XIII
LA CRÉANCE DE LA BLANCHISSEUSE
L'ordre transmis par M. de Rémusat était formel.
L'Empereur mandait sur-le-champ la duchesse de Dantzig dans son cabinet.
M. de Rémusat s'étant retiré, sa mission remplie, la duchesse se hâta de passer une robe, de s'envelopper d'un manteau pour se rendre au cabinet impérial.
L'Empereur travaillait à son bureau, éclairé de trois bougies et d'une lampe, ayant auprès de lui Constant, son valet de chambre, qui lui préparait une tasse de café.
Des officiers d'ordonnance, en brillant uniforme, M. de Lauriston, M. de Brigode, attendaient les plis que leur remettait l'Empereur. C'était dans les couloirs un va-et-vient continuel d'estafettes.
Très nerveux, très agité, Napoléon signait d'une main fiévreuse les pièces déposées devant lui.
Il parcourait d'un œil furieux des journaux étrangers, remplis de correspondances scandaleuses visant sa vie privée, surtout celle de ses sœurs... Le sabreur Junot, l'amant de Caroline et le pompeux M. de Fontanes, grand-maître de l'Université, faisaient les frais de ces anecdotes malveillantes.
Après avoir lu, l'Empereur froissait et jetait au feu les fragments de ces feuilles hostiles, découpés et présentés chaque jour par Savary.
Un de ces venimeux articles avait plus particulièrement irrité l'Empereur: il y était parlé de la disgrâce infligée à M. de Neipperg, l'écuyer de l'Impératrice, placé auprès d'elle par son auguste père, et on y insinuait que, depuis le départ de ce cavalier servant, Marie-Louise se désespérait, languissait et maudissait la jalousie de Napoléon.
A ces causes de nervosité était venu s'adjoindre un très vif mécontentement: ses deux sœurs, toujours en querelle,—Elisa de plus en plus jalouse de Caroline faite reine, alors qu'elle n'était que duchesse de Lucques et de Piombino,—avaient eu avec lui une altercation qui, commencée en français, s'était terminée en patois corse, avec une exubérance de gestes toute méridionale.
Au milieu de la dispute Napoléon, impatienté, cherchant vainement à imposer silence aux deux bavardes corneilles, cessant de tisonner dans la cheminée où il se chauffait rageusement les pieds, avait empoigné les pincettes et les brandissant d'une façon comique et terrible, en avait menacé ses sœurs, comme au temps des misères et des plaintes dans la pauvre maison de Marseille.
La maréchale Lefebvre, contre laquelle la reine de Naples et la grande-duchesse de Lucques et de Piombino avaient déposé une plainte en règle, pouvait donc s'attendre à une réception peu aimable.
Elle s'était cependant armée de courage et, confiante dans sa présence d'esprit, elle s'était préparée à tenir tête au maître redouté qui la mandait pour la tancer.
A tout hasard, comme une arme de défense suprême, avant de se mettre en route, fouillant dans le «bonheur du jour» où elle serrait ses bijoux et ses objets les plus précieux, elle en avait tiré un papier jauni, aux plis fatigués, aux cassures vénérables, attestant un long séjour dans un portefeuille.
Elle fit glisser en son corsage cette paperasse qu'elle avait considérée un instant avec attendrissement, comme un témoin évocateur du passé, et, plus forte, se sentant capable de riposter aux coups de boutoir de l'Empereur, elle traversa d'un pas assez ferme les longs corridors du palais de Compiègne, les vestibules où sommeillaient les officiers de service, et arriva devant le seuil du cabinet impérial.
Roustan, le fidèle mameluck, montait la garde.
Un des aides de camp annonça la duchesse de Dantzig et se retira.
Catherine Lefebvre entra, fit la révérence gravement et attendit, debout, que l'Empereur, lisant un état remis par le ministre des Finances, lui adressât la parole.
Un silence profond emplissait le cabinet de Napoléon.
On n'entendait que le tic-tac régulier d'une belle horloge aux colonnes de bois tors avec des appliques de cuivre doré, et le sifflement doux des bûches brûlant dans la cheminée.
Tout à coup l'Empereur releva brusquement la tête:
—Ah! vous voilà, madame la maréchale! Eh bien! j'en apprends de belles sur votre compte... que s'est-il passé avant-hier?... toujours des violences de langage, des expressions crues, qui donnent à rire à tous les gazetiers de l'Europe et font ressembler ma cour au carreau des Halles... Je sais que vous n'êtes point sotte... mais vous ne pouvez parler le langage des cours... vous ne l'avez pas appris... Oh! je ne vous en veux pas de cette ignorance... je n'en veux qu'à Lefebvre de s'être marié sergent quand il avait dans sa giberne un bâton de maréchal!...
Napoléon s'arrêta, alla à la crédence où se trouvait placée la cafetière sur un réchaud, se versa une demi-tasse et avala brûlante l'odorante boisson.
Puis, revenant à Catherine, immobile, calme, laissant passer l'averse:
—Votre situation à la cour est devenue impossible... vous partirez donc... votre douaire sera réglé... vous n'aurez pas à vous plaindre des conditions de fortune dans lesquelles vous serez placée... Votre divorce ne changera rien à votre rang, à vos prérogatives... j'ai déjà dit tout cela à Lefebvre, vous en a-t-il parlé?...
—Oui, sire... Lefebvre m'a tout dit...
—Et que lui avez-vous répondu?
—Moi?... je lui ai ri au nez!...
L'Empereur, de surprise, lâcha la tasse d'argent qu'il enlevait de la soucoupe. Elle retomba avec un bruit argentin.
—Que signifie ce langage?... et Lefebvre, lui, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait?
—Il m'a embrassée en jurant qu'il ne vous obéirait pas!...
—C'est trop fort!... vous osez me répondre ainsi, à moi, votre Empereur, votre maître!...
—Sire, vous êtes notre maître, notre Empereur, c'est exact, dit avec fermeté la maréchale; vous pouvez disposer de nos biens, de notre existence à Lefebvre et à moi... nous vous devons tout!... vous êtes l'Empereur, et vous pouvez, d'un geste, d'un simple signe, lancer sur le Danube ou sur la Vistule cinq cent mille hommes qui, avec joie, se feront tuer pour vous... Mais vous ne pouvez pas faire que Lefebvre et moi nous ne nous aimions pas, vous ne pouvez pas nous séparer... Votre puissance s'arrête là... et si vous avez tenté de gagner cette bataille, vous la perdrez!...
—Vous croyez?... Mais, madame, puisque vous avez la langue bien pendue à ce que j'entends... vous devriez savoir la retenir et ne pas donner à ma cour le spectacle de scandales trop fréquents... comme celui d'hier... N'avez-vous pas insulté la reine de Naples, la grande duchesse de Lucques et de Piombino?... Vous ne respectez pas l'Empereur dans la personne des membres de sa famille... Puis-je tolérer ces impertinences publiques, ces outrages qui semblent une gageure?...
—Sire, vous avez été mal informé... Je n'ai fait que me défendre... les insultes ne venaient pas de moi... Les sœurs de Votre Majesté outrageaient l'armée!...
Napoléon fit un bond sur son fauteuil, où il s'était jeté dans un de ces accès de brusquerie qui lui étaient familiers.
—L'armée! s'écria-t-il, que voulez-vous dire?... Qui a outragé l'armée?
—Vos sœurs, sire, en ma personne!... dit Catherine, se redressant fière, presque hardie, prenant une attitude militaire.
—Je ne vous comprends pas... expliquez-vous!
—Sire, les sœurs de Votre Majesté m'ont reproché d'avoir fait partie de ces héroïques soldats de Sambre-et-Meuse dont la gloire a pu être égalée mais n'a pas été surpassée.
—C'est vrai!... Mais comment étiez-vous de ces braves?
—Vivandière, sire, au 13e léger... J'accompagnais Lefebvre.
—Vous avez fait campagne? demanda l'Empereur subitement radouci et intéressé.
—Oui, sire... Verdun, Jemmapes, Altenkirchen... J'ai servi dans l'armée du Nord... armée de la Moselle... armée du Rhin... armée de Sambre-et-Meuse... Dix-huit campagnes... une citation à l'ordre du jour de l'armée à l'affaire d'Altenkirchen.
—Une citation, vous!... c'est étonnant!
—Action d'éclat, oui, sire... et ce n'était pas commode de se faire remarquer dans ces armées-là... Avec Hoche, Jourdan, Lefebvre, tout le monde était des héros.
—Mais c'est très bien!... c'est très beau! dit l'Empereur souriant. Comment diable Lefebvre ne m'a-t-il jamais raconté tout cela?...
—A quoi bon, sire? il avait de la gloire et des honneurs pour deux... c'est l'occasion qui me fait vous rappeler cela... Sans la circonstance, je n'en aurais jamais parlé... c'est comme ma blessure...
—Vous avez été blessée?...
—Un coup de baïonnette... à Fleurus... là, dans le haut du bras!...
—Voyons!... laissez-moi, madame la maréchale, lui donner le pansement qui convient à ce joli bras...
Et, devenu galant, Napoléon, s'approchant de Catherine, lui prit le bras et appliqua ses lèvres à l'endroit où la baïonnette d'un Autrichien avait laissé sa cicatrice.
Puis, émoustillé, ne songeant plus à gronder, il murmura:
—La jolie peau satinée!... Vous permettez, duchesse?...
—Oh! il n'y a pas d'autre blessure! fit-elle en riant, se dégageant et repoussant les doigts devenus agiles et oseurs de Napoléon séduit, excité, ravi.
Et elle ajouta, avec une malicieuse expression de physionomie:
—Vous avez mis d'ailleurs bien du temps à vous en apercevoir, sire, que j'avais la peau satinée...
—Moi!... vous ai-je donc déjà eue comme cela... près de moi?... dit Napoléon se rapprochant encore, et tapotant doucement le bras dodu de Catherine...
—Oui, sire... oh! il y a longtemps... bien longtemps... c'était au moment du 10 Août... je n'étais pas encore engagée avec Lefebvre... je suis venue le matin, dans une petite chambre de l'hôtel Maugeard, rue du Mail... où vous logiez alors...
—C'est exact!... au deuxième étage...
—Non!... au troisième...
—Et que diable veniez-vous faire dans ma chambrette d'officier d'artillerie?... demanda Napoléon de plus en plus intéressé par tout ce que lui apprenait la duchesse de Dantzig.
—Pardine!... je venais vous rapporter votre linge... vous en aviez grand besoin... Ah! alors, si vous aviez voulu... je ne dis pas que j'aurais été capable de m'en retourner comme j'étais venue... mais vous ne pensiez guère à moi!... vous aviez le nez fourré sur une carte de géographie et tant que je suis restée là, vous n'avez pas bougé plus qu'un terme... C'est comme cela que j'ai épousé Lefebvre!... je ne l'aimais pas encore, et je l'adore à présent... Si vous vous étiez déclaré, je vous aurais préféré à lui, vrai, comme je vous le dis!... Mais tout cela c'est des histoires de l'autre monde... il n'y faut plus penser, sire!...
Et Catherine, en achevant de narrer la scène que nous avons relatée aux premières pages de ce récit, lança à l'Empereur un coup d'œil ironique.
Napoléon la regardait attentivement. Son œil si profond s'emplissait de lueurs étranges à cette évocation du passé. Il reprit avec curiosité:
—Vous étiez donc alors...?
—Blanchisseuse!... mon Dieu oui, sire... c'est ce que m'ont encore reproché vos sœurs...
—Blanchisseuse!... blanchisseuse!... grommelait l'Empereur, vous avez donc fait tous les métiers? Cantinière, passe encore, mais blanchisseuse!...
—Sire, on fait ce qu'on peut quand on veut vivre honnêtement. Sans compter que le métier n'était déjà pas si bon... avec les mauvaises paies... Ainsi, tenez, croiriez-vous qu'il y a dans votre palais un militaire qui me redoit encore une note de cette époque-là...
—Vous ne comptez pas sur moi pour vous la faire payer? dit Napoléon, moitié riant, moitié fâché.
—Mais si, je ne compte que sur Votre Majesté...
—Vous êtes folle!
—Très raisonnable! Je ne réclame que mon dû... D'ailleurs mon débiteur a fait son chemin... il a une belle position aujourd'hui, fit-elle avec une pointe de raillerie, en regardant l'Empereur.
Et elle ajouta, fouillant dans son corsage, et tirant le papier jauni qu'elle y avait glissé quand le chambellan était venu la demander:
—Oh! il ne peut pas nier sa dette... j'ai là une lettre où, reconnaissant la créance, il me priait d'attendre un peu... tenez!... voyez! voici ce qu'il écrivait: «... Je ne puis en ce moment vous régler votre note, ma solde insuffisante pour moi doit encore servir à subvenir aux besoins de ma mère, de mes frères et de mes sœurs, réfugiés à Marseille, à la suite des troubles dont la Corse a été le théâtre... Quand je serai réintégré dans mon grade de capitaine d'artillerie...»
Napoléon s'était élancé vers elle. Il lui prit vivement la lettre qu'elle lisait, et en proie à une visible et profonde émotion:
—C'était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse revit dans ce papier froissé, à l'écriture pâlie... Oui, j'étais pauvre alors, inconnu, dévoré d'ambition, inquiet sur le sort des miens, préoccupé des destinées de mon pays... j'étais seul, sans ami, sans crédit, sans que personne crût en moi... et vous avez eu confiance, vous!... une simple blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!... vous avez été bonne, vous avez été intelligente aussi, seule peut-être vous avez lu dans l'avenir et deviné que le petit officier d'artillerie ne resterait pas toujours dans la chambrette de l'hôtel garni où vous lui laissiez son linge... par compassion pour son abandon et pour sa pauvreté... L'Empereur ne l'oubliera plus!...
Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute sa colère était passée. Il regardait avec une pieuse attention cette lettre, trace ravivée de son passé dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de mémoire pour se rappeler les moindres événements de cette époque.
—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je vous revois telle que vous étiez dans votre boutique de la rue des Orties. Il me semble que j'y suis... Voici l'atelier avec son escalier, ses tables, ses cuviers, sa grande cheminée... La porte de votre chambre était à gauche... une porte d'allée donnait à droite... De grands carreaux, une porte à deux battants, du linge partout, séchant, repassé... Mais comment donc vous appeliez-vous à cette époque, où vous n'étiez pas encore mariée?
—Catherine... Catherine Upscher.
L'Empereur fit un hochement de tête. Ce nom ne lui disait rien.
—Vous n'aviez pas un autre nom? Voyez donc... un surnom... un sobriquet...
—Si... On me nommait la Sans-Gêne!
—J'y suis!... Et vous avez conservé ce surnom à ma cour!...
—Partout, sire!... Sur les champs de bataille aussi...
—C'est juste, dit en souriant l'Empereur, vous avez bien fait de défendre votre noble jupon de vivandière contre l'insolence des manteaux de cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables... C'est moi, Catherine Sans-Gêne, qui désormais vous ferai respecter par tout le monde ici... Soyez demain à la chasse que je donne en l'honneur du prince de Bavière... Devant toute la cour, devant mes sœurs, je vous parlerai de telle façon que nul n'osera plus vous provoquer, ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse pauvre, que vous partagez d'ailleurs avec Murat, avec Ney... avec moi, parbleu!... Mais, voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que l'Empereur acquitte la dette du capitaine d'artillerie... Je vous dois combien, madame Sans-Gêne?
Et l'Empereur, gaîment, fouilla dans sa poche.
—Trois napoléons, sire!
La maréchale tendit la main.
—Vous me comptez un peu cher!... dit Napoléon qui savait éplucher un mémoire et dont la comptabilité immense était minutieusement examinée, en livres, sous et deniers.
—Il y a du raccommodage, sire...
—Mon linge n'était pas si mauvais que cela!...
—Plus mauvais encore!... et puis il y a les intérêts...
—Allons, soit!... je vais m'exécuter...
Et l'Empereur continua à tâter les goussets du gilet, à explorer les poches du pantalon, dans une recherche hâtive et comique.
—Ma foi! je joue de malheur, dit-il avec bonhomie, ces trois napoléons que vous me réclamez, je ne les ai pas sur moi...
—Ça ne fait rien, sire, je vous ferai encore crédit!...
—Merci!... Maintenant, venez, il se fait tard... il faut que vous rentriez... Parbleu! voilà onze heures qui sonnent et tout le monde dort au palais... nous devrions être au lit tous les deux... Je vais vous donner Roustan pour vous accompagner...
—Oh! sire, je n'aurai pas peur... D'ailleurs qui pourrait, la nuit, s'introduire dans le palais? dit avec tranquillité la duchesse.
—Non!... par tous ces corridors, déserts et sombres, il vaut mieux que l'on vous escorte avec un flambeau...
Et l'Empereur, élevant légèrement la voix, cria:
—Roustan!
Une porte intérieure s'ouvrit, et le fidèle mameluck parut.
—Tu vas accompagner madame la maréchale jusqu'à ses appartements. C'est à l'autre bout du palais, dit l'Empereur. Prends un flambeau.
Roustan s'inclina et, empoignant un candélabre, entr'ouvrit la porte du cabinet impérial donnant sur une grande galerie.
Il allait se mettre en route, précédant la maréchale, quand, se retournant, avec le calme oriental, mais aussi avec une expression de gravité qui fit frissonner Catherine, Roustan dit:
—Sire, on marche dans la galerie! Un homme en habit blanc... Il se dirige vers l'appartement de l'Impératrice...