X
NAPOLÉON JALOUX
Marie-Louise aima-t-elle jamais Napoléon?
Il est possible que dans les premiers mois de cette union, conclue par la cour d'Autriche comme une affaire, bâclée plutôt comme un armistice sous le feu de l'ennemi, cette jeune Allemande ait pris goût aux plaisirs du mariage et qu'elle ait ressenti quelque reconnaissance pour celui qui les lui faisait connaître.
Plus tard, non seulement elle oublia cette lune de miel, mais elle ne se fit aucun scrupule de confesser que Napoléon lui avait toujours été indifférent. Voici comment elle accueillit la nouvelle du dénouement fatal qui la faisait veuve de l'Empereur:
Un courrier lui apporta à Parme cette laconique dépêche de son père:
«Le général Bonaparte a succombé à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821, à cinq heures quarante-cinq minutes du soir, aux suites d'une longue et douloureuse maladie. Je vous envoie, ma chère fille, mes affectueuses consolations. Le général Bonaparte est mort chrétiennement. Je joins mes prières aux vôtres pour le repos de son âme, et j'adresse à Dieu mes vœux pour qu'il conserve Votre Majesté sous sa sainte garde.
»FRANÇOIS.»
Aussitôt elle écrivit à son père pour lui accuser réception de sa dépêche et de la nouvelle qu'elle contenait:
«J'avoue, ajoutait-elle, que je suis extrêmement frappée. Quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif, d'aucun genre, pour lui, je ne puis oublier qu'il est le père de mon fils, et que, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, il m'a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l'on puisse désirer dans un mariage de politique. Je suis donc très affligée, et, quoiqu'on doive être heureux qu'il ait fini son existence malheureuse d'une façon chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore bien des années de bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de moi...»
Ces sentiments ne révèlent pas un très vif souvenir des premières heures d'intimité, au lendemain de l'initiation brusque du palais de Compiègne.
Elle fut cependant ardemment aimée par celui qui semblait d'abord n'avoir obéi qu'à un désir vaniteux. Il avait pu convoiter la fille de l'Empereur d'Autriche et vouloir des enfants d'une archiduchesse; une fois maître et époux, il devint aimant et esclave. Ce fut réellement la femme qu'il aima en elle.
Il s'ingéniait à lui plaire. Il multipliait les cadeaux, il prodiguait les attentions.
Marie-Louise recevait tout avec son indifférence hautaine, comme un tribut qui lui était dû.
Une seule gâterie parut lui arracher un cri de joie et de reconnaissance.
Nous avons dit avec quel désespoir Marie-Louise avait dû se séparer de son chien Zozo. L'aversion de Napoléon pour ces animaux d'appartement avait paru nécessiter l'abandon du king's-charles. Berthier avait reçu les confidences de l'archiduchesse à la suite de ce gros chagrin, et, en excellent courtisan, il avait projeté de faire, si Napoléon y consentait, une agréable surprise à sa jeune Impératrice.
Il avait donc, secrètement, le jour du départ, après la dernière caresse faite par Marie-Louise à Zozo, emballé le toutou dans une caisse capitonnée, et l'avait ainsi transporté jusqu'à Paris.
Là, Berthier raconta à l'Empereur quel hôte, non compris sur la liste de la suite autrichienne, il lui amenait.
Loin de se fâcher, l'Empereur sourit et félicita Berthier d'avoir songé à procurer cette satisfaction à l'Impératrice. Il fit aussitôt disposer une jolie corbeille de soie rose dans une pièce voisine de la chambre de Marie-Louise. Adroitement, il amena la conversation sur le king's-charles laissé à Vienne, et, comme la jeune femme témoignait son chagrin, il ouvrit brusquement la porte, en disant avec la joie dans les yeux du bonheur qu'il préparait à celle qu'il aimait:
—Ne pleure plus, ma Louise... Voilà ton petit compagnon retrouvé!
Marie-Louise se précipita sur Zozo, le couvrit de caresses et, sa première tendresse apaisée, revint à l'Empereur qu'elle embrassa de bon cœur, pour la première fois peut-être. Le grand homme amoureux s'estima trop content d'avoir les restes du king's-charles et, toute la journée, il eut une fête dans l'âme.
Non seulement pour sa Louise, comme il la nommait, car il s'était mis à la tutoyer et exigeait qu'elle lui rendît le même tutoiement, ce qui, d'ailleurs, ne choquait nullement cette princesse de goûts très bourgeois, il surmontait son aversion pour les petits chiens de dames, mais encore il modifiait l'une de ses habitudes les plus invétérées: celle de manger vite et de traiter les repas comme une simple halte au milieu des affaires de la journée.
Marie-Louise avait un appétit de garde-chasse. Il lui fallait rester longtemps à table et les menus devaient être chargés. Napoléon s'y résigna, heureux de la voir s'empiffrer à son aise.
Pour elle, à quarante-et-un ans, il avait repris ses habitudes de jeunesse joueuse, sa gaîté d'écolier lâché, du temps des parties de barres, du colin-maillard et des quatre-coins, dans le parc de la Malmaison. Il s'amusait avec elle à des jeux de ballon, à cache-cache, au chat perché.
Le soir, sous les arbres de Compiègne et de Saint-Cloud, il organisa avec les dames des jeux dits innocents et on put voir le vainqueur de l'Europe «sur la sellette» ou bien derrière un paravent demandant la sœur Louise en qualité de portier du couvent.
Marie-Louise voulut avoir un cheval; ce fut lui-même qui s'improvisa maître de manège et quand elle sut monter, il négligea, pour la première fois de sa vie, les grandes affaires de l'Etat, les ordres à dicter, les états et les situations à vérifier, tout le détail de l'administration de son vaste empire qu'il voulait surveiller de ses propres yeux, pour s'en aller galoper aux côtés de la jeune amazone.
Malheureusement à tout instant des complications survenaient dans la politique qui le forçaient à interrompre la chevauchée et à remonter précipitamment dans son cabinet.
Il s'éloignait le cœur gros, laissant Marie-Louise insoucieuse, plutôt gaie, continuer sans lui sa promenade.
Alors, à point nommé, comme s'il eût guetté le moment où l'Empereur devait s'éloigner, le comte de Neipperg paraissait et l'Impératrice lui faisait un signe amical. Il accourait:
—Pars, Napoléon, disait l'Impératrice, je ne veux pas te disputer à Savary ou à Talleyrand... va t'occuper de tes soldats et de tes espions de police, moi je ferai encore deux ou trois temps de galop... Oh! sois sans inquiétude! il ne m'arrivera rien... d'ailleurs Neipperg m'accompagnera!...
Avec un gros soupir, l'Empereur tournait bride et rentrait au palais, nullement inquiet d'ailleurs en ce qui concernait Neipperg.
Cet écuyer autrichien avait été placé auprès de Marie-Louise par son père. C'était une sorte de tuteur choisi par François II; il ne pouvait lui venir à la pensée de le soupçonner d'une intrigue galante avec Marie-Louise.
L'âge de Neipperg, sa situation subalterne ajoutaient à la confiance de l'Empereur.
Il lui était d'ailleurs permis de supposer, sans fatuité, que Marie-Louise n'irait pas lui préférer ce surveillant, sans gloire, sans prestige, posté à ses côtés par François II pour remplacer la duègne de la cour de Vienne.
Mais, avec les femmes, fussent-elles impératrices, l'invraisemblable devient souvent la vérité et le pire est presque toujours certain.
La jalousie de Napoléon à l'endroit de Neipperg s'éveilla brusquement.
Il accompagnait l'Impératrice dans une de ces rapides chevauchées à Saint-Cloud, quand, à un détour du chemin, au pied d'une côte montant vers Montretout, une gigantesque silhouette apparut, debout sur la route...
L'homme, le géant plutôt, portait une vieille capote bleutée, sur laquelle brillait l'étoile des braves, une casquette plate. Il avait le bras gauche en écharpe, mais le bras droit, très valide, tenait horizontalement, dans la position du soldat présentant les armes, une grosse et longue canne à pomme d'argent.
Ce géant, au costume moitié civil, moitié militaire, était accompagné d'une femme en vêtements noirs.
Il s'était campé, au bas de la montée, dans l'intention visible d'attirer l'attention de l'Empereur, chevauchant auprès de l'Impératrice, suivis seulement du comte de Neipperg et du fidèle Roustan, dans son costume de mameluck, avec turban, larges pantalons, cimeterre et pistolets à pommeaux cuivrés passés à la ceinture.
Bien que brave, téméraire même en face des assassins apostés sur ses pas, Napoléon, en compagnie de l'Impératrice, prenait quelques précautions.
Il regarda cet homme de taille démesurée qui semblait le guetter au passage et, modérant l'allure de son cheval, il l'observa, nullement inquiet d'ailleurs, et ne songeant pas à faire appel à Roustan.
Un cri perçant de: «Vive l'Empereur!» s'échappa de la poitrine du grand diable présentant toujours, comme un fusil, sa grosse canne à pomme d'argent.
Napoléon arrêta brusquement son cheval et héla l'homme:
—Viens ici, toi?
—Oui, sire!...
Le géant s'approcha, raide, sérieux, tenant toujours la canne.
—Je t'ai vu quelque part, dit brusquement l'Empereur.
—Oui, sire, partout!...
—Attends donc... n'es-tu pas le tambour-major du 1er grenadiers de ma garde?...
—Je l'étais, sire!
—Pourquoi ne l'es-tu plus?
—Mon bras, sire... un biscaïen, maladroitement attrapé au passage...
—Où ça?...
—Dans l'île Lobau.
—Ah! la terrible bataille! Essling! Aspern!... tombeau de mes braves!... c'est là que j'ai perdu Lannes... Tu as servi sous le duc de Montebello, mon ami? demanda l'Empereur d'un ton douloureux, car le souvenir de la bataille restée douteuse à Essling, évoquant la mort de son meilleur ami, celui qui ne l'aurait pas trahi aux jours de malheur, lui était toujours pénible.
—Sire, j'avais l'honneur de l'avoir derrière moi à Berlin, quand le premier, la canne haute, je suis entré à la tête du 1er grenadiers dans cette capitale des Prussiens...
Napoléon éclata de rire.
—Parbleu! je te reconnais... c'est moi qui t'ai décoré...
—En personne, sire!
—Le soir d'Iéna... tu avais fait des prisonniers.
—Un escadron de dragons rouges...
—A toi tout seul!
—Avec ma canne!... Et puis, on vous savait dans les environs, sire!...
—C'est bon, flatteur!... Oh! à présent, la mémoire m'est revenue... Tu te nommes La Violette!...
—Présent, sire!...
Et La Violette fit décrire un véritable moulinet d'honneur, qui donna peur au cheval de l'Impératrice. Elle écoutait indifféremment le colloque de l'Empereur avec le vieux soldat.
—Eh bien! dit l'Empereur, se penchant et pinçant fortement l'oreille de La Violette, que me demandes-tu?
La Violette montra la jeune femme en deuil, restée à quelques pas, toujours agenouillée, et dit:
—Sire, c'est une pétition...
L'Empereur fit un mouvement d'impatience.
—Que veut cette femme?... Une pension... Y a-t-elle droit?... Est-elle veuve d'un de mes soldats?
La Violette, sans répondre, fit signe à la femme de s'approcher.
Se relevant, tremblante, les yeux rougis, la solliciteuse balbutia:
—Sire, je viens demander justice... grâce...
—Justice, vous l'aurez!... Grâce, c'est différent!... De quoi s'agit-il? Levez-vous!
—Sire, lisez, je vous en prie...
Et elle tendit à l'Empereur un papier.
Napoléon le déploya, courut à la signature et s'écria:
—Général Malet!... c'est du général Malet! un incorrigible jacobin... un conspirateur, un traître... un idéologue aussi... Que me veut-il? Je pouvais le faire fusiller pour ses manœuvres et ses machinations, je me suis contenté de l'envoyer à Sainte-Pélagie... Qu'il y reste! qu'il s'y fasse oublier!
—Que Votre Majesté daigne lire! murmura la femme, reprenant un peu d'aplomb.
Napoléon parcourut rapidement le papier qui lui était remis. C'était une lettre, conçue en termes très soumis, du général Malet, arrêté depuis deux ans, à la suite d'une tentative des Philadelphes, surprise par la faute d'un des conspirateurs, le général Guillaume, qui avait cherché à embaucher un ami, le général Lemoine, officier en disponibilité. Celui-ci, désireux de rentrer en grâce et de faire effacer ses mauvaises notes, avait averti le préfet de police du complot et livré les noms qu'il savait. Malet se trouvait peu compromis; c'était Demaillot qui, seul, portait le poids de la délation.
Voici ce que portait la lettre de Malet:
«Sire, après avoir fait, dans le principe de cette malheureuse affaire, tout ce que le devoir et l'honneur me prescrivaient pour éclairer Votre Majesté sur mon innocence, j'étais résolu à attendre dans le silence l'acte de justice et de clémence qui devait me rendre à la liberté.
«Deux ans se sont écoulés, sire, et je suis encore détenu comme coupable pour avoir répété des propos, peut-être indiscrets, mais certainement exagérés, envenimés avec l'intention de faire planer sur ma tête d'odieux soupçons, à l'abri desquels j'aurais dû être par le souvenir de ma conduite passée. Puisqu'elle est méconnue, et que peut-être les services que j'ai été assez heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais parvenus à sa connaissance, je crois nécessaire de les retracer le plus brièvement possible et d'y joindre ci-après ce mémoire, en la suppliant d'y donner un moment d'attention...»
L'Empereur, plus favorablement disposé par les termes repentants de cette supplique, regarda rapidement les états de service du général Malet, parmi lesquels le pétitionnaire n'avait eu garde d'oublier son adhésion complète au Dix-Huit Brumaire.
—Mais ce Malet n'est pas si terrible que me l'avait dépeint Fouché, murmura l'Empereur satisfait du ton respectueux de ce conspirateur. Ce n'était donc pas l'indomptable rebelle qu'on lui avait désigné dans les rapports de police.
Il tourna quelques pages du Mémoire et donna un coup d'œil à la conclusion.
Elle était d'une humilité qui ne laissait rien à désirer.
Le général Malet, après avoir énuméré ses disgrâces, terminait ainsi:
«Tant d'infortunes, sire, seraient faites pour porter la désolation dans l'âme la plus courageuse; mais une pensée consolante vient se présenter à mon imagination, c'est que le plus bel attribut du pouvoir monarchique est celui qu'a le monarque de faire cesser et de réparer d'un seul mot les malheurs non mérités de plusieurs condamnés.
»J'attendrai ce mot, sire, de votre justice et de votre bonté pour obtenir ma liberté, et comme j'ai le regret de penser que mes services ne peuvent plus être utiles à Votre Majesté puisqu'elle m'a mis à la retraite, par son décret du 31 mai 1808, je la supplie de vouloir bien donner l'ordre à son ministre de la guerre de me faire payer ma solde de retraite à l'Ile de France, où j'ai l'intention de me retirer avec ma famille, si Votre Majesté n'y voit aucun inconvénient.
»Je suis, avec un profond respect, sire, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant et fidèle serviteur.
»Général MALET.»
L'Empereur murmura:
—Ce sont là de très bons sentiments... et j'aime à constater ce repentir qui paraît sincère chez le général Malet... mais je ne peux lui accorder la liberté qu'il réclame... ce serait d'un déplorable exemple... il faut étouffer jusqu'à un soupçon de rébellion dans l'armée... Tout ce que je puis faire, madame, c'est d'autoriser le général Malet à sortir de Sainte-Pélagie... il séjournera encore quelque temps dans une maison de santé... sa captivité sera ainsi adoucie... après, j'aviserai. Es-tu content, La Violette?
Et Napoléon se tourna vers le tambour-major avec gaîté. Au fond il était enchanté de se montrer clément envers un ennemi qui paraissait aussi peu redoutable que le général Malet.
Il allait remettre son cheval au petit trot et rejoindre l'Impératrice, qui, au cours de l'audience ainsi accordée en plein air, s'était éloignée en compagnie de Neipperg, quand la solliciteuse dit:
—Sire, vous venez d'accorder la grâce... à présent c'est justice que je demande...
L'Empereur s'arrêta net et dit:
—Qui êtes-vous d'abord?... Une parente du général Malet... sa femme, sa fille?...
—Je n'ai pas cet honneur, sire... demandez à La Violette, il vous dira qui je suis... c'est un témoin que vous croirez...
—Parle! dit Napoléon au tambour-major, rouge, effaré, passant sa canne sous son bras en portant la main à sa casquette, militairement.
—Voilà, mon Empereur... cette femme, c'est un soldat...
—Tu es fou?... parle tranquillement...
—Sire... elle a fait autrefois campagne avec moi... on la nommait le Joli Sergent.
L'Empereur eut un geste de surprise.
—Le Joli Sergent!... Je connais ce nom... Avancez, madame... Je vous ai vue autrefois...
—Oui, sire, il y a bien longtemps... à Paris, à l'hôtel de Metz. Vous avez bien voulu vous occuper de moi... de nous... je veux dire de Marcel... qui était aide-major à Valence... et que votre protection a fait venir à Verdun...
—Marcel?... attendez donc... il me semble que je connais aussi ce nom... Qu'est-il devenu, l'aide-major Marcel?...
—Sire, lui aussi a été arrêté avec le général Malet... il est détenu à Ham...
—Il conspirait contre moi?...
—Il a pu être entraîné, par son amitié, à formuler des plaintes, des regrets, des espérances aussi... Mais Marcel n'a jamais été avec les ennemis de Votre Majesté... Ayant découvert qu'un homme qu'il croyait un bon Français, comme lui, conspirait pour ramener en France les princes... il a dénoncé cet agent du comte de Provence...
—Le nom de cet émissaire... le savez-vous?
—Sire, il se nomme le marquis de Louvigné...
—Il n'est pas arrêté?...
—Il est en liberté, sire, et c'est Marcel qui reste prisonnier...
—Je vérifierai ce que vous m'apprenez là, madame... Ah! reprit l'Empereur, après un instant de réflexion, à qui Marcel avait-il confié les projets de cet agent des Bourbons qu'il avait surpris?...
—Au ministre de la police, sire, à monsieur le duc d'Otrante...
—Fouché ne m'a rien dit!... Il ne m'a pas parlé de ce marquis de Louvigné, ni de ce complot... le coquin! Il est d'accord avec eux, grommela l'Empereur, très irrité... C'est bon, madame; si les choses sont ainsi que vous me le dites, j'aviserai, et je ferai justice!...
Et l'Empereur, très agité, tourna son cheval et le lança dans la direction qu'avait prise l'Impératrice, tandis que La Violette faisait décrire à sa canne, de son bras valide, une série de moulinets en signe de satisfaction, et disait à Renée:
—Ça marche!... l'Empereur a pris votre papier et il a dit qu'il s'occuperait de Marcel... Il ne l'oubliera pas, allez! C'est qu'il a de la tête, notre Empereur!... Vous avez vu comme il m'a reconnu, comme il a dit tout de suite: «Parbleu! ce grand imbécile-là, c'est La Violette!»
Renée, rassurée par l'attitude de l'Empereur, reprit espoir et dit à La Violette, en lui montrant une guinguette dont la verte tonnelle invitait à la halte:
—Chef, vous devez avoir soif... Venez, je vous invite...
—Une bouteille n'est pas de refus, Joli Sergent!... Il fait chaud... et puis, de parler à l'Empereur, ça m'altère...
—Je vais écrire à mon prisonnier, dit Renée; j'ai hâte de lui donner ces bonnes nouvelles... Le général Malet transféré dans une maison de santé, c'est un acheminement vers la liberté. Quant à Marcel, l'Empereur, mieux informé, ne le laissera pas dans un cachot...
—Buvons à sa sortie... et puis aussi à la santé de notre Empereur! dit gaiement La Violette, s'attablant sous la tonnelle où Renée le suivit, moins triste, souriant presque.
Tandis que Renée écrivait à Marcel et que La Violette se remémorait ses campagnes en vidant bouteille, Napoléon courait à travers le parc, cherchant l'Impératrice.
Il remarqua des traces fraîches de chevaux dans une allée, puis brusquement la piste s'effaçait... on voyait à l'herbe foulée que les cavaliers avaient quitté le sentier pour s'enfoncer sous bois...
—C'est singulier! se dit l'Empereur, pourquoi Louise s'est-elle écartée de la route... a-t-elle eu un accident?... les chevaux se sont-ils emportés?...
Inquiet, il pénétra à son tour sous la futaie, suivi de Roustan.
A peine avait-il fait quelque chemin, qu'il aperçut deux chevaux attachés à un arbre...
Il reconnut la monture de l'Impératrice...
Aussitôt il mit pied à terre, car les branches des arbres rapprochés en rendaient difficile le passage à un cheval, et après avoir jeté la bride à Roustan, il s'engagea seul dans l'épaisseur du bois.
Une clairière se trouvait à peu de distance, au milieu de laquelle un kiosque rustique avait été élevé,—abri des gardes ou des chasseurs surpris par la pluie.
Un bruit de voix s'échappait du kiosque.
Napoléon reconnut le timbre aigu de l'Impératrice auquel se mêlait le baryton d'un homme.
Les yeux de Napoléon prirent un éclat dur et une légère fébrilité se manifesta dans la main tenant la cravache.
Son pouls n'eut pas une pulsation de plus cependant. Napoléon était un être extraordinaire en tout, et la circulation du sang se faisait chez lui avec une régularité et une lenteur exceptionnelles. Corvisart, son médecin, affirmait qu'il n'était jamais parvenu, en l'auscultant, à entendre battre son cœur.
Mais ses colères, pour être exemptes de fièvre, n'en étaient pas moins terribles.
En une seconde, mille pensées irritantes, douloureuses, atroces, s'étaient bousculées dans son cerveau.
Le soupçon vague, le doute confus, se dessinaient et prenaient corps en son esprit troublé...
La jalousie s'insinuait, l'envahissait...
Au lieu de se modérer, d'attendre, de se rendre compte, car la conversation des hôtes du kiosque était tenue à voix assez haute pour être entendue par lui, il se précipita comme un furieux vers l'asile rustique, en disant à Neipperg, d'ailleurs debout, à distance très respectueuse de l'Impératrice assise:
—Que faites-vous ici, monsieur!... sortez!... l'Impératrice ne doit pas rester ainsi en tête à tête avec vous au fond des bois!...
Neipperg s'inclina, ne répondit rien et sortit.
L'Impératrice, sans se départir de sa grande tranquillité, dit en riant:
—Qu'as-tu donc, Napoléon, serais-tu jaloux?...
L'Empereur, dont la colère ne pouvait tenir en face des charmes de sa femme, pour lui tout-puissants, balbutia une protestation.
La jalousie était un sentiment d'infériorité dont il devait se trouver exempt. Neipperg, placé par l'empereur d'Autriche auprès de sa fille, ne pouvait lui donner de l'ombrage; cependant la familiarité visible et la grande place que semblait prendre cet écuyer dans l'affection de sa souveraine exigeaient son départ...
Il recevrait, avec une jolie indemnité, l'ordre de s'en retourner en Autriche.
Marie-Louise n'insista pas pour garder auprès d'elle son écuyer.
Mais elle éprouva une vive colère de la mesure prise par Napoléon.
Il lui sembla ridicule avec ses soupçons, odieux avec sa jalousie.
Neipperg, auquel elle avait jusque-là témoigné seulement de la bienveillance, lui parut une victime de la tyrannie conjugale.
Elle s'occupa de lui, passa en revue dans son esprit les mille détails qui lui avaient échappé de leurs entretiens de chaque jour. Il garda une place considérable dans sa pensée. Elle se ressouvint avec attendrissement de la première fois qu'elle l'avait rencontré. L'aventure de l'étang et de la fleur prit alors un relief exceptionnel à ses yeux. Elle comprit que Neipperg l'aimait.
Elle s'avoua qu'il ne lui déplaisait pas, et avec complaisance, elle se mit à énumérer ses attentions, ses soins, ses attitudes, son air respectueux toujours et pourtant légèrement dominateur, qui faisait qu'auprès de lui, elle, l'orgueilleuse impératrice, si peu impressionnée par Napoléon, se sentait faible, soumise, vaincue...
Le jour du départ de Neipperg, elle pleura en cachette dans sa chambre, consigna Napoléon sous prétexte de migraine, et, au moment où l'écuyer congédié montait en berline, une femme de chambre lui remit une petite boîte, qu'il ouvrit avec émotion et bonheur:
La boîte contenait une bague avec une fleur bleue, semblable à celle de Schœnbrunn, une de ces fleurs d'Allemagne que l'on nomme myosotis et encore: ne m'oubliez pas!...
Neipperg passa la bague à son doigt, mit la fleur sur son cœur, et, montant dans la voiture, lança à tout hasard un baiser dans la direction de la chambre où se trouvait l'Impératrice.
Marie-Louise, derrière un rideau, immobile et haletante, suivait des yeux Neipperg s'éloignant; elle reçut le baiser des yeux, et du fond du cœur le rendit.