‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 8 sur 35 · VIII

VIII

LA PROMOTION D'HENRIOT

Lefebvre présenta à l'Empereur le sous-lieutenant Henriot, son filleul.

Fixant son œil profond sur le jeune homme, Napoléon lui demanda de son ton bref:

—Votre âge?

—Vingt et un ans, sire.

—Sous-lieutenant au 4e hussards?... votre général est Lasalle... vous êtes le filleul du maréchal Lefebvre?...

—La maréchale l'a adopté, sire, sur le champ de bataille... à Jemmapes... dit Lefebvre, répondant pour le jeune officier troublé.

—Beau combat, Jemmapes!... et c'est à Iéna que vous avez fait vos premières armes, c'est un bon début, lieutenant!...

—Dans quel régiment, sire? répondit Henriot avec simplicité.

L'Empereur tressaillit. Il aimait les réponses précises et goûtait la présence d'esprit.

Il augura bien de l'à-propos de ce jeune homme.

—Ah! je vous ai nommé lieutenant? dit-il en souriant, eh bien! lieutenant vous resterez... au même régiment... S'il n'y a pas d'emploi vacant, Murat ou Lasalle se chargeront de vous en fournir un à la première affaire... Oh! il y aura des places pour tout le monde dans cette campagne qui ne fait que commencer...

Lefebvre s'approcha:

—Sire, je vous remercie pour notre enfant adoptif... la maréchale sera bien heureuse!... D'ailleurs, ce grade que vous venez d'accorder à Henriot, il l'avait mérité, et vous n'avez fait que rendre justice à un vrai soldat...

—Ton élève, Lefebvre?...

—Dont je suis fier, sire... Raconte ce que tu as fait, petit, pour justifier la faveur de Sa Majesté, continua-t-il en se tournant vers le jeune officier.

Henriot rougit, hésita, balbutia...

—Tu ne tremblais pas ainsi devant la place de Stettin! dit brusquement Lefebvre.

—L'Empereur est plus redoutable que Stettin! murmura le nouveau lieutenant.

—Cependant tu as pris Stettin! s'écria vivement Lefebvre.

—Oh! oh!... comment, ce hussard a pris Stettin? fit l'Empereur, de très bonne humeur... expliquez-moi donc cela... On vient, en effet, de m'envoyer le rapport de la reddition inespérée de cette place considérable... mais vous n'avez pas à vous tout seul, je suppose, pris une place forte ayant une nombreuse garnison et de l'artillerie?

—Sire, j'avais avec moi un peloton de hussards!... répondit modestement Henriot.

Lefebvre intervint de nouveau:

—C'est comme il le dit à Votre Majesté... la chose a été rondement enlevée! fit-il, tout joyeux de vanter son protégé... Le général Lasalle galopait avec ses hussards et ses chasseurs dans la campagne... il ne connaissait pas très bien le pays, Lasalle... il envoie le sous-lieutenant Henriot avec un peloton de hussards pour reconnaître une sorte de gros village qu'il apercevait dans le lointain...

—Un peloton seulement!... quelle imprudence!... Continue, Lefebvre...

—Aussitôt, reprit Lefebvre, l'officier part, il arrive sous les murs d'une grande ville, toute bastionnée, et dont les remparts apparaissaient garnis de nombreuses pièces... Achève, Henriot, fais savoir à Sa Majesté ce qui s'est alors passé...

Le jeune homme s'enhardit.

—Surpris de me trouver devant une place de cette importance... qu'on m'avait dit n'être qu'un village... je m'arrêtai!...

—Lasalle est brave comme toi, Lefebvre, mais il est aussi ignorant en géographie!... dit l'Empereur en faisant une grimace; poursuivez, lieutenant!

—J'hésitai un instant sur ce qu'il convenait de faire, reprit Henriot d'une voix plus assurée, encouragé par la bienveillance visible de l'Empereur... mais j'avais été aperçu de la garnison... déjà l'on pointait sur moi les canons... Si je commandais demi-tour à mes hommes, nous allions essuyer toute une bordée et je n'aurais probablement pas pu prévenir mon général de l'existence de cette place forte... Toute notre cavalerie éparse dans la plaine s'offrirait au feu meurtrier des défenseurs abrités par les remparts... Sans bien me rendre compte de ce qu'il était prudent de faire, je tirai mon sabre et criai à mes hommes: En avant!...

—Très bien!... et alors?... dit l'Empereur intéressé vivement par ce récit.

—En nous voyant débouler vers le pont-levis, un officier parut sur le glacis... J'ordonnai: Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne et je sommai le commandant de me rendre la place... Le pont-levis s'est abaissé... Nous sommes entrés... J'ai détaché un maréchal des logis au général Lasalle... une heure après il galopait dans la ville... Le gouverneur lui remettait officiellement les clefs et la garnison était prisonnière avec son matériel...

—Combien d'hommes?

—Six mille environ!...

—C'est un beau, un grand fait d'armes!... et je vous en félicite, capitaine, pardon!... chef d'escadron, dit l'empereur se reprenant... Enlever une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce grade... Lefebvre, je te fais compliment de ton filleul, tu veilleras à ce que Rapp me donne aujourd'hui son brevet à signer!... Au revoir, commandant, j'aurai l'œil sur vous!... il faut que je lise le rapport de Lasalle et que j'envoie à Talleyrand, pour le bulletin de la Grande-Armée, le récit de cette belle action!...

Et Napoléon tendit la main au jeune chef d'escadron, si rapidement et si légitimement promu, puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous deux s'éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur.

Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal marchant à pied, au milieu des regards curieux des Berlinois et des saluts respectueux des soldats rencontrés.

—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il surpris de voir Lefebvre se diriger vers un bel édifice situé non loin du palais du roi, où logeait l'Empereur.

—Au palais municipal... chez le prince de Hatzfeld, le bourgmestre, répondit Lefebvre.

—Qu'allons-nous donc faire chez le bourgmestre?...

—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire malicieux... Henriot, te souviens-tu de ta petite camarade Alice?...

Henriot rougit.

—Si je m'en souviens!... Nous avons joué ensemble... ensemble nous avons dormi dans la voiture du régiment...

—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière... Alice, tu le sais, avait été recueillie par elle, au milieu des obus et dans le désordre d'une ville assiégée... c'était en 1792, à Verdun... Nous vous avons élevés tous les deux, comme frère et sœur... Nous manquions peut-être de prudence! ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier du coin de l'œil.

Henriot répondit aussitôt:

—J'ai eu beaucoup de peine quand j'ai dû la quitter... j'étais si accoutumé à Alice! Elle était si douce, si aimante, si jolie aussi!...

—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite femme... ces enfantillages-là ça prend quelquefois de l'importance, plus tard!... Enfin, tu l'as regrettée, ta jeune camarade, quand après la Terreur, ses parents, les Beaurepaire, qui avaient émigré, car ce n'étaient point des patriotes comme le brave défenseur de Verdun, l'ont réclamée. Elle n'avait plus sa mère, ou du moins la malheureuse Herminie de Beaurepaire ne comptait plus au nombre des êtres agissants; à la suite de la mort tragique de son père le commandant, elle a perdu la raison... il a fallu nous séparer d'Alice...

—Ce jour-là j'ai souffert comme si l'on avait mis la moitié de moi-même au tombeau!...

—Tu l'aimais cette petite Alice?... Diable! je m'en doutais bien un peu... mais je ne savais pas que ces gamineries d'enfant fussent si tenaces... j'ai peut-être tort alors de faire ce que je fais! dit Lefebvre s'arrêtant brusquement, comme s'il allait changer de route.

—Quelle intention aviez-vous donc?

—Je voulais... hum! j'ai peur que Catherine ne soit mécontente quand elle saura cela... Enfin! Alice est ici...

—A Berlin!...

—Oui... sa famille, très pauvre, n'avait pu continuer à s'en charger pendant l'émigration... Des relations d'amitié s'étaient établies à Coblentz entre l'un des Beaurepaire et le prince de Hatzfeld. La femme du prince a bien voulu se charger d'Alice... elle l'a gardée auprès d'elle comme lectrice...

—Nous allons la revoir! s'écria Henriot, tout enflammé de plaisir. Oh! quel bonheur!

—Alice nous a aperçus tous les deux, quand nous défilions dans les rues de Berlin... elle a parlé de nous, de toi, surtout de toi, à la princesse... et j'ai reçu une invitation à dîner chez le bourgmestre, avec prière de t'amener...

—Oh! monsieur le maréchal, que vous êtes bon!...

—Hum! je suis bon!... Je ne suis peut-être qu'une vieille bête, comme me le dit souvent l'Empereur... Enfin, advienne que pourra!... je me suis laissé embobiner par la princesse et par Alice. J'ai promis de te conduire dîner au palais municipal, nous y voici... C'est trop tard pour refuser...

—Cette journée sera pour moi éternellement bonne!

—Je te crois!... sous-lieutenant à midi et chef d'escadron à quatre heures!

—Et je vais revoir Alice!

—Oh! ces jeunes gens, ça ne pense qu'aux cotillons! grommela Lefebvre, mais attends un peu, mon petit coq, je ne t'ai pas conduit jusqu'ici, en passant par Iéna, pour que tu laisses emmailloter ton sabre dans les jupons des femmes... Tu vas embrasser Alice, vous parlerez tous deux de vos escapades d'enfance, et puis, en route!... Je t'emmène...

—Où ça, monsieur le maréchal?

—A Dantzig, parbleu!

—Une place magnifique... la plus forte de tout le Nord, à ce qu'on dit...

—Oui... c'est assez coquet! il y a dix-huit mille hommes, deux cents pièces de canon, des redoutes, un canal, des palissades... Oh! c'est un joli cadeau!

—Un cadeau?...

—Sans doute! l'Empereur m'a donné Dantzig... seulement il faut y entrer!...

—Nous y entrerons!...

—J'y compte bien!... mais l'Empereur ne veut pas entendre parler de nos grenadiers pour cela... peut-être qu'avec les hussards nous ferons mieux... puisqu'à présent on prend les citadelles avec de la cavalerie! ajouta un peu ironiquement Lefebvre, qui, en sa qualité de commandant de la garde à pied, avait quelque dédain pour les cavaliers, ces ramasseurs de fourreaux de baïonnettes, comme il les appelait, dans ses moments de courte jalousie contre Murat, Lasalle, Nansouty ou Bessières.

—Avec les hussards autrefois, en Hollande, on prenait les flottes! répondit avec vivacité Henriot, défendant son arme.

—A la guerre, il n'y a rien d'impossible!... Allons! par file à droite! C'est bien compris..... bonjour, bonsoir à Alice... et puis: à cheval!

—Ne me permettrez-vous jamais de la revoir? supplia le jeune homme. Oh! monsieur le maréchal, mon second père, j'aime Alice depuis mon enfance... partout son souvenir m'a suivi... je l'aime et je mourrai si vous me dites qu'il est impossible qu'elle soit un jour ma femme!

—Tu voudrais te marier? à ton âge!... tu as le temps... tu peux bien attendre que tu sois colonel...

—Mais, monsieur le maréchal, vous étiez bien jeune aussi quand vous avez épousé la maréchale...

—Moi, c'était différent, je n'étais pas chef d'escadron, j'étais sergent!... Enfin, garçon, nous en reparlerons... plus tard... beaucoup plus tard...

—Quand cela?

—Quand nous aurons pris Dantzig...

—Prenons-la tout de suite!

—Entrons d'abord au palais municipal, on nous attend chez le bourgmestre, et tous ces bons citadins nous reluquent ainsi que des bêtes curieuses!... Ah! une recommandation... si tu écris en France, ne parle pas de tout cela à la maréchale, elle me gronderait!...

Et tous deux pénétrèrent dans le palais municipal, à la porte duquel un grenadier faisant faction présenta les armes, tandis qu'un planton se détachait pour annoncer la venue des deux invités du prince de Hatzfeld.

Page 1