‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 5 sur 35 · V

V

GLOIRE D'AUTREFOIS

La guerre était commencée. Napoléon s'était préparé avec autant de prudence, de circonspection et de précautions de toutes sortes, en vue de la première rencontre, que si le salut de la France en eût dépendu.

La Prusse, au contraire, avec une infatuation que plus tard nous devions connaître, se fiant à sa vieille réputation militaire, toute glorieuse des souvenirs du grand Frédéric, abusée par les publicistes chauvins comme de Gentz, trompée par ses militaires qui affirmaient, en d'autres termes, mais avec la même présomptueuse sottise que notre maréchal Lebœuf soixante-quatre ans plus tard, qu'il ne manquait pas un bouton de guêtre aux grenadiers, la Prusse ayant pour chefs de vieux généraux comme Brunswick, Blücher et Mollendorf, semblait pénétrée de l'esprit d'imprudence et d'erreur dont il est parlé dans Athalie. La chute de la monarchie prussienne apparaissait fatale.

Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à Erfurt, sous la présidence du roi Frédéric-Guillaume.

Le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf, les ministres, plusieurs officiers généraux, tinrent séance pendant deux jours.

Il est facile de gagner les batailles après coup et de refaire les plans de campagne, en évitant les fautes commises, en profitant des hasards heureux survenus.

Sans tomber dans cette façon trop aisée de tabler sur les faits accomplis, sans suivre la fortune et argumenter d'après le succès final, il est certain que les Prussiens commirent une faute immense dès le début de la campagne.

Ils devaient, loin de se porter au devant de Napoléon qui avait à sa disposition ses troupes de l'Allemagne du Sud, reculer, lui opposer l'espace, le terrain marécageux et difficile, l'attirer vers le Nord, et là joindre l'armée russe à qui la distance ne permettait pas d'entrer en ligne avant deux ou trois mois.

De sages conseils en ce sens furent produits, mais la reine Louise assistait à la discussion penchée sur le fauteuil du roi. Elle fut en cette circonstance le mauvais génie de la Prusse, comme une autre souveraine devait plus tard fatalement conseiller ceux qui disposaient des destinées de la France.

La reine murmura à l'oreille du roi son indignation de paraître reculer devant les Français qui n'avaient pas encore eu affaire à la première armée d'Europe, aux vainqueurs de Rosbach. Que dirait le peuple si animé, si excité, qui criait: A Paris! à Paris! dans les rues de Berlin. Et les étudiants aux discours enflammés, qui chaque soir emplissaient les brasseries de leurs belliqueuses provocations, accompagnées de larges rasades! Les philosophes s'en mêlaient: Fichte en tête, qui s'était engagé, et l'on ne rêvait, dans les laboratoires et parmi les pinacothèques, que l'extermination de l'armée française et la conquête des anciennes provinces de la Lotharingie. Il fallait avancer, pousser droit à l'ennemi. Une première victoire ouvrirait à l'armée prussienne la route de Paris! Et la reine disait:

—Vous hésitez, sire! Le peuple pensera que vous avez peur!...

Le roi, faible, indécis, qui aurait peut-être voulu encore arrêter les hostilités, tenter une démarche pacifique, se soumit aux arrêts de la reine Louise. Cette femme imprudente traduisait d'ailleurs, au conseil de guerre d'Erfurt, les passions populaires surexcitées et formulait les sentiments de toute la nation fanatisée.

La marche en avant fut résolue. Dans une note insultante et provocatrice, la Prusse demanda à la France de retirer immédiatement ses troupes de l'autre côté du Rhin. La date de cette retraite était exigée au 8 octobre.

Ce fut Berthier, major général, qui remit la note à l'Empereur.

—Très bien, lui dit froidement celui-ci, nous serons exacts au rendez-vous que nous donne le roi de Prusse. Le 8 octobre, au lieu d'être en France, nous serons en Saxe!

Immédiatement Napoléon adressa à l'armée la proclamation suivante:

«Soldats,

«L'ordre pour votre rentrée en France était parti. Vous vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches, des fêtes triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements, ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de leurs armées. Soldats!... il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.

»Malheur donc à ceux qui nous provoquent! que les Prussiens éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze ans...»

Le lendemain 8 octobre, l'armée franchissait la Saxe, par trois colonnes, et Murat, à la tête de la cavalerie, donnait les premiers coups de sabre.

Ce fut le combat de Schleitz. Le général prussien Tauenzien eut affaire au 27e léger, général Maison, et aux 94e et 95e de ligne, de la division Drouet. Murat avec le 4e hussards et le 5e chasseurs chargea en personne et décida de cette première victoire.

Un second combat eut lieu le 10, à Saalfeld. Le prince Louis de Prusse y fut tué et le maréchal Lannes marcha sur Iéna.

La panique des Prussiens fut considérable. Les rues de la petite ville universitaire d'Iéna étaient encombrées de fuyards. Les ponts de la Saale se trouvaient obstrués par les bagages, les fourgons, les blessés. La déroute se propagea jusqu'à Weimar.

Le 13 octobre, Napoléon était devant Iéna. Il donna les ordres suivants: Soult et Ney devaient se trouver à Iéna au plus tard dans la nuit. Murat ramènerait sa cavalerie vers Iéna et Bernadotte attendrait entre Iéna et Naumbourg, à Dornbourg, où se trouvait un pont sur la Saale.

A Naumbourg, le maréchal Davoust, chargé d'observer l'armée du prince de Hohenlohe, avait son quartier général.

Une hauteur domine Iéna. Là, avec Lannes et la garde, Napoléon se campa. Au centre d'un carré de quatre mille hommes, il établit sa tente. Depuis, l'on a nommé ce tertre fameux: Napoléonsberg.

Alors, avec une activité prodigieuse, il s'occupa d'amener son artillerie par des chemins difficiles. Une torche à la main, il dirigeait en personne les travaux du génie entaillant le roc pour livrer un passage au canon.

Brisé de fatigue, il ne voulut prendre du repos que lorsqu'il eut vu les premières pièces hissées.

Devant un feu de bivouac, se faisant apporter une chaise, il s'assit, à cheval, et les deux mains appuyées au dossier, il s'endormit, au milieu d'un cercle respectueux de soldats et d'officiers.

La Victoire, planant sur la Grande Armée de ses ailes invisibles, protégeait le sommeil du grand soldat.

Quand il rouvrit les yeux, un brouillard épais couvrait la plaine. Escorté par des hommes munis de torches, Napoléon parcourut le front des troupes. Il les harangua avec son énergie et sa précision accoutumées. Il fallait couper les Prussiens, les séparer des Russes, et la journée qui s'avançait allait renouveler les prodiges d'Austerlitz!...

Les cris de: «Vive l'Empereur!» éclatèrent et le signal d'attaquer fut donné à Lannes.

Le 14 octobre 1806 fut une double victoire: Iéna et Auerstaedt.

A Iéna, où Napoléon commandait en personne, la victoire fut un instant compromise par le maréchal Ney qui s'était engagé imprudemment.

A Auerstaedt, où Davoust ne fut pas secouru par Bernadotte, qui le jalousait et s'en tint à la lettre des ordres de Napoléon, en gardant sa position à Dornbourg, les Prussiens crurent un moment anéantir le 3e corps, mais la division Friant et la division Morand décidèrent de la victoire. Brunswick était frappé à mort, le maréchal de Mollendorf dangereusement blessé.

Le double et glorieux combat du 14 octobre anéantit l'armée prussienne. La débâcle fut épouvantable. Les cavaliers de Murat sabrèrent jusqu'à Weimar les fuyards.

Sans l'inaction de Bernadotte, il ne restait pas un soldat à la Prusse au lendemain de ces deux combats, où le maréchal Davoust égala Napoléon: Il doit partager sa gloire.

Le soir du combat, Napoléon parcourut un coin du champ de bataille.

Il regardait, pensif, des cadavres amoncelés auprès d'un bouquet de bois, où la cavalerie prussienne avait chargé.

Le numéro du régiment le frappa.

—De la 32e! s'écria-t-il. Encore de la 32e!... il en est tant tombé en Italie, en Egypte, en Allemagne, partout... Oh! les braves gens! dit-il à Rapp, son aide de camp, tout ému, comment peut-il rester encore des hommes de cet invincible régiment!

Et, l'Empereur, s'arrêtant, souleva son petit chapeau, et mit son cheval au pas, rendant ce suprême hommage à ces vaillants de la 32e demi-brigade, les soldats du pont d'Arcole et de Marengo.

Il continua sa ronde. A l'entrée du village d'Auerstaedt, se trouvait une petite ferme, autour de laquelle un vif engagement s'était livré, à en juger par les morts qui gisaient alentour et par les armes brisées, jetées, jonchant la prairie et le jardin attenant à la ferme.

Devant la porte de la grange soigneusement fermée, l'Empereur aperçut la silhouette démesurée d'une sorte de maigre géant, debout, paraissant monter la garde.

Sous son bras, le géant tenait une longue canne.

Napoléon poussa vivement son cheval et apostrophant l'étrange factionnaire:

—Que diable fais-tu là, toi, le tambour-major? dit-il.

Le tambour-major, redressant sa haute taille, prit sa canne, lui fit faire un vertigineux moulinet, la jeta en l'air, la rattrapa au vol et la présentant ensuite, dans l'attitude du soldat en armes devant un général, répondit:

—Sire, j'attends du renfort!

—Eh! mais je te reconnais... Tu es le tambour-major de mes grenadiers... Tu te nommes La Violette?

—Oui, sire, c'est moi-même... en route pour Berlin, comme Votre Majesté l'a ordonné...

—Bien! rassure-toi, nous irons à Berlin, mon brave! La route est ouverte à présent, dit en souriant l'Empereur... Mais, de quels renforts parlais-tu?

—Sire, je ne peux pas emmener à moi tout seul mes prisonniers.

—Tes prisonniers!... Quels prisonniers? dit Napoléon intrigué.

—Oui, des prisonniers que j'ai faits... Ils sont là... dans la grange... J'ai fermé la porte et j'attends...

—Tu as fait des prisonniers, toi?

—Oui, sire... un escadron! Je me trouvais là tout près avec mes tapins... J'ai aperçu des dragons rouges démontés qui s'enfuyaient, je les ai sommés de se rendre... ils m'ont écouté. Ils croyaient probablement que j'avais derrière moi le régiment... ils se sont rendus... alors je les ai enfermés là-dedans. Voilà comment ça s'est passé, sire!

Un des officiers de la suite avait pénétré dans la grange pendant ce colloque. Il vint rendre compte à l'Empereur de la vérité du fait. Soixante dragons rouges, ayant jeté leurs armes, se rendaient à merci, réclamant la vie sauve...

Napoléon, à cheval, se trouvait à peu près à la hauteur du front de La Violette.

—Approche ici, lui dit-il, de son air de bonne humeur...

Et, saisissant l'oreille de La Violette, il la lui tira violemment.

La Violette retint un cri de douleur. Il fallait que l'Empereur fût bigrement content pour pincer si fort...

—Ah! tu te permets, toi, un tambour-major, de faire des prisonniers de guerre... Ah! bien! attends un peu... je vais te payer la rançon...

Et l'Empereur élevant la voix, dit:

—Rapp, venez près de moi!

Rapp avança son cheval.

Napoléon porta vivement la main à la poitrine de Rapp, en détacha la croix de la Légion d'honneur, et la tendant à La Violette, tout abasourdi, lui dit:

—Tambour-major La Violette, tu es un brave... dorénavant tu porteras le signe de la bravoure... Rapp, faites diriger ces prisonniers sur Iéna!

Et sans attendre les remerciements du nouveau chevalier, véritablement ahuri, Napoléon mit son cheval au galop et continua sa visite du champ de bataille.

La Violette, les deux mains posées sur sa canne, considérait, pensif, la croix scintillant sur sa poitrine.

Il murmura d'un air profondément troublé:

—Je ne suis pas un poltron... je suis un brave?... moi, allons donc! Pourtant l'Empereur l'a dit...

Il ajouta en brandissant sa canne avec énergie:

—Enfin, ça y est... A présent il n'y a plus qu'à prouver à l'Empereur qu'il ne s'est pas trompé... Ah! quand donc aurai-je le bonheur de me faire casser la gueule pour lui!...

Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets formidables, comme s'il commandait la charge à des tambours invisibles, arpenta le champ de bataille pour rejoindre son régiment, en criant:

—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des Prussiens que je les casse!...

Page 1