IX
LA PAROLE D'UN PRUSSIEN
La princesse de Hatzfeld reçut le maréchal et son filleul avec la plus grande affabilité.
Elle évita toute allusion à la situation, pour elle pénible, gênante pour Lefebvre qui, se piquant de belles manières, ne voulait pas trop faire sentir à la femme d'un vaincu qu'un maréchal de l'empire était partout chez lui, en Europe.
Le prince de Hatzfeld se montra réservé, majestueux, imperturbable.
Henriot, tout heureux de retrouver Alice, rougissante et charmée, ne pensait à rien autre qu'au bonheur d'être près d'elle. Toutes les définitions qu'on a pu donner de l'amour se résument dans cette seule constatation que celui-là seulement aime qui préfère à tout bonheur, à tout événement, à tout spectacle, le plaisir de se trouver auprès de la personne aimée. La possession finale n'est que l'exaspération de ce sentiment. C'est le bouquet du feu d'artifice de la passion. Le meilleur de l'amour n'est pas dans la plénitude de l'assouvissement. Le plus délicieux instant est celui où l'on respire, comme une fleur penchée, l'âme jumelle, où l'on jouit du son de la voix, où l'on frémit au contact le plus léger; et l'amant le plus épris a toujours trouvé satisfaction plus profonde à entrer en visiteur ardent, mais non autorisé, dans l'appartement de l'aimée, qu'à s'ébattre en maître dans le lit conquis.
Henriot et Alice parlaient à voix basse, durant le dîner qui fut long et copieux, et ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait ou se disait autour d'eux. Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Laissons à leur double ivresse les jeunes gens récapitulant les petits événements de leur enfance aventureuse.
Une seule chose contrariait Henriot, c'est de ne pas avoir eu le temps de faire appliquer sur la manche de sa veste de hussard les insignes de son nouveau grade.
Alice, elle, n'éprouvait qu'un mécontentement, c'était de ne pas être parée d'une robe neuve qui lui était promise depuis longtemps par la princesse, et dont le cadeau avait été ajourné à la suite des revers de l'armée prussienne.
Pendant le dîner, où l'étiquette allemande, très stricte, se trouvait scrupuleusement observée, Lefebvre s'efforçait de paraître homme élégant.
Il savait les idées de l'empereur à cet égard. Bien des fois, réunissant en particulier les grands dignitaires de son empire, Napoléon leur avait fait une théorie spéciale sur l'art de se comporter dans le monde.
—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des chambellans, des sénateurs, leur disait-il de son ton bourru; vous êtes donc les gentilshommes du monde moderne que j'ai fait... Tâchez de vous montrer à la hauteur du rang où je vous ai placés!... Apprenez à saluer, à entrer dans un salon, à donner le bras aux dames, à parler à propos, à vous taire quand il le faut... Ne prêtez ni au ridicule ni au blâme... Soyez dignes, imposants, distingués!...
Distingués!... C'était là le difficile! Ah! si l'Empereur leur avait seulement demandé d'être braves, audacieux, intrépides, de risquer cent fois leur vie devant la gueule des canons, de passer les jours et les nuits à cheval, de tenter l'impossible et d'oser l'invraisemblable, ce n'était rien... Mais être des hommes de cour, eux des gens de bivouac et de champs de bataille, ah! dame! ce n'était guère aisé!...
Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste, le moins éduqué des maréchaux de l'Empire, se donnait un mal terrible pour obéir à son empereur, pour paraître, lui, fils de paysan, sergent parvenu, l'égal, devant les dames, de ces freluquets de l'ancien régime, qu'il avait frottés au 10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu'il avait pourchassés au 13 Vendémiaire.
En secret, pour plaire à son empereur, il avait acheté un petit volume de madame Campan, ancienne institutrice des enfants de France, intitulé: L'Art du savoir-vivre, et, la nuit, sous la tente entre deux alertes, il en étudiait les prescriptions avec l'opiniâtre assiduité d'un élève caporal qui, désireux de monter en grade, apprend sa théorie.
Tout le temps que dura cet interminable dîner, Lefebvre se contint, s'observa, s'étudia.
Il s'abstenait de boire, de manger; de temps en temps il s'inclinait à droite, à gauche, glacé par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé par les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse.
Mentalement, il repassait les prescriptions de madame Campan.
Deux ou trois infractions au fameux code furent pourtant par lui commises.
En dégustant un verre d'excellent tokaï que lui servit la princesse elle-même, il ne put s'empêcher de faire clapper sa langue contre le palais, comme au temps où il buvait le vin blanc sous la tonnelle, à la Râpée, en compagnie de sa promise, la Sans-Gêne, et il s'oublia jusqu'à dire à voix assez haute:
—Cré nom de nom! voilà un petit rejinglard qui mérite qu'on fasse de près sa connaissance!...
Comme le prince et la princesse se regardaient les lèvres pincées, essayant de dissimuler un sourire, Lefebvre brusquement se leva, porta le verre à ses lèvres; puis, après l'avoir tenu en l'air un instant, restant debout devant les convives, il dit:
—A la santé de Sa Majesté Napoléon, empereur et roi!...
L'ironie des sourires cessa. Lefebvre avait repris son aplomb.
Il tendit assez majestueusement son verre à la princesse interdite.
—Un second verre, s'il vous plaît, demanda-t-il.
Et de nouveau élevant son verre, il dit d'une voix ferme:
—A la gloire de la Grande-Armée!... Honneur et respect à l'armée prussienne!
Le prince et la princesse s'inclinèrent, et approchèrent leur verre des lèvres. Personne, même dans l'impassible domesticité qui assistait au repas, ne songea plus à se moquer intérieurement du maréchal. La Grande-Armée ne prêtait pas à rire.
Le dîner se termina froidement.
Lefebvre, prétextant un rapport à préparer, prit congé de bonne heure, laissant Henriot dans la joie de demeurer auprès d'Alice.
—Tu sais que nous partons demain! dit Lefebvre à son filleul en le quittant sur le seuil du salon... Je vais envoyer un aide de camp à Lasalle pour l'avertir que je t'enlève...
—Je suis à vos ordres, mon parrain... Vous me permettrez seulement de revenir faire mes adieux à madame la princesse et à mademoiselle Alice avant de partir pour...
—Ça suffit, bougre de bleu! dit vivement Lefebvre, coupant la parole au jeune homme interdit... tu reviendras, si tu le veux, présenter tes hommages à ces dames... mais, ajouta-t-il, en se penchant à son oreille: tiens ta langue, nom de nom!...
Henriot demeura confus sous la semonce. Imprudemment il avait été sur le point de révéler le but de la grande entreprise confiée par l'Empereur à Lefebvre. Il se mordit les lèvres et se promit d'être plus réservé.
Mais la colère du maréchal, l'embarras du jeune officier, n'avaient pas échappé au prince.
Il flaira un secret d'Etat, un mouvement de troupes important, une marche en avant de la Grande-Armée, peut-être une attaque rapide sur le flanc de l'armée russe, en route vers la Pologne.
Ces surprises étaient familières au génie de Napoléon.
C'est au moment où il semblait tout attaché à l'organisation intérieure de la Prusse conquise, où il se montrait en apparence occupé de fêtes, de réceptions, de spectacles, dont il réglait lui-même l'ordre et la distribution, qu'il préparait peut-être un de ces coups d'audace qui stupéfiaient ses adversaires, et la veille du combat lui assuraient la victoire.
Et le prince, anxieux, se demandait de quelle façon il pourrait obtenir la révélation de ce secret, en partie échappé au jeune hussard.
S'il parvenait à surprendre les desseins de Napoléon, en avertissant le roi son maître, il relevait peut-être la Prusse de son écrasement. Une seule défaite enlevait le prestige de Napoléon. Vainqueurs dans une rencontre unique, les Allemands reprendraient force de courage. L'empereur Alexandre, de son côté, s'enhardirait, presserait la marche sur les Français démontés par un premier revers. Oui, à tout prix, il fallait connaître le but mystérieux vers lequel se dirigeait le maréchal Lefebvre, il fallait profiter de l'occasion et savoir le plan nouveau qu'avait conçu l'Empereur.
Le prince, dans une rêverie profonde, étudiait ce moyen, laissant son regard errer par le vaste salon où la princesse de Hatzfeld, entourée de quelques visiteurs, conversait légèrement, tandis qu'à voix basse causaient délicieusement, l'un près de l'autre serrés, dans l'angle le moins éclairé de la pièce, Henriot et Alice.
—Ah! cette jeune fille!... par elle je saurai quelque chose! se dit le prince, et aussitôt sa physionomie s'éclaira et un sourire de confiance et d'espoir zigzagua sur ses lèvres.
M. de Hatzfeld rentra dans le cercle des invités et se montra d'une amabilité grande.
Quand l'heure de se retirer fut venue, il serra cordialement la main à Henriot et lui dit:
—Je vous prierai, commandant, de considérer cette maison comme la vôtre, tant que durera votre séjour à Berlin... Mais je crois que vous aurez peu de temps à nous consacrer encore? Ne partez-vous pas bientôt? ajouta-t-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent.
Henriot eut un mouvement d'hésitation.
—J'accompagne le maréchal! répondit-il simplement.
—Oh! alors ce sera pour l'époque de votre retour! dit le prince sans insister.
Quand tous les hôtes du palais municipal furent partis, la princesse étant rentrée dans son appartement, le prince sonna et fit appeler mademoiselle Alice, qui avait accompagné sa maîtresse.
Très onctueux, très paternel, le prince interrogea la jeune fille tremblante. Il lui fit raconter son enfance et l'amena à lui parler d'Henriot. Enhardie,—on arrive si facilement aux confidences lorsqu'on vous questionne sur celui qu'on aime,—Alice avoua combien Henriot tenait de place dans son cœur.
Le prince sourit, l'encourageant, la poussant à tout lui apprendre. Et comme la jeune fille s'arrêtait, avec un pudique embarras, en disant: «Mais il n'y a plus rien, Excellence!... je vous ai tout appris!...» le bourgmestre lui dit:
—Vous aimez cet officier... je suppose qu'il vous aime également... vous n'avez rien de caché l'un pour l'autre... cependant il vous quitte, il s'en va, peut-être pour longtemps, pour toujours, et vous ne savez même pas où il va!...
—Non! je ne sais rien! fit Alice le cœur serré, tout émue par les paroles inquiétantes du prince... Etait-il possible qu'Henriot, à peine retrouvé, s'éloignât sans lui dire même vers quelle ville il se dirigeait, s'il serait longtemps absent, s'il reviendrait bientôt.
Le prince observait, en souriant, le trouble où ses paroles avaient plongé la jeune fille.
Il jugea inutile de prolonger cet interrogatoire. Il en avait assez dit pour être certain qu'Alice, le lendemain, en revoyant Henriot, chercherait à savoir de lui le but de ce voyage secret.
Avec impatience, il attendit la venue du jeune homme.
Vers dix heures, le matin, un bruit de chevaux dans la cour du palais municipal avertit le prince de la venue du commandant Henriot.
Confiant son cheval à un hussard, le jeune homme monta aux appartements, se fit annoncer à la princesse de Hatzfeld qui s'excusa de ne pouvoir le recevoir, étant souffrante, et lui envoya sa lectrice.
Les adieux des deux jeunes gens furent rapides et attristés.
Au moment où Henriot allait enfin se décider à quitter Alice, car Lefebvre devait s'impatienter ayant fixé le départ à onze heures, la jeune fille lui demanda timidement:
—Henriot, vous ne m'avez pas dit où vous alliez... je désirerais tant vous suivre par la pensée, vous accompagner du fond du cœur dans les combats nouveaux où sans doute vous êtes emporté... pourquoi me cachez-vous le but de ce départ?...
Henriot regarda Alice avec une attention profonde.
—Vous voulez savoir où le maréchal m'emmène, mon Alice?... Curiosité de femme, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est à Dantzig que l'Empereur nous envoie... Oui, nous allons faire le siège de cette ville et la prendre... Vous voyez, Alice, que je ne vous garde rien de secret...
—Oh! comme vous me dites cela, Henriot... est-ce que j'ai mal fait de vous questionner?... pardonnez-moi!...
—Est-ce de vous-même, Alice, que vous m'avez ainsi interrogé?... quelqu'un n'a-t-il pas cherché à savoir de vous où l'Empereur nous ordonnait de nous rendre?... répondez-moi?... demanda le jeune officier que l'avertissement de Lefebvre avait, depuis la veille, rendu méfiant.
—Oui... c'est le prince de Hatzfeld qui m'a interrogée... il a voulu savoir de moi si je connaissais le but de votre voyage.
—Le prince de Hatzfeld!... oh! c'est pour nous trahir! s'écria Henriot... il a cependant prêté un serment solennel à l'Empereur... Adieu, ma chère, à bientôt!... il faut que j'aille retrouver le maréchal... Nous nous reverrons quand Dantzig sera pris... Jusque-là silence!... Pas un mot au prince ni à son entourage... Heureusement il ne sait rien... A bientôt!...
Dans sa précipitation, Henriot se trompant d'issue, au lieu de gagner le vestibule, ouvrit une porte donnant accès au cabinet du prince.
Il trouva le bourgmestre debout contre cette porte, très troublé à la brusque apparition d'Henriot.
—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret de notre voyage!... pensa Henriot... Il n'y a pas une seconde à perdre... l'Empereur doit être prévenu!
Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de ses soupçons.
Le maréchal chargea Duroc d'informer l'Empereur de ce qu'il venait d'apprendre.
Deux heures plus tard un courrier envoyé par le bourgmestre au roi de Prusse était intercepté. On trouvait sur lui une lettre du prince de Hatzfeld annonçant le départ de Lefebvre et le siège imminent de Dantzig.
Napoléon entra dans une violente colère.
—Fiez-vous à la parole d'un Prussien! grommelait-il en se promenant de long en large dans son cabinet. Le prince avait pourtant promis de ne rien entreprendre contre nous... à cette condition, qu'il était libre de ne pas accepter, je lui laissais ses titres, son rang, ses prérogatives... je le traitais comme un fonctionnaire de mon empire... et il n'usait de ma bienveillance, de ma longanimité, que pour me trahir plus sûrement. Oh! je me vengerai terriblement... oui, général, je veux un exemple!... je pardonne au soldat humilié qui cherche à rejoindre les siens et qui me combat après avoir jeté ses armes pour sauver sa vie... je respecte le patriotisme exaspéré de ces rares paysans qui, le soir, dans une embuscade, se vengent sur un de nos malheureux enfants isolés de la défaite subie... je serai indulgent pour tout citoyen qui défend son pays... j'admire même ces sauvages explosions de courage vaincu dont les mamelucks de Saint-Jean-d'Acre ont fourni de si farouches témoignages... mais j'écraserai comme des reptiles qui se redressent ces gentilshommes perfides, ces seigneurs hypocrites, ces courtisans menteurs qui se courbent devant moi, pour que je leur permette de conserver leurs fortunes, leurs hochets, leurs privilèges, et qui, lâchement, sans risques comme sans courage, cherchent ensuite à profiter d'un hasard, d'une indiscrétion, de la faiblesse d'une jeune fille, d'un secret surpris, en écoutant aux portes, ainsi qu'un domestique voleur, pour trahir leur serment et rétracter leur parole... Donc, je punirai ce de Hatzfeld, et personne n'osera l'imiter...
—Sire, vous êtes tout-puissant, soyez généreux! hasarda Duroc.
—Je ne veux pas être faible, reprit vivement l'Empereur. Je n'ai de raison d'être qu'en paraissant fort partout. Au jour où l'on ne tremblera plus devant moi, je serai à moitié vaincu. Il faut contenir cette noblesse prussienne arrogante et sournoise. Les hommes ne se dominent que par la crainte. L'amitié, les bienfaits, la bonté, ce sont vaines vertus dont on se raille. L'indulgence est qualifiée couramment défaillance et les hommes, qui sont tous méchants, ne s'inclinent que devant la menace et la contrainte. Vous me conseillez la clémence, Duroc, c'était peut-être bon du temps de Cinna. Auguste était solide sur son trône, au milieu d'un empire pacifié. Il ne campait pas comme moi à huit cents lieues de son palais, au milieu des peuples en ébullition, en jeu à toutes les embûches de la trahison... Duroc, vous allez faire arrêter sur l'heure le prince de Hatzfeld et vous convoquerez pour demain matin la cour martiale!... Allez!...
Duroc s'inclina. Il n'y avait plus à résister quand l'Empereur parlait ainsi.
Le prince de Hatzfeld fut mis en arrestation, et la cour martiale, opérant rapidement, examina l'accusation, reconnut le crime de haute trahison et prononça la peine capitale.
Le prince devait être fusillé vingt-quatre heures après la sentence.
Mais Davoust, Rapp, Duroc tentèrent une dernière fois de fléchir l'Empereur. Ils le supplièrent d'épargner le prince. C'était le patriotisme qui l'avait poussé. Son crime avait un caractère de défense légitime. L'Empereur serait plus redoutable en pardonnant. Il désarmerait les passions et s'attirerait l'admiration de tout le peuple allemand par son acte de générosité.
Napoléon demeurait sourd à ces larmes et à ces prières, quand on imagina de le faire se trouver en présence de la princesse de Hatzfeld.
Touchante dans son attitude suppliante, enceinte et intercédant au nom de l'enfant qui allait être orphelin avant d'avoir vécu, la princesse essaya d'arracher à l'Empereur un ordre de grâce.
Elle aurait échoué, si, au dernier moment, une jeune fille, amenée par Rapp, n'eût réussi à forcer la porte du cabinet de l'Empereur.
C'était Alice, en vêtements de deuil, les yeux pleins de larmes, qui venait joindre ses prières à celles de la princesse. Elle raconta à l'Empereur son enfance, les soins dont la maréchale Lefebvre, remplaçant sa mère, l'avait entourée, puis l'aide qu'elle avait trouvée chez la princesse de Hatzfeld. Enfin, elle parla de son ami des jeunes années, d'Henriot, le pupille du maréchal, et, en rougissant, elle confessa ses rêves de bonheur avec lui. L'Empereur voudrait-il qu'elle fût la cause indirecte du deuil éternel de sa bienfaitrice?
Napoléon réfléchit longuement. Il se trouvait ému par la supplication de cette jeune fille. Le cœur de bronze devenait malléable.
—Vous êtes la fiancée du commandant Henriot... ce brave hussard qui m'a pris Stettin avec soixante cavaliers? dit-il en fixant son regard aigu sur la jeune fille tremblante, agenouillée avec la princesse devant lui.
—Oui, sire... et avec votre permission j'épouserai le commandant Henriot... le maréchal Lefebvre a déjà donné son consentement...
—Bien!... nous verrons cela quand le maréchal Lefebvre aura accompli la mission que je lui ai donnée... Eh bien! mademoiselle, par égard pour ce vaillant officier qui a accompli l'un des plus étonnants faits d'armes de ce siècle, je vous accorde la grâce que vous demandez... Relevez-vous toutes deux!...
Et, allant à son bureau, il prit une lettre, la montra à la princesse de Hatzfeld:
—Voici la preuve de la trahison de votre mari, madame, dit-il sévèrement... la cour martiale a prononcé en statuant sur cette pièce... la preuve n'existe plus... la cour martiale se réunira de nouveau, et votre mari, contre lequel aucune charge ne sera plus relevée, sera remis en liberté...
Et, d'un geste brusque, l'Empereur jeta dans la cheminée la lettre saisie sur le courrier, qui contenait l'avis au roi de Prusse de la marche vers Dantzig du maréchal Lefebvre.
Comme la princesse et Alice se retiraient en bénissant la clémence de l'Empereur, celui-ci dit, en souriant, à la jeune fille:
—Si le commandant Henriot se comporte aussi bien devant Dantzig qu'à Stettin, je vous promets, mademoiselle, de vous doter en signant à votre contrat de mariage!
Et l'Empereur se remit au travail après avoir dit à Duroc:
—Eh bien, maréchal, vous êtes content de moi?... J'ai été assez faible!... J'ai sottement pardonné!... J'étais pourtant bien en colère!... Je devais faire un exemple... J'ai eu tort!...
—Sire, vous vous êtes vaincu vous-même. C'est la plus grande victoire que Votre Majesté ait encore remportée, répondit le maréchal du palais, et la postérité glorifiera cette journée comme l'une des plus belles de votre règne.
—Ah! Duroc, dit l'Empereur, secouant la tête avec un sourire amer, si jamais je suis vaincu, si je deviens à mon tour obligé de compter avec la clémence des rois, ils seront impitoyables pour moi! Ils se croiront tout permis, eux, les souverains nés, contre moi, le soldat de fortune, comme ils m'appellent... Tenez, parlons d'autre chose... Quelles nouvelles de Paris? L'impératrice donne-t-elle des fêtes, comme je le lui ai ordonné, et Talma est-il toujours supérieur dans Britannicus?...