‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 29 sur 35 · XI

XI

LA DISGRACE DE FOUCHÉ

L'Empereur s'était renfermé dans son grand cabinet pour prendre connaissance du dossier concernant le marquis de Louvigné, qu'il s'était fait apporter. L'archichancelier Cambacérès, mandé par lui, l'aidait à en faire le dépouillement.

Les paroles de Renée, le soupçon qu'il avait d'une trahison de son ministre de la police, venaient confirmer des craintes que les conspirations militaires à l'intérieur faisaient naître en lui. Il n'ignorait pas les agissements du comte de Provence à Londres, mais Fouché, chaque fois qu'il était questionné, répondait avec tant d'assurance qu'aucun péril n'était à redouter de ce côté, qu'il finissait par oublier ceux qui, à l'étranger, attendant toujours une défaite, préparaient une restauration, alors jugée impossible autant qu'invraisemblable.

Le danger n'était donc plus du côté des militaires mécontents, comme Malet, rêvant de soulèvement de régiments et de coups de main de garnison. Ces insurrections de caserne étaient improbables. Les termes de la lettre du général Malet prouvaient que, pour le moment du moins, les Philadelphes avaient renoncé à leurs projets.

Restait l'inconnu de la royauté, les manœuvres des Bourbons, les intelligences entretenues en France par les princes avec l'argent et la complicité de l'Angleterre. Là peut-être se trouvait le vrai danger.

Le comte de Louvigné, agent obscur, d'autant plus redoutable, aurait dû être arrêté dix fois. Prévenu sans doute à l'heure actuelle, il avait pu regagner l'Angleterre.

Fouché l'avait laissé en liberté. Il y avait de sa part ou culpabilité ou sottise: ou bien il ignorait son rôle d'agent des princes, et alors Fouché devait être renvoyé comme incapable, ou bien il connaissait la présence du marquis de Louvigné à Paris et le but qu'il poursuivait; dans ce cas Fouché était un traître et devait être puni.

Irrité par l'aventure du kiosque, mécontent du mouvement de violence qui lui était échappé, motivé par la présence de Neipperg auprès de l'Impératrice, l'Empereur avait envoyé chercher en hâte à la Préfecture de police le dossier concernant les Philadelphes et le marquis de Louvigné. Il avait donné cet ordre avec un accent si brusque, si impatient, que le secrétaire chargé de rapporter le dossier, se trouvant en fort bons termes avec M. Dubois, ne put s'empêcher de lui faire part de la colère visible de Napoléon.

Le comte Dubois s'alarma et, montant en voiture, accompagna en personne le dossier réclamé.

Il le remit au secrétaire et attendit, fortement inquiet, dans l'antichambre, sans se faire annoncer.

Au bout d'une heure environ, le préfet n'entendant parler de rien et jugeant l'Empereur apaisé, redescendit, demanda ses chevaux et se disposa à quitter Saint-Cloud.

Au moment où il allait monter en voiture, une voix bien connue l'appela:

—Dubois! Dubois!... attendez! venez sur-le-champ!...

C'était l'Empereur, debout sur le balcon de son cabinet, qui le hélait ainsi.

De plus en plus alarmé, le préfet se hâta de remonter.

Comme il traversait de nouveau l'antichambre et voulait pénétrer dans le cabinet de l'Empereur, le chambellan de service, M. de Rémusat, lui barra le passage.

Il se nomma, mais vainement.

—L'Empereur est avec l'archichancelier et mes ordres portent de ne laisser entrer personne! dit le chambellan d'un ton raide.

—Mais cet ordre n'est pas pour moi, répondit le préfet, Sa Majesté vient de m'appeler.

—Monsieur, c'est impossible!

—Impossible? j'en ai donc menti?...

—Non! mais vous avez pu rêver... Qui aurait pu vous appeler, puisque je suis de service... et que je n'ai reçu ni transmis aucun ordre?...

—C'est quelqu'un qui se sert mieux lui-même qu'il n'est servi... c'est l'Empereur!...

M. de Rémusat grommelait quelques paroles assez vives, quand l'Empereur, ouvrant lui-même la porte de son cabinet, mit fin au quiproquo.

Napoléon semblait fort agité. Il allait et venait dans son cabinet. Sur son bureau, une grande feuille de papier était étalée, couverte de quelques lignes de son écriture, tout à fait illisibles.

Il s'arrêta brusquement devant le comte Dubois, et lui dit:

—Dubois, ce Fouché est un grand misérable!...

Le préfet de police, ennemi du duc d'Otrante, s'inclina sans répondre; il n'approuvait ni ne contestait la qualification donnée par l'Empereur à son chef.

Napoléon, reprenant sa promenade, s'adressa alors à Cambacérès:

—Oui, c'est un misérable! un grand misérable!... mais qu'il ne compte pas faire de moi ce qu'il a fait de son Dieu, de sa Convention et de son Directoire qu'il a tour à tour bassement trahis et vendus. J'ai la vue plus longue que Barras, et avec moi, ça ne sera pas si facile!... Qu'il se tienne donc pour averti... Mais il a des notes, des instructions de moi et j'entends qu'il me les rende...

Puis revenant à Dubois:

—Je sais, dit-il, que vous êtes ennemis Fouché et vous... je vous ai malgré cela choisi pour aller auprès de cet homme remplir une importante mission... importante surtout pour lui, car il y va de sa tête!...

—Sire, dit Dubois, que Votre Majesté daigne me dispenser de l'honneur qu'elle veut me faire... Elle-même vient de le dire... le duc d'Otrante est mon ennemi... il croira que je vais chez lui pour le braver...

—Silence! reprit l'Empereur. Vous allez auprès de lui pour remplir une mission d'Etat que seul vous pouvez mener à bien... Ecoutez bien, Fouché a reçu de moi, pendant son ministère, beaucoup de notes, des lettres confidentielles: je veux les ravoir...

—Votre Majesté ne les lui a pas redemandées?

—Si fait... à plusieurs reprises... Savez-vous ce qu'il a répondu: qu'il les avait brûlés, ces papiers!... Lui, Fouché, brûler mes papiers, des papiers écrits de ma main, allons donc!...

—Sire, j'exécuterai vos ordres... je redemanderai ces notes...

—Oui... sur-le-champ il me les faut! Je viens d'avoir la preuve que Fouché me trahissait... qu'il était d'intelligence avec les agents royalistes... je veux le mettre hors d'état de me nuire... il n'est plus ministre de la police... Vous allez partir pour son château de Ferrières où il est maintenant, vous exigerez de lui, en mon nom, tous mes papiers...

—Sire, il m'en faudrait la liste...

—La voici!... dit-il en jetant à Dubois la grande feuille d'hiéroglyphes.

—Et si monsieur le duc d'Otrante refuse? demanda le préfet persuadé que le rusé ministre ne se dessaisirait jamais de papiers qui étaient sa sauvegarde, les papiers relatifs à l'exécution du duc d'Enghien.

—S'il refuse! s'écria l'Empereur avec colère, vous prendrez dix gendarmes... qu'il soit mené à l'Abbaye... et je lui ferai voir qu'un procès peut se conduire rapidement... Allez, mon cher Dubois, et débarrassez-moi de ce traître!...

Soulagé par cet acte de vigueur, l'Empereur signa le décret qui nommait le duc de Rovigo ministre de la police, et aussitôt sa fureur disparut; il congédia avec un sourire Cambacérès et Dubois. Puis il descendit chez l'Impératrice, la surprendre au milieu de ses femmes; pour se distraire il la pria de lui jouer un air de harpe.

Dubois s'acquitta de son mieux de sa mission, mais il ne put rien saisir à Ferrières: Fouché avait mis en lieu sûr les papiers qu'il vendit par la suite à Louis XVIII. Ces papiers n'avaient d'ailleurs pas l'importance que leur attribuait Napoléon. Ils établissaient surtout que l'exécution du duc d'Enghien avait eu pour instigateur Savary, depuis duc de Rovigo, le successeur même de Fouché.

Fouché, après avoir protesté devant Dubois du respect avec lequel il accueillait sa disgrâce, et annoncé son prochain départ pour Rome, quitta secrètement Ferrières et vint s'embusquer à Paris, dans une petite maison très discrète.

Là, entouré d'agents sûrs, qu'il employait à une besogne de contre-police personnelle, il surveilla étroitement l'Empereur, l'Impératrice et ceux qui les approchaient.

Etant au ministère, il lui était arrivé de recevoir des rapports assez obscurs, mais dont le contenu l'avait vivement intéressé, sur le compte de l'écuyer autrichien, placé par S. M. François II auprès de Marie-Louise, M. de Neipperg.

Quelques observations personnelles lui avaient permis de vérifier l'exactitude des indications fournies par ses agents.

—Le comte de Neipperg est amoureux de l'Impératrice, se dit-il, en souriant,—et son profil de renard prenait une expression de malice extraordinaire... la chose est évidente... elle l'était même trop, puisque l'Empereur s'en est aperçu et qu'il a congédié l'écuyer.

Il réfléchit un instant, huma une légère prise de tabac, puis se dit avec un nouveau sourire:

—L'Impératrice l'aime-t-elle?... Question à vérifier... d'ailleurs, je verrai bien... Neipperg est parti... mais il reviendra... je suis certain qu'il ne fera qu'une courte apparition à Vienne... juste le temps de laisser vérifier par l'ambassadeur de France sa présence... et qu'il repartira aussitôt.

Il prit une seconde prise de tabac en murmurant:

—Comme le lièvre au gîte, ce galant retournera au palais... alors je le happerai au passage et le rapporterai, en chien fidèle, à l'Empereur qui ne pourra nier mon zèle et réparera son injustice présente... ou bien, car l'Impératrice est puissante et peut beaucoup auprès de Napoléon, je la préviendrai du danger... je la protégerai... je la sauverai... Et Marie-Louise m'en témoignera de la reconnaissance... Les amours des souverains, c'est le salut des serviteurs méconnus comme moi!...

Et enchanté de sa perspicacité, Fouché, confiant, rassuré, se dit en se frottant les mains:

—Que Neipperg revienne d'ici deux mois... et je vous renverrai dans vos terres, monsieur le duc de Rovigo!...

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