‹ Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de RomeChapitre 11 sur 19 · XI

XI

LA MAISON DE SANTÉ

La maison de santé du docteur Dubuisson était à la fois un établissement thérapeutique où l'on soignait des pensionnaires atteints de diverses affections chroniques et une annexe des prisons d'État, où l'on recevait des détenus spéciaux.

Certains condamnés politiques obtenaient, en arguant d'infirmités ou en invoquant des maladies que le complaisant certificat d'un médecin ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques terrifiants, la faveur d'être transférés chez le docteur Dubuisson et de subir leur peine en ses chambres plus confortables et plus saines que les cellules des prisons de l'Empire.

Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des prisonniers privilégiés. Pendant le second Empire, l'établissement hydrothérapique du docteur Pascal, la maison du docteur Béni-Barde, bien d'autres hôtels médicaux analogues reçurent les journalistes et les orateurs de réunions publiques désireux d'échapper au régime, relativement bénin d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur est continuée sous la République.

Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte, plein de tolérance et d'humanité pour des adversaires politiques rarement dangereux et qu'un retour de fortune peut brusquement porter au pouvoir. Que de ministères se sont, chez nous, recrutés dans les prisons!

Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui succédèrent à l'Empire, les détenus admis à jouir du transfèrement hospitalier n'étaient frappés que de condamnations légères et n'avaient commis que des délits de plume ou de parole. Les autres subissaient le régime pénitentiaire commun. Parfois même les forteresses du Taureau, de l'île d'Aix, de Joux, les maisons centrales de Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux, les villes d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi, gardaient les auteurs de complots ou les chefs d'émeutes vaincues. Le terrible despote que fut Napoléon se montra souvent, envers des hommes qui avaient tenté de l'assassiner, plus clément.

Dans l'établissement du docteur Dubuisson, situé en haut du faubourg Saint-Antoine, proche la barrière du Trône, au milieu d'une demi-campagne, avec des arbres, du bon air, le quartier voisin porte encore le nom de Bel-Air, parmi de riantes maisonnettes et proche le bois de Vincennes, des ennemis redoutables et personnels de l'Empereur subissaient une captivité assez douce.

Là se trouvaient incarcérés pour des causes diverses, outre le général Malet, deux frères, les princes Armand et Jules de Polignac, arrêtés à la suite de la conspiration de Georges Cadoudal, le marquis de Puyvert également royaliste, enfin l'abbé Lafon, le conseiller, le confident de Malet, mais qui croyait de bonne foi que le général travaillait pour les Bourbons et pour le pape.

L'abbé Lafon que nous avons vu, le jour de la naissance du roi de Rome, attendre avec impatience, dans le petit cabaret de l'hôtel de Nantes, la nouvelle qui pouvait hâter ou retarder ses espérances de conspirateur royaliste, avait été écroué depuis. Protégé par le comte Dubois, préfet de police, il avait obtenu de subir sa peine en la maison de santé de la barrière du Trône.

Malet prit sur-le-champ l'abbé en affection. Il ne tarda pas à lui donner toute sa confiance.

Le général Claude-François Malet avait alors cinquante-huit ans. Il était né à Dôle, dans le Jura, d'une famille noble; il s'engagea à l'âge de seize ans et se trouvait capitaine de cavalerie aux premières heures de la Révolution. Délégué à la fête de la Fédération en 1790 par son département, il fut élu chef du bataillon franc-comtois et commanda la place de Besançon. En 1799, il fut envoyé comme général de brigade à l'armée d'Italie et servit sous Championnet et Masséna. Il se trouva, dans les premières promotions, nommé commandeur de la Légion d'honneur. Il avait adhéré à la constitution de l'Empire, avec quelques réserves: «Citoyen Premier Consul, écrivait-il à Bonaparte, en lui envoyant son vote et celui de ses soldats, nous réunissons nos vœux à ceux des Français qui désirent voir leur patrie heureuse et libre. Si l'Empire héréditaire est le seul refuge qui nous reste contre les factions, soyez Empereur...»

Il y avait en ce militaire plein de révoltes et aussi de rêves aventureux, soldat médiocre d'ailleurs, perpétuel mécontent, subordonné aigri, qui voyait d'un œil irrité l'avancement brusque de camarades beaucoup plus jeunes que lui, une âme de conspirateur et des calculs de traître. Le mémorable complot qui porte son nom n'était pas son coup d'essai. Toute son existence fut agitée par des projets ténébreux de coups de main, d'émeutes de casernes, de pronunciamentos dans les camps, avec de romanesques combinaisons d'enlèvement. On retrouvait en lui le condottiere des petites républiques d'Italie et le franc-juge teutonique. Les généraux espagnols contemporains ont reproduit son tempérament.

Il s'était affilié de bonne heure à des associations militaires dont le but était le renversement de tout chef voulant s'emparer du pouvoir et changer la forme républicaine. Ces sociétés portaient différents noms. Leurs adhérents se nommaient _Miquelets_ dans la région des Pyrénées, _Barbets_ dans les Alpes, _Bandoliers_ dans le Jura, _Frères bleus_ dans le Centre et l'Ouest. Ces groupes divers parvinrent à se fondre dans la société des Philadelphes, qui avait des ramifications à l'étranger, et sur laquelle nous avons donné quelques détails dans l'épisode intitulé: _La Maréchale_. Malet portait le nom de Léonidas, chez les Philadelphes dont il devint le chef à la mort du colonel Oudet (Philopœmen), tué à Wagram.

Commandant le camp de Dijon en 1799, Malet, avec les Philadelphes, combina un plan d'enlèvement du Premier Consul, qui devait passer par Dijon pour aller gagner la bataille de Marengo et sauver la France.

Cent hommes résolus, apostés par Malet qui leur avait donné une consigne en apparence insignifiante, pouvaient entourer le cortège de Bonaparte dans les défilés du Jura et le faire prisonnier. Quelle aubaine pour l'Autriche si Malet eût réussi! Son plan consistait à profiter de la confusion suivant la mort du Premier Consul pour marcher sur Paris à la tête des troupes du Jura. Le complot fut éventé. Le Premier Consul évita les défilés suspects et put parvenir sur le champ de bataille de Marengo. La fortune tournait le dos aux Autrichiens.

Malet fut alors soupçonné, mais non convaincu de trahison. Le chef de la haute police, Desmarets, dit en ses curieux et précieux _Témoignages_: «Je crus le voir affilié alors à certain projet d'enlèvement du Premier Consul à son passage à Dijon. L'explication que j'ai eue avec lui mit fin à quelques relations que nous avions conservées de l'armée d'Italie.»

D'Angoulême, où il avait été détaché, il passa à Rome où, à la suite d'actes d'insubordination affichant son désaccord avec le général Miollis, il fut révoqué.

Cette mesure ne fut point pour calmer ses idées de rébellion. Il voua une haine vigoureuse à l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace patience à profiter de tous les événements, à les susciter s'il était possible, à les supposer au besoin, pour s'emparer de l'armée, soulever le peuple et renverser son ennemi.

Cette haine, plus que le passé de Malet, explique ses sentiments républicains qui sont incontestables, quoiqu'il ait cherché des alliés parmi les royalistes.

Il tenta, comme nous l'avons vu, en 1807, avec le comité de la rue Bourg-l'Abbé dont le jacobin Demaillot était le mineur, de détrôner Napoléon. Son plan consistait à profiter de l'éloignement de l'Empereur, pour répandre le bruit de sa mort. Le complot fut dénoncé et Malet ne tarda pas à être emprisonné.

Nous avons reproduit la lettre, pleine de soumission, par laquelle il demandait sa grâce à l'Empereur, offrant de quitter la France et d'aller vivre de l'existence du colon à l'île de France.

A la suite de la démarche faite par Renée, accompagnée de La Violette, et sollicitant, à Saint-Cloud, la grâce de Malet et du major Marcel, compromis dans son complot, l'Empereur avait accordé remise de sa peine au major et autorisé Malet à séjourner dans la maison du docteur Dubuisson.

C'est là que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre 1812,—le jour même, à jamais tragique, où Napoléon évacuait Moscou et commençait, avec la Grande Armée en haillons, la sinistre étape dans les neiges.

Malet, même en prison, n'avait pas cessé de conspirer. En 1809, il avait voulu recommencer sa tentative, c'est-à-dire répandre le bruit que l'Empereur avait été tué à Wagram; puis, à la faveur du désarroi général, marcher sur Notre-Dame,—il avait choisi le 29 juin, où l'on y célébrait un _Te Deum_. Là, il se serait emparé des autorités civiles et militaires rassemblées pour la cérémonie. Un Italien nommé Sorbi, détenu avec lui à la Force, avait surpris en partie son plan. Malet conçut des doutes sur la fidélité de cet homme. Il donna contre-ordre à ses affidés. Le _Te Deum_ de Wagram se passa donc sans incidents.

Ce conspirateur opiniâtre avait une idée fixe: profiter de la stupeur qui suivrait la nouvelle de la mort de l'Empereur, brusquement proclamée, et se rendre maître, à la faveur de la confusion universelle, de divers postes et du suprême pouvoir militaire. Il évoque ainsi la physionomie sombre et restée quelque peu mystérieuse d'un autre prisonnier d'État, Auguste Blanqui, comme lui cherchant le renversement du pouvoir par des coups de surprise, des émeutes faites à petit nombre, et l'usurpation des ministères, de l'Hôtel de ville, de la police, soit par la force, soit à l'aide de faux cachets et d'actes fabriqués.

Malet a-t-il conspiré seul, en 1812, avec les quelques compagnons qui figurèrent à son procès; ou bien était-il soutenu par des complices puissants, restés secrets et indemnes? Comptait-il sur l'appoint de ce qui restait des Philadelphes, sur le secours immédiat des officiers révoqués partageant ses rancunes et n'attendant qu'une occasion de se jeter dans une insurrection? Tout porte à le croire, mais la preuve historique de cette double complicité n'a pas été faite, et l'on ne peut, en toute sécurité, donner à Malet d'autres auxiliaires que ceux qui furent connus par la suite.

Le règlement de la maison de santé permettait aux pensionnaires de recevoir des visites toute la journée.

Malet accueillait donc chaque jour un certain nombre de visiteurs. Rien d'insolite ne marqua ses réceptions du jeudi 22 octobre.

Dans sa chambre, se trouvaient réunis l'abbé Lafon, le moine Camagno, le séminariste Boutreux, l'ex-médecin-major Marcel, et un jeune militaire, le caporal Rateau, de la garde de Paris.

Rateau avait vingt-huit ans. Il était le fils d'un fabricant de liqueurs de Bordeaux et était parent du baron Rateau, procureur général à la Cour de Bordeaux.

Quand les cinq complices furent seuls en face de leur chef, qui les avait retenus sous des prétextes divers, Malet dit d'un ton bref:

—Il faut en finir, mes amis... l'Empire a trop duré, et l'Empereur a trop vécu!... voici l'heure de frapper le grand coup... Êtes-vous prêts à me suivre?...

Il les interrogea du regard rapidement. Tous répondirent affirmativement.

L'abbé Lafon fit cette réserve:

—Il est entendu, mon cher général, qu'il s'agit seulement de renverser l'Empire et non de rétablir la République?

Malet eut un geste d'impatience.

—Nous réservons la forme de gouvernement, dit-il; les Français, redevenus libres, choisiront le régime qui leur paraîtra le meilleur...

—Soit, dit le moine Camagno, avec sa face bistrée de forban et ses yeux où luisait la flamme du fanatisme, nous marcherons avec vous, général, fût-ce au supplice, mais vous me garantissez à moi, pour que je puisse le confirmer à mes amis, que tous vos efforts, si vous réussissez, tendront à rétablir sur son trône le roi d'Espagne, Ferdinand VII?

—Nous nous occuperons des affaires d'Espagne quand nous en aurons fini ici avec le tyran,—répondit avec brusquerie Malet. Personne n'a plus d'objection à faire? reprit-il en lançant un regard impérieux à la ronde.

—Nous ne devons pas seulement nous armer pour démolir un trône, dit, de sa voix calme de sectaire, l'ex-major Marcel, l'humanitaire disciple d'Anacharsis Clootz, mais bien pour fonder la république universelle, la fédération pacifique des États-Unis d'Europe. Je vous demande donc, général, de profiter de l'immense élan généreux que votre grand acte va donner à tous les peuples, pour délivrer les nations dans les fers... La Pologne, l'Irlande, la Grèce, attendent de nous leur délivrance... Il faut décréter la révolution au nom du principe des nationalités; il faut que la France donne une patrie à ceux qui n'en ont pas, et affranchisse les humains encore esclaves... Voilà pour quel noble but je marche avec vous, général!

—Nous nous occuperons de nous fortifier, en nous créant des alliés parmi les peuples asservis, c'est entendu! dit Malet; mais avant de songer à l'affranchissement des Polonais, des Irlandais et des Grecs, il faut délivrer les Français... On n'a plus rien à ajouter?

—Pardon, général, dit timidement le séminariste Boutreux, il ne faudra pas oublier notre saint Pontife, qui est en prison...

—C'est convenu! Je l'ai déjà dit... Mais Napoléon d'abord, le pape après! fit Malet avec une irritation croissante. Et toi, ajouta-t-il en s'adressant au caporal, as-tu quelque roi ou quelque pape à me recommander? Tu es le seul qui n'ait pas ouvert la bouche...

—Mon général, répondit en rougissant Rateau, je voudrais bien devenir sous-lieutenant...

La figure de Malet s'éclaira:

—A la bonne heure! tu demandes quelque chose pour toi, au moins... tu es le plus raisonnable... Sois heureux, mon garçon, tu auras tes épaulettes!... A présent, mes amis, écoutez-moi attentivement, continua Malet; les heures sont brèves, et cette nuit même, nous allons tenter la partie...

Un certain frémissement parcourut les auditeurs. Aucun ne tremblait. C'était plutôt une fièvre de plaisir, un de ces frissons d'attente qui font vibrer délicieusement les nerfs des joueurs et des amoureux. Les conspirateurs connaissent cette titillation. Le désir, l'anxiété, l'inconnu leur communiquent d'étranges et puissantes secousses. Le sang accélère, à ces moments-là, sa course dans les veines, et l'on vit double.

Malet, profitant de l'émotion de ses affidés, développa froidement, posément, son plan, qui était encore plus insensé que hardi.

Il en avait avec précision et méthode agencé les diverses parties. Seul, il le portait tout entier. Nul des hommes subalternes auxquels il se confiait n'en avait eu connaissance. On savait seulement que l'on chercherait à renverser l'Empire, et qu'on descendrait dans la rue, quand Malet donnerait le signal.

Il commença par leur faire remarquer combien le moment était propice pour agir. Dès qu'il avait vu Napoléon s'engager, avec toute son armée, sur la route périlleuse des solitudes du Nord, son espoir de recommencer avec succès les deux tentatives de 1807 et de 1809 lui était revenu plus vivace. Cette fois il semblait sûr du succès. Son idée fixe, sa marotte, la supposition de la mort de l'Empereur, allait prendre corps et apparaître la réalité.

Il y avait sept jours que Paris était sans nouvelles de Napoléon et de la Grande Armée. Les bruits les plus sinistres trouvaient créance. Le commerce paralysé, le travail arrêté, la récolte mauvaise,—la comète de 1812, favorable à la vigne, avait produit une sécheresse exceptionnelle,—l'impopularité de Marie-Louise, car le peuple regrettait Joséphine et n'avait pu s'accoutumer à cette Autrichienne, rappelant Marie-Antoinette, tout ce malaise et toute cette inquiétude favorisaient les desseins audacieux de Malet.

L'entreprise sans doute était folle et téméraire. Elle prouvait cependant chez son auteur une sorte d'intuition très pénétrante de ce qui se passait dans la conscience populaire, une perception très juste de l'état des esprits, des défaillances prochaines, des trahisons naissantes et des surprises possibles.

L'abbé Lafon qui, en sa qualité de royaliste et de clérical, prévoyait l'insuccès et aurait souhaité que Malet agît franchement au nom des Bourbons, arborant la cocarde blanche et proclamant le souverain légitime, Louis XVIII, après avoir entendu l'exposé rapide de son plan, lui demanda:

—Comptez-vous sur l'appui du Sénat? avez-vous pressenti quelques-uns de ses membres?

Malet répondit avec franchise:

—Aucun! vous seuls connaissez mon projet. Mais les sénateurs, au moins en grande majorité, sont las de servir l'Empire. Des grondements précurseurs des révoltes s'élèvent des deux grands corps délibérants. Le Sénat, qui hésiterait sans doute à prendre l'initiative d'une insurrection, ratifiera avec ensemble le fait accompli. Dès que les sénateurs seront persuadés que Napoléon est mort, ils s'empresseront de voter l'abolition de son régime. Il se passera ce qui s'est vu, sous l'ancienne monarchie, quand Louis XIV et Louis XV sont descendus dans la tombe. On déchirait leurs testaments, on se refusait à exécuter leurs volontés avant-dernières, on poursuivait les rares courtisans restés fidèles après la mort. L'humanité est lâche, mes amis; elle subit la force d'où qu'elle vienne, mais seulement tant qu'elle est la force. Quand un pouvoir nouveau surgit, les pires valets du pouvoir ancien se redressent de leur platitude, courent à la puissance qui apparaît et s'efforcent de se faire pardonner leur servilité passée en promettant une domestication plus complète... Tout avènement est beau. La foule salue les acteurs neufs qui paraissent sur la scène du monde et oublie ceux qu'on a forcés à rentrer dans la coulisse. L'Empereur mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterré. Personne, demain, ne voudra plus avoir été bonapartiste. Oh! je connais ce peuple et ceux qui le mènent!... Nous aurons le Sénat pour nous, j'en suis certain!... J'ai, d'ailleurs, d'avance compté sur son concours!... voyez plutôt...

Et Malet, déployant un papier à en-tête, lut la pièce suivante, très habilement fabriquée par lui, et qui pouvait, par ses apparences d'authenticité, tromper des yeux non prévenus.

C'était un sénatus-consulte, destiné à être affiché, lu aux troupes de la garnison, envoyé aux préfets et aux commandants de places, et montré, s'il le fallait, aux généraux, aux ministres, aux divers agents de l'autorité, requis par Malet, au nom du pouvoir sénatorial.

L'original de cette pièce, publiée pour la première fois sous la Restauration, est aux Archives.

Ce sénatus-consulte fictif portait l'en-tête suivant:

SÉNAT CONSERVATEUR

_Séance du 22 octobre 1812._

PRÉSIDENCE DE M. SIEYÈS.

«La séance s'est ouverte à huit heures du soir sous la présidence du sénateur Sieyès.

»Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait donner lecture du message qui lui annonce la mort de l'empereur Napoléon qui a eu lieu sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois.

»Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur un événement aussi inattendu, a nommé une commission pour aviser, séance tenante, aux moyens de sauver la Patrie des dangers imminents qui la menacent, et après avoir entendu les rapports de la commission,

»A discuté et nous ordonne ce qui suit...»

Suivait le dispositif du sénatus-consulte en 19 articles.

Le premier article portait que le gouvernement impérial n'ayant pas rempli l'espoir de ceux qui en attendaient la paix et le bonheur des Français, ce gouvernement, ainsi que ses institutions, était aboli.

La Légion d'honneur était conservée.

Un gouvernement provisoire de quinze membres était établi et composé ainsi:

Le général Moreau était nommé président. Ce traître célèbre se trouvait encore aux États-Unis; mais ses ramifications avec les Philadelphes, ses relations anciennes avec les royalistes, ses offres de service aux Russes et aux Prussiens, dans les rangs desquels il devait, l'année suivante, trouver la mort en combattant la France, à Dresde, indiquent bien que Malet, s'il agissait seul, avait des accointances puissantes et aurait eu des alliances—s'il avait réussi—auprès des Bourbons et dans les cours d'Europe.

La vice-présidence avait été dévolue à Carnot. Les autres membres étaient: général Augereau; Bigonnet; Destutt de Tracy, sénateur; Florent-Guyot, ancien conventionnel; Frochot, alors préfet de la Seine; Jacquemont; Lambrecht, sénateur; Mathieu, duc de Montmorency, royaliste; général Malet; Alexis, duc de Noailles, royaliste; Truguet, vice-amiral; Volney et Garat, sénateurs.

On voit que ce gouvernement était mixte et que si Carnot, Malet, Augereau y représentaient avec Florent-Guyot et Jacquemont l'élément républicain, le préfet Frochot, le vice-amiral Truguet, Volney, Lambrecht, Garat, Destutt de Tracy figuraient les anciens républicains ralliés à l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency et de Noailles marquaient la place de la royauté. Les sénateurs impériaux pouvaient, le cas échéant, se rattacher aux royalistes, s'il s'était agi de délibérer sur l'offre de la couronne. En outre, la présidence confiée au général Moreau, déjà en pourparlers avec les futurs chefs de la coalition, donnait à la restauration de Louis XVIII les plus grandes chances, si le coup tenté par Malet eût été suivi de succès.

Malet, c'est entendu, était républicain. Mais son républicanisme était celui d'un général. Il devait fort bien s'accommoder d'une royauté avec une charte. Les historiens favorables à Malet ont été embarrassés pour justifier la présence de royalistes et de législateurs alliés à l'Empereur dans cette commission insurrectionnelle. M. Ernest Hamel, qui a écrit l'apologie de Malet et de ses conspirations, a été obligé de reconnaître que si le complot de 1808 (comité de la rue Bourg-l'Abbé) avait un caractère démocratique prononcé, avec le rétablissement de la République pour but, la seconde conspiration offrait un objectif moins absolu. En 1812, la forme de gouvernement est réservée et un élément royaliste se trouve introduit parmi les membres chargés de préparer et de présenter à l'acceptation du peuple français une constitution nouvelle.

Avec Moreau à sa tête, la commission eût certainement fait les affaires des Bourbons et des rois d'Europe, qui avaient encore plus peur de la République que de Napoléon.

Aux termes de ce sénatus-consulte, les ministres étaient destitués; les fonctionnaires continuaient leurs fonctions; une amnistie était accordée aux déserteurs, déportés et émigrés,—cette dernière catégorie ne comprenait plus guère que les princes, leur entourage et les derniers chouans à la solde de l'Angleterre.

L'article 7 établissait qu'une députation serait envoyée «à Sa Sainteté le pape Pie VII, pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les maux qu'il avait soufferts et pour l'inviter à visiter Paris avant de retourner à Rome».

Malet, on le voit, n'avait eu garde de négliger l'élément religieux. Il comptait sur l'appui du pape et du clergé. Cet article avait dû plaire à ses complices de la première heure: l'abbé Lafon, le moine Camagno et le séminariste Boutreux.

Les gardes nationaux, que les levées extraordinaires avaient appelés aux armées, étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers, mesure qui devait certainement, si on affaiblissait nos corps de troupes aux prises avec l'ennemi, acquérir de la popularité au nouveau gouvernement. Enfin, le général Lecourbe était nommé commandant en chef de l'armée de Paris. Le général Malet remplaçait le général Hullin dans le commandement de la place de Paris.

Le sénatus-consulte était signé de: Sieyès, président, Lanjuinais et Grégoire, secrétaires; contresigné par Malet, «général de division, commandant en chef la force armée de Paris et les troupes de la première division militaire».

Une proclamation, rédigée en même temps par Malet, devait être lue dans les casernes et affichée sur les murs de Paris.

On lisait dans cet appel d'une véhémence extrême des phrases comme celles-ci, faisant des Cosaques vainqueurs, et sous la lance desquels Napoléon, disait-on, avait succombé, les sauveurs de la France et du monde:

«Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le tyran est tombé sous les coups des vengeurs de l'humanité. Grâces leur soient rendues! Ils ont bien mérité de la patrie et du genre humain!...»

Après ce tribut de reconnaissance aux ennemis victorieux, le factieux attaquait et insultait le fils de l'Empereur.

«Si nous avons à rougir d'avoir supporté si longtemps à notre tête un étranger, un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant bâtard...»

Si l'insulte à la Corse, île française, était inutile et peu habile, l'outrage au pauvre petit roi de Rome était fou. Mais Malet n'était pas homme à observer aucune mesure. Ne flétrissait-il pas, dans la fin de sa proclamation, sans doute pour complaire aux anciens valets de Thermidor devenus les sénateurs de Bonaparte, qu'il embauchait, le grand citoyen qui avait incarné la Révolution et la République, jusqu'à la réaction de la Cabarrus et de son amant, le méprisable Tallien:

«Prouvez à la France, s'écriait Malet, que vous n'étiez pas plus les soldats de Bonaparte que vous ne fûtes ceux de Robespierre!»

Quand la lecture des pièces fut achevée, Malet distribua à ses complices leurs rôles.

Puis il collationna, signa et scella divers brevets nommant à des emplois et à des commandements ceux qu'il se proposait d'entraîner avec lui.

Ces dispositions prises, il leur donna à tous successivement la main, en leur disant d'un ton de commandement:

—C'est pour ce soir!... onze heures!... Soyez prêts!...

Tous répondirent:

—A ce soir!...

—Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abbé Lafon... ce ne peut être ici: la maison de l'excellent docteur Dubuisson n'ouvre pas, de nuit, ses portes à nos amis.

—Sans doute, fit Malet, il faut nous réunir chez l'un de nous...

—Chez moi, si vous le voulez, dit le moine Camagno; j'habite une maison tranquille, cul-de-sac Saint-Pierre, rue Saint-Gilles, au Marais.

—Accepté! décida Malet. Vous avez entendu, messieurs, à onze heures, rue Saint-Gilles?...

—Nous y serons!... dirent les conjurés.

—Attendez, reprit le moine. Pour vous faire reconnaître, car il pourrait se faire que vous fussiez surveillés et suivis, vous ferez tomber dans la boîte de la porte un morceau de papier... je n'ouvrirai que sur ce signe de ralliement...

Et le moine, tirant de la poche de sa robe une lettre froissée, visiblement un brouillon, la déchira en cinq morceaux qu'il présenta à Malet, à l'abbé Lafon, à Boutreux, à Marcel et au caporal Rateau.

Chacun serra précieusement ce morceau de lettre.

Reconduits par le général jusqu'à la porte, les trois visiteurs quittèrent la maison de santé sans avoir attiré l'attention ni des pensionnaires du docteur Dubuisson, ni des agents de Rovigo susceptibles de rôder aux alentours.