtraient peu de chose à côté de la gloire d'être la femme de l'empereur Napoléon!...

—Flatteur!... dit l'Empereur gaiement, pinçant l'oreille du maréchal.

—Je le dis comme je le pense, sire... vous savez, moi, je suis comme ma femme, un peu sans-gêne!

—A propos de ta femme, j'ai à te parler... confidentiellement... tu dîneras avec moi... Allons! à table!

Et il poussa vers la salle à manger Lefebvre, un peu surpris, et se demandant, non sans inquiétude:

—Que me veut-il dire au sujet de ma femme? aurait-elle encore eu une chamaillerie avec les sœurs de l'Empereur?

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