‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 32 sur 35 · XIV

XIV

LES MAMELUCKS DE NAPOLÉON

Napoléon était devenu terriblement pâle en entendant son fidèle Roustan lui signaler la présence d'un homme dans la galerie conduisant aux appartements de Marie-Louise.

Un habit blanc!... avait dit le mameluck...

Qui donc pouvait, parmi ceux qui portaient l'uniforme autrichien, s'introduire ainsi, la nuit, comme un voleur, dans la partie du palais interdite à tous, sinon cet audacieux écuyer, qui avait poursuivi l'Impératrice de ses assiduités?

Le nom de Neipperg se présenta aussitôt à l'esprit de Napoléon.

Mais il réfléchit et se dit:

—C'est absurde!... Neipperg est à Vienne... je m'alarme à tort... Ah çà! est-ce que je deviendrais fou, de rêver partout de cet autrichien?... Non!... l'habit blanc que signale Roustan, c'est quelque ancien chouan, un complice de Cadoudal, ce marquis de Louvigné, peut-être, que Fouché a laissé échapper... Il s'est glissé dans le palais... il vient pour me surprendre pendant mon sommeil... pour m'assassiner... mais je veille, et c'est lui que je vais tenir!...

Alors, rapidement, avec la promptitude qu'il mettait sur le champ de bataille à disposer ses troupes, il fit signe à Roustan de baisser la lampe et de se placer derrière la porte de sa chambre à coucher, prêt à accourir au premier appel.

Il souffla vivement les bougies éclairant son bureau.

Le cabinet impérial demeura sombre. Les tisons mourants de la cheminée jetaient seulement une lueur rougeâtre, très faible, permettant de discerner la porte donnant sur la galerie.

L'Empereur la poussa doucement, puis revenant à la maréchale, il lui prit la main, la serra avec force en murmurant:

—Taisez-vous!...

Catherine tremblait et le secret qu'elle devinait semblait prêt à s'échapper de ses lèvres.

Elle ne doutait pas que Neipperg ne fût l'homme vêtu de blanc signalé par Roustan.

—Le malheureux n'a pas tenu sa promesse, se dit-elle avec douleur... il a voulu revoir quand même l'Impératrice, il est perdu! Que faire?...

Elle cherchait et ne trouvait rien.

Il fallait se résigner, attendre, subir la pression implacable des événements.

Prostrée, tout son sang refluant au cœur, elle s'affaissa sur un canapé, auquel Napoléon, anxieux, mais redevenu calme et maître de lui, s'accouda, attentif, guettant la venue de celui qu'il supposait un royaliste.

Un glissement doux se fit entendre, et sur le tapis un froissement soyeux se produisit.

La porte du cabinet s'était ouverte, et dans la traînée immense que projetaient les bûches agonisantes du foyer, une femme était apparue.

Elle s'avançait avec précaution, l'oreille tendue, les mains tâtant devant et sur les côtés les meubles épars rencontrés...

—Madame de Montebello! murmura la maréchale, reconnaissant la dame d'honneur de Marie-Louise.

Napoléon de nouveau lui serra vigoureusement la main, craignant un cri, un mouvement qui prévînt...

La présence de la dame d'honneur, aux écoutes dans son cabinet, sondant les ténèbres et semblant précéder et guider quelqu'un, lui avait rendu tous ses soupçons...

Il suivait d'un œil, qui devait être chargé de fureur, les mouvements lents et circonspects de madame de Montebello s'assurant que ni l'Empereur, ni personne ne veillait dans le cabinet.

Il la vit s'éloigner doucement, entr'ouvrir la porte sans doute pour gagner par la galerie la chambre de l'Impératrice...

Alors, n'y tenant plus, il s'élança...

Au moment où il franchissait le seuil du cabinet, il se heurta contre un homme qui lui dit:

—Puis-je passer, duchesse?...

Mais Napoléon, empoignant rudement l'intrus, l'amena dans le cabinet, en criant:

—Roustan!...

Le mameluck parut aussitôt, un flambeau à la main.

—Neipperg!... C'est bien lui!... dit avec rage Napoléon, reconnaissant l'homme qu'il tenait.

Effaré, ne sachant que dire, l'imprudent amoureux pris au piège s'efforçait de garder une contenance digne.

Un cri de femme avait répondu à l'exclamation de l'Empereur.

Madame de Montebello, surprise au moment où elle allait ouvrir la porte de l'Impératrice dont elle avait la clef, n'avait pu s'empêcher de révéler sa présence.

Dans sa colère, l'Empereur l'avait oubliée.

—Roustan, emmène cette femme, dit-il en la désignant, et reviens seulement quand je t'appellerai...

Le mameluck entraîna madame de Montebello anéantie.

—A nous deux, monsieur, dit Napoléon vivement à Neipperg à qui Catherine avait lancé un regard de pitié, avec un geste désespéré.

—Que faites-vous dans mon palais... la nuit... vous introduisant comme un voleur?... Je vous croyais à Vienne... Comment êtes-vous ici? Répondez, monsieur, fit Napoléon d'une voix étranglée, cherchant à se maîtriser.

Neipperg, très pâle, s'efforçant lui aussi d'être calme, dit lentement:

—Sire, j'ai en effet quitté Vienne.

—Pour quel motif?

—Sur l'ordre de mon souverain...

—Dans quel but?

—Pour remplir une mission confidentielle auprès de S. M. l'Impératrice... ma souveraine aussi.

—Ah!... et c'est la nuit que vous venez en ambassade?... Vous moquez-vous de moi, monsieur l'envoyé extraordinaire!...

—Votre Majesté m'ayant banni de sa présence, l'entrée au grand jour de ce palais m'étant interdite, j'ai dû me résoudre à tenter d'y pénétrer à une heure insolite, je l'avoue...

—Minuit n'est pas, en effet, l'heure habituelle pour présenter ses lettres de créance...

—C'est l'heure que m'a indiquée ma souveraine...

—L'Impératrice vous a donné rendez-vous à minuit!... dans sa chambre!...

—A minuit S. M. l'Impératrice devait me remettre la réponse que je sollicite d'elle au nom de l'empereur d'Autriche, mon maître...

—L'Impératrice n'a pas pu prendre un tel engagement... vous mentez, monsieur!...

Neipperg tressaillit sous l'insulte.

—Sire, dit-il, les dents serrées, je suis général autrichien, j'ai rang de ministre plénipotentiaire... Je suis ici le représentant de mon souverain auprès d'une archiduchesse d'Autriche... Vous m'outragez... dans votre palais, où je ne puis ni vous répondre, ni vous imposer les égards qui me sont dus, Sire, c'est une lâcheté!

—Misérable! s'écria l'Empereur, justement mis hors de lui par l'audacieuse impertinence de cet homme qui essayait de le braver, dans son propre logis, après avoir essayé de lui voler sa femme...

Et, dépassant la mesure, son tempérament violent reprenant le dessus, d'un geste irréfléchi, Napoléon, portant la main à la poitrine de Neipperg, ajouta:

—Vous êtes venu, la nuit, chez moi, comme un assassin, vous êtes indigne de porter les nobles insignes de votre grade!

Alors, joignant l'action à la menace, d'un mouvement impulsif, Napoléon arracha les aiguillettes de l'uniforme de Neipperg...

Exaspéré, bondissant sous cette violence, Neipperg s'écria:

—Ah! malheur à vous!...

Et, aussitôt, il tira son épée...

Catherine Lefebvre s'était jetée entre lui et l'Empereur...

—A moi, Roustan! avait crié celui-ci, n'ayant, pour se défendre, que les aiguillettes arrachées, qu'il brandissait comme un fouet.

En une seconde, la porte de la chambre impériale s'était ouverte, Roustan bondissait sur Neipperg, le terrassait, le désarmait et lançait un sifflement particulier...

A ce signal, trois mamelucks, placés sous ses ordres pour la sûreté personnelle de l'Empereur, surgissaient et l'aidaient à contenir Neipperg.

La maréchale Lefebvre s'était précipitée vers Napoléon.

—Grâce, sire! soyez clément! suppliait-elle.

Mais Napoléon, la repoussant, alla vers la porte de la galerie et cria:

—Monsieur de Lauriston!... monsieur de Brigode!... monsieur de Rémusat!... venez tous!

Presque aussitôt le chambellan de service et les aides de camp du jour, qui attendaient dans la pièce qui leur était réservée, derrière le cabinet de l'Empereur, accoururent.

—Voici un homme, messieurs, qui a levé l'épée sur moi... M. de Brigode, prenez son épée... M. de Lauriston, assurez-vous de sa personne...

Les mamelucks aidèrent Neipperg à se relever.

M. de Brigode se saisit de l'épée, M. de Lauriston mit la main sur l'épaule du comte redevenu impassible, en disant:

—Au nom de l'Empereur, monsieur, je vous arrête!...

Et il se tourna vers Napoléon, ajoutant:

—Où dois-je conduire le prisonnier?

D'une voix brève, l'Empereur répondit:

—Gardez M. de Neipperg dans la salle qui vous est réservée. Qu'on prévienne le duc de Rovigo. Qu'il prenne les mesures nécessaires pour qu'une cour martiale se réunisse sur l'heure, qu'elle établisse l'identité du coupable et, après avoir constaté le flagrant délit de l'attentat commis sur ma personne, qu'elle rende sa sentence. Au point du jour, j'entends que tout soit fini.

Et, tandis qu'on emmenait M. de Neipperg dans la salle des aides de camp, Napoléon rentra dans sa chambre laissant, consternés et sous une impression d'angoisse poignante, tous ceux qui avaient été les spectateurs de cette scène tragique.

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