‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 6 sur 35 · VI

VI

LEFEBVRE CHERCHE A COMPRENDRE

Rentré à son quartier général, Napoléon dit à Rapp de faire venir aussitôt le maréchal Lefebvre.

Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs portefeuilles sur les genoux, se disposaient à écrire, il commença à dicter, en se promenant de long en large selon son habitude, ne s'interrompant que pour puiser de larges prises de tabac dans sa tabatière d'écaille.

—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le corps du maréchal Davoust a fait des prodiges. Ce maréchal a eu son chapeau emporté par un biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand nombre de balles dans ses habits. Il a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été secondé par les généraux Gudin, Friant, Morand, Deultanne, chef de l'état-major, et par l'intrépidité rare de son brave corps d'armée. Les résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers; il en arrive à chaque moment; 30 à 40, peut-être 60 drapeaux pris; 300 pièces de canon, des magasins immenses de subsistances en notre pouvoir. Au dire des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et la consternation sont extrêmes dans les débris de l'armée ennemie.»

Napoléon cessa de dicter. On sait qu'il lui était presque impossible d'écrire. Sa main ne pouvait galoper sur le papier aussi rapide que sa pensée. Il en résultait un entassement d'hiéroglyphes, absolument illisibles, même pour lui.

La besogne de ses secrétaires était ardue. Bourrienne, Fain, Menneval, à force d'habitude, d'entraînement, d'attention, étaient parvenus à le suivre, dans ses fiévreuses improvisations.

Mais il se rendait compte de la difficulté pour ses scribes de noter ses paroles à mesure qu'elles s'échappaient de sa bouche, comme une coulée de fonte du creuset.

Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause pour permettre au secrétaire essoufflé de le rattraper et de récrire les mots mis en abrégé.

—Ceci sera pour le 5e bulletin de la Grande-Armée, dit-il. Voici pour communiquer aux journaux, fit-il ensuite, d'un ton sarcastique, en se tournant vers son second secrétaire, tandis que le premier recopiait la dictée.

Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse information:

—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes. Elle est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille de la bataille, à Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang. Le sang le plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants de son pays, Brunswick, Mollendorf, sont ceux sur qui sont tombés les premiers coups.»

Le ton de Napoléon était amer. Il semblait exercer une rancune d'homme contre la reine de Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un souverain ennemi.

Il s'était arrêté, comme s'il cherchait ses mots, lui d'ordinaire si pressé, au débit si précipité et qui souvent n'achevait pas ses phrases.

Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu, releva la tête et regarda l'Empereur avec inquiétude. Serait-il souffrant? Une indisposition subite venait-elle de l'atteindre, lui, l'homme invulnérable, qui ne connaissait ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni la maladie?

Napoléon reprit vivement, comme stimulé par l'interrogation muette de son secrétaire:

—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L'Empereur est logé au palais de Weimar, où logeait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît que ce qu'on a dit d'elle est vrai. C'est une femme d'une jolie figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits à sa patrie et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi, son mari, qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait la paix et le bien de ses peuples...»

De nouveau, Napoléon fit une pause...

Un personnage venait d'entrer sans bruit, tout crotté, l'uniforme déchiré et la broderie de son manteau calcinée par la poudre...

Il attendait respectueusement que l'Empereur eût fini de dicter.

Napoléon allant droit à lui, dit avec jovialité en lui secouant la main vigoureusement:

—Eh bien! mon vieux Lefebvre... Nous nous en sommes pas mal tirés cette fois... Hein! qu'en dis-tu?

—Sire, avec vous et mes grenadiers, on s'en tirera toujours!

—La garde impériale à pied, que tu commandais, a été admirable!...

—La garde impériale à cheval, que Bessières commandait, a été superbe aussi! dit Lefebvre qui exceptionnellement n'était pas jaloux des autres maréchaux et les aimait tous, excepté Bernadotte, en qui sa franche nature devinait la trahison.

—Vous avez tous été admirables! reprit Napoléon, et tu pourras dire à tes grenadiers ce soir: Soldats, l'empereur est content de vous!...

—Merci! oh! merci, sire!... ça leur suffira... d'ailleurs ils ne l'ont pas volé ce remerciement... Savez-vous que la garde a fait quatorze lieues d'une seule étape, en cognant tout le temps... Oh! sire, vous m'avez autrefois donné votre sabre des Pyramides, dit avec familiarité Lefebvre, vous ne ferez pas mal de m'en offrir un autre... le mien est tout faussé, voyez! on dirait un tire-bouchon...

—Bien! bien!... à la place de ton sabre, on te donnera une épée... Tu as déjà un bâton... tu pourras marcher ainsi...

—Je ne comprends pas bien... dit Lefebvre, dont les facultés d'induction n'étaient pas très développées... Sire, expliquez-moi...

—Voyons, tu as déjà le bâton de maréchal...

—C'est vrai... mais l'épée?...

—Tu comprendras plus tard... Donne-moi ton avis... Tu étais là quand je dictais cette note relative à la reine de Prusse...

—Oui, sire; est-ce que je puis parler...

—... Avec la liberté d'un soldat qui sait mal farder la vérité! dit avec emphase Napoléon qui aimait beaucoup à citer des vers de tragédie; je t'écoute, Lefebvre!...

—Eh bien, sire... je ne fais pas la guerre aux femmes, moi, et à votre place, je laisserais tranquille la reine de Prusse.

—Elle a voulu la guerre, c'est elle qui est cause que tant de mes braves dorment ce soir, sans tombeau, dans les vallons d'Iéna, dans les rues d'Auerstaedt!...

—Le peuple prussien voulait aussi la guerre...

—La reine l'a poussé, ensorcelé, trompé, dit avec fermeté Napoléon. Les bourgeois et les ouvriers, laboureurs, artisans, avaient vu la guerre avec peine. Oui! une poignée de femmes, de jeunes officiers, ont seuls fait le tapage et le mal... il n'y a pas un homme sensé qui n'ait deviné ce qui allait advenir, aussi bien à Paris qu'à Berlin...

—Ça c'est vrai!... les Prussiens ne pouvaient pas se mettre dans le toupet qu'ils battraient Napoléon, Lannes, Ney, Davoust, Soult, sans m'oublier avec mes grenadiers! dit Lefebvre avec une naïve simplicité, qui excluait toute idée de fanfaronnade et de gloriole.

—Les gens raisonnables, continua Napoléon, tout à son idée, accusent le voyage de l'empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le changement qui s'est dès lors opéré dans l'esprit de la reine, de femme timide et modeste, s'occupant de son intérieur, devenue turbulente et guerrière, est dû à l'impression qu'a produite sur elle le bel empereur Alexandre...

—Vous croyez la reine amoureuse du tsar?

—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses goûts... Elle s'est mise à commander un régiment, à assister aux conseils de guerre... Elle a si bien mené son mari par le bout du nez, qu'elle l'a conduit, en quelques jours, avec son trône, au bord du précipice... Oh! femmes! femmes! quelles funestes conseillères vous êtes pour les souverains! Retournez à vos fuseaux et laissez les hommes tenir le sceptre et l'épée!... Attends un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait à cette reine téméraire et frivole!...

Et aussitôt l'Empereur, se tournant vers un des secrétaires, lui commanda:

—Ajoutez ceci à la note que vous avez transcrite: «On trouve, dans les boutiques des villes et jusque dans les cabanes des paysans, une gravure qui excite le rire...

Napoléon suspendit sa parole. Il paraissait chercher un trait méchant.

Il reprit, avec un plissement ironique de la lèvre supérieure:

—«... On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine, et de l'autre côté le roi qui lève la main, faisant serment sur le tombeau du Grand Frédéric, à Potsdam, de battre les armées françaises. La reine, drapée d'un schall, à peu près comme les gravures de Londres représentant Lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l'air de regarder l'empereur de Russie. L'ombre du grand Frédéric n'a pu que s'indigner de cette scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses vœux, étaient avec la nation qu'il a tant estimée, et dont il disait que s'il en était le roi, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans sa permission...»

Ayant dicté, il s'arrêta, sourit, visiblement content de sa rédaction, et regarda Lefebvre, comme cherchant une approbation.

Mais celui-ci semblait absorbé par la contemplation d'un plan, étalé sur la table de l'Empereur.

Des figures géométriques, des lignes, des échelles, des chiffres, couvraient les marges de ce plan.

Napoléon s'approcha de Lefebvre et lui dit:

—Tu vois là un beau travail... c'est d'un ingénieur du plus grand mérite... le général Chasseloup...

—Ah! oui! dit Lefebvre d'un ton assez indifférent, et il détourna la tête, ne s'intéressant que médiocrement à ces travaux géographiques qui pour lui étaient de l'hébreu.

Napoléon insista:

—C'est le plan de la ville de Dantzig, dit-il... avec l'étude des distances, des hauteurs et des positions tout autour de la place...

—Ah! c'est Dantzig?... parfaitement!... connais pas Dantzig, dit Lefebvre de plus en plus froid et n'attachant aucune importance à ce renseignement fourni par l'Empereur.

Celui-ci, toujours souriant, continua:

—Tu connaîtras bientôt Dantzig, mon vieux Lefebvre... C'est un port de premier ordre sur la Vistule. Tout le commerce du Nord y aboutit... Il y a là des ressources immenses, des approvisionnements inépuisables... pour la campagne que je veux entreprendre dans les plaines de Pologne... car nous allons au-devant des Russes...

—Tant mieux! dit Lefebvre, ça me fera plaisir de taper un peu sur des troupes plus sérieuses que celles du roi de Prusse... Et quand y allons-nous au-devant de ces Russes?...

—Attends!... de la patience, Lefebvre! La Russie est un vaste empire et les difficultés sont grandes pour l'aborder. Elle se défend par l'espace, par le froid, par le manque de communications, par la famine aussi... Mes soldats mourraient de faim et manqueraient de tout dans les neiges de la Pologne, ils n'atteindraient jamais le cœur de la Moscovie, si je ne m'assurais des magasins sur mes derrières... Voilà pourquoi il me faut Dantzig...

—S'il vous la faut, vous l'aurez!

—J'y compte bien, mais Dantzig est une place de premier ordre... Le roi de Prusse en a fait la citadelle de son royaume assailli... Une garnison de quatorze mille Prussiens, renforcée de quatre mille Russes, la défend... C'est le brave maréchal Kalkreuth qui en est le gouverneur... un soldat énergique, je te le jure! il est en train de faire brûler les faubourgs afin d'ôter tout abri à l'assaillant... Ce n'est pas tout... suis avec moi sur le plan...

Et Napoléon, du doigt, montra à Lefebvre qui écarquillait les yeux, ouvrait les oreilles et feignait de comprendre, le travail du général du génie Chasseloup.

—Tu vois, continua Napoléon, ce trait, c'est un banc de sable, le Nehrung, il a une vingtaine de lieues... il n'a pas un arbre, pas une maison, pas un abri, il protège Dantzig, qui est à une lieue de la mer, et sert à relier cette ville avec le port de Kœnigsberg... un canal avec une île, le Holsen, mène à la pleine mer... des redoutes défendent toutes les passes de ce canal... enfin la place, entourée d'eau de trois côtés par la Vistule et la rivière Motlau, est couverte par une enceinte bastionnée... à tout instant les défenseurs peuvent inonder les abords... des ouvrages en terre, qui ont été garnis, non pas avec de la maçonnerie, mais de palissades très fortes, de quinze pouces de diamètre, qui résistent aux boulets et ne peuvent s'ébouler en faisant brèche, achèvent le système défensif de ce boulevard des monarchies septentrionales... Tu vois tout cela, mon vieux Lefebvre... comme je te l'ai dit, Dantzig passe pour imprenable...

Lefebvre hocha la tête et répondit avec la sérénité que lui laissait toute cette explication de l'Empereur:

—Imprenable?... parfaitement, sire!...

Et il pensait tout bas:

—Pourquoi, diable! l'Empereur me raconte-t-il tout cela?... Qu'est-ce qu'il veut que je comprenne à ces paperasses-là?... où il y a un tas de lignes et de points, avec des grandes barres qui s'en vont à droite, à gauche...

Napoléon reprit lentement, en tapant sur le bras du maréchal:

—Oui, Dantzig est imprenable... voilà pourquoi c'est toi que j'ai chargé de la prendre!...

Lefebvre eut un violent mouvement de surprise.

—Moi!... c'est moi qui... Eh bien! oui, sire... On la prendra... avec mes grenadiers, parbleu!...

Napoléon haussa légèrement les épaules.

—Avec ça, imbécile! dit-il en montrant le plan de Chasseloup.

Lefebvre demeura stupéfait. Il regardait tour à tour le plan et son empereur, paraissant également démonté par le rapprochement auquel, dans un effort mental pénible, il se livrait pour trouver entre eux une corrélation. Que voulait dire Napoléon? Est-ce qu'on prenait les villes avec des morceaux de papier à présent? Que signifiait tout ce grimoire des ingénieurs? On lui ordonnait de prendre Dantzig, c'est bon! Il l'enlèverait à l'assaut, à la tête de ses grenadiers... on verrait après!

Napoléon observait du coin de l'œil son vieux soldat.

Il aimait beaucoup Lefebvre. Il savait à quoi s'en tenir sur ses qualités: le plus valeureux et le moins savant de ses compagnons d'armes. Avec cela, ayant conservé des idées républicaines fort vives, considérant toujours l'Empire comme la Révolution en armes, avec un gouvernement où les avocats étaient remplacés par des soldats. Napoléon craignait sa franchise et sa rude bonhomie. Il avait aussi quelque méfiance de la langue hardie de sa femme, la Sans-Gêne. Depuis longtemps il méditait de donner à Lefebvre une haute récompense, un témoignage éclatant de sa faveur et de son amitié. L'occasion du siège de Dantzig se présentait. Il la saisissait.

Il ne se faisait aucune illusion sur les talents de Lefebvre en matière de siège. Mais il pensait diriger de loin lui-même les travaux d'attaque; le plan du général Chasseloup lui avait paru excellent. Lefebvre l'exécuterait fidèlement, et au jour de l'assaut final, quand il pourrait se mettre à la tête de ses grenadiers, on serait assuré que rien ne résisterait à cette escalade de géants.

Lefebvre, hors d'état de commander en chef un corps d'armée, était très capable de fort bien soutenir ce siège, le premier que depuis Mantoue l'armée française allait entreprendre sérieusement.

Le maréchal eut le bon sens et la modestie de faire valoir le peu de compétence qu'il se reconnaissait dans les opérations du génie. Il demanda d'être réservé pour une bataille où il n'aurait qu'à foncer sur les carrés ennemis.

—Vieille bête, lui dit l'Empereur, se haussant pour essayer de lui atteindre l'oreille et de la pincer, tu prendras Dantzig, puisque je le veux, et puis, il faut bien, quand nous rentrerons en France, que tu aies, toi aussi, quelque chose à raconter dans la salle du Sénat!...

Lefebvre s'inclina, tout heureux de la confiance de l'Empereur. Celui-ci lui avait promis, d'ailleurs, de lui envoyer des instructions minutieuses, et puis il aurait, pour le seconder, l'ingénieur Chasseloup et le général d'artillerie Lariboisière:

—Je m'en vais écrire cette bonne nouvelle à ma femme, dit Lefebvre en prenant congé de l'Empereur... Oh! elle sera bien heureuse et une fois de plus elle bénira Votre Majesté de ses bontés!...

—Ta femme? La Sans-Gêne? dit Napoléon d'un ton dédaigneux... Ah!... tu y tiens beaucoup à ta femme, Lefebvre?... demanda-t-il négligemment.

Le maréchal fit un haut-le-corps de surprise.

—Si j'y tiens?... pourquoi me demander cela, sire!... Mais Catherine et moi nous nous idolâtrons, comme de vrais petits bourgeois... oui, nous sommes restés les mêmes qu'au temps où, elle blanchisseuse et moi simple sergent, nous ne nous doutions pas que nous serions un jour à votre cour, elle madame la Maréchale et moi commandant votre garde impériale!... Si j'aime Catherine! oh! sire!... mon empereur, ma femme et mon drapeau... je ne connais que ça et le port d'armes, moi!... je suis ignorant, j'ai à peine été à l'école... je ne suis capable que de trois choses: servir mon empereur, aimer ma femme et défendre l'aigle que vous m'avez confiée... mais ça, je le sais bien et je défie le plus malin de tout l'empire, quand Bernadotte et votre Fouché s'en mêleraient, d'être plus fort que moi, sur ces articles-là!...

—C'est bon! calme-toi, Lefebvre, dit l'Empereur, dissimulant sous un sourire une pensée qui lui était venue et qu'il ne jugeait pas à propos de faire connaître, du moins quant à présent... je ne veux pas t'empêcher de cajoler ta femme... quand tu auras pris Dantzig et que nous reviendrons vainqueurs sur toute la ligne... Va! mon vieux soldat, je sais que la maréchale Lefebvre, malgré des intempérances de langage et une allure de gendarme parfois déplacée dans une cour comme la mienne, est au fond une bonne et vaillante épouse... on pourra peut-être sourire, en secret, mais tout le monde s'inclinera si je pose sur le bonnet de l'ancienne blanchisseuse un trophée que tous envieront!...

—Ah! je cherche à comprendre, murmura Lefebvre, en se frottant les tempes comme pour forcer les idées difficiles à pénétrer... Oui, j'ai déjà le bâton de maréchal... vous voulez y joindre autre chose... Oh! sire! qu'est-ce qu'il faut donc faire pour vous!... Pour mériter tout cela, que dois-je tenter d'impossible?

—Je te l'ai dit: prendre Dantzig...

—J'y vais! répondit Lefebvre; et après s'être incliné devant Napoléon, en courant, il sortit, les yeux brillants, le teint plus coloré que de coutume, comme s'il allait, en quittant l'Empereur, marcher sur la ville et l'emporter d'assaut, en deux temps et trois mouvements.

—Le brave cœur! murmura Napoléon le regardant s'éloigner, quels hommes de Plutarque ces soldats d'autrefois!...

Il poussa un soupir et ajouta:

—Ces héros deviendront bientôt inutiles... la guerre change... je l'ai transformée... et l'on ne retrouvera plus d'hommes comme Lefebvre... ni comme moi peut-être!... Bah! qui vivra verra!

Et faisant une pirouette, Napoléon dit à ses secrétaires, attentifs, la plume en arrêt, prêts à happer à son passage la phrase qu'il allait brusquement jeter:

—Ecrivez, messieurs... vous M. Fain à M. Fouché... «Mon cher ministre, je suis très mécontent de l'attitude de l'Académie française. L'abbé Sicard, recevant le cardinal Maury, s'est fort mal exprimé sur le compte de Mirabeau... On s'est élevé avec d'inutiles déclamations contre la Révolution et les révolutionnaires... je ne veux point qu'il y ait des réactions dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec éloge dans les journaux...»

Ayant adressé cette mercuriale lointaine au ministre de la police, il passa immédiatement à un autre sujet:

—«Le directeur de l'Opéra, dit-il de sa voix saccadée, s'abstiendra de toutes tracasseries à l'égard du machiniste qui m'est signalé. Ce n'est pas la faute de ce bon serviteur si le changement de décoration indiqué au dernier ballet a manqué. Je ne veux pas que ce machiniste soit victime d'un accident fortuit, mon habitude est de soutenir les faibles. Les actrices monteront dans les nuages ou n'y monteront pas, mais je ne veux pas qu'on profite de cela pour intriguer...»

Puis, ayant ainsi touché à tant de sujets divers, affirmant sa merveilleuse ubiquité d'esprit, Napoléon congédia ses secrétaires, en leur disant:

—Au revoir, messieurs!... prenez un peu de repos... demain nous serons à Potsdam et après-demain nous entrerons dans Berlin!...

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