XII
COMPIÈGNE-CONSPIRATION
Le général Malet, demeuré seul, réfléchit profondément quelques instants, tournant et retournant les papiers étalés sur la table, qu'il enferma ensuite dans un portefeuille à serrure.
Là se trouvait toute la conspiration. Avec ces feuilles de papier ministre, ces faux cachets, ces signatures imitées, cet homme, faible, isolé, captif, n'ayant ni argent ni prestige, ignorant tout de Paris, oublié des soldats, inconnu de la population civile, allait un instant suspendre la vie publique, arrêter le mécanisme puissant de l'organisme impérial et, détournant à son usage les ressorts réguliers de l'administration, substituerait pendant quelques heures brèves, mais si remplies de faits extraordinaires, sa volonté à toute autorité établie et sa personnalité même à celle du grand Empereur éloigné.
Cet incroyable complot—en laissant de côté les alliances royalistes, les secours extérieurs et les adhésions des fonctionnaires et du peuple qui ne seraient venues qu'après la réussite complète et l'affermissement du nouveau pouvoir—prouve la force qui gît dans la volonté humaine.
L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés, de toutes les sensations, de toutes les volitions vers un seul objectif: le renversement de l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité de cette fantasmagorie.
Il est évident que la nouvelle avait contre elle toutes les chances de crédibilité; qu'il suffisait de la défiance en éveil d'un esprit plus réfléchi, s'avisant qu'il était invraisemblable que la nouvelle de la mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se demandant d'où sortait ce général Malet investi tout à coup par le Sénat du commandement de Paris, pour donner le soupçon de la fraude et empêcher le sénatus-consulte et les pièces fabriquées d'avoir le moindre effet; qu'un seul des fonctionnaires dont le concours était indispensable à Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui obéir, et tout son château de cartes s'écroulait. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva.
Mais il est toutefois admirable que la cervelle d'un homme, en prison et dénué de toutes ressources, ait pu projeter une si étrange folie et lui donner une consistance apparente telle que la plupart des historiens l'ont discutée comme une conception réalisable et qui n'avait avorté que par des concours de circonstances accidentelles, demeurées d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi, comme on le verra par la suite, le préfet de la Seine, Frochot, dont le dévouement à l'Empereur ne peut faire de doute, crut-il Malet sur parole, lui prêta-t-il son concours et mit-il à sa disposition l'Hôtel de Ville, tandis que le général Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive et la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur pouvaient expliquer la soumission aux ordres à lui transmis, se refusa-t-il à céder la place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus du roman. Cette conspiration, absurde en ses détails, et abracadabrante dans sa conception, fut donc avant tout un chef-d'œuvre de volonté.
Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait son auteur, après l'insuccès. La disproportion entre l'assaillant faible et le colossal Empire, une matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un écroulement, si l'Empereur venait à disparaître. En même temps elle accoutuma les esprits à ne pas considérer le roi de Rome comme l'héritier du pouvoir de Napoléon. On peut dire que c'est la conspiration Malet qui a préparé la France à la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à Napoléon et à son fils. Alexandre de Russie, le roi de Prusse, Wellington, Blücher, comprirent dès lors que la France était vulnérable. Il fallait frapper l'invincible nation, non pas au cœur, mais à la tête. Napoléon n'était qu'un vainqueur éphémère. Fouché, Talleyrand se disaient qu'il fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus solide. L'empereur d'Autriche conçut des doutes sur la valeur de son gendre. Malet a empêché Napoléon II.
Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et ranger ses précieux papiers, entendant frapper, alla ouvrir. Il prit un air indifférent pour recevoir le visiteur.
Un jeune homme, à figure énergique et franche, portant la longue redingote boutonnée, le chapeau à bords relevés, les bottes et la grosse canne, ayant toute l'apparence d'un officier en civil, parut.
La figure de Malet s'anima. Évidemment le nouveau venu l'intéressait, l'inquiétait peut-être.
—Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement... Soyez le bienvenu!... Quelles nouvelles?...
—Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur...
—Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!... Les murs sont épais, les portes closes, et les maisons comme celle-ci fort discrètes... Je vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de hâte de savoir si une dépêche est arrivée...
—Aucun courrier n'est encore venu de Russie...
—L'Impératrice?
—Toujours dans la plus vive inquiétude sur le sort de son mari... elle se trouve au palais de Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend un courrier...
—Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement Malet, peut-être, mon cher colonel, Napoléon est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les neiges de la Moscovie?...
—Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot avec amertume, un démon le protège...
—Vous êtes d'un cœur solide, colonel, et votre haine contre Napoléon vous défend contre toute faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de vos souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé, vous n'allez pas tarder à être vengé!...
—Est-ce possible?... dit Henriot en secouant la tête; je commence, voyez-vous, à désespérer, et ne suis plus le même homme qui s'est ouvert à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir avec l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine Russie, et là, un jour, l'attendre, le surprendre et le frapper... au cœur, comme il m'avait atteint, moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé de tenter cette aventure, il m'a représenté que vous pourriez plus sûrement m'aider à me venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous fournir les renseignements qui vous seraient utiles pour un but que je soupçonne, mais que vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je suis venu vous trouver, et me mettant à votre disposition, je vous ai communiqué tous les renseignements que vous me demandiez...
—Et vous avez été un aide fort précieux, mon cher Henriot; avant peu, mes amis et moi, nous saurons reconnaître vos services...
—J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner vers quel but mystérieux vous marchez, reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi, comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on dirige à tâtons dans un endroit ténébreux... pour vous, pour vous servir, car je pensais servir en même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner en France... prétextant une maladie interne, une faiblesse toute physique, alors que c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à la protection du maréchal Lefebvre, rester en France, à Paris... Tandis que mes camarades donnent des coups de sabre aux Russes, prennent des villes, gagnent des batailles, acquièrent des grades et se couvrent de gloire dans cette guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au fourreau, devant une écritoire, plumitif obscur, assis paisiblement dans un bureau de la place, auprès du général Hullin, gouverneur de Paris...
—Un poste d'honneur et de confiance!... ne vous plaignez pas!... c'est là que vous êtes surtout utile à la cause!
Henriot baissa la tête. Un vif combat semblait se livrer dans sa conscience. Il continua avec un trouble croissant:
—Mon emploi auprès du commandant de l'armée de Paris me permettait de connaître exactement les forces disponibles, les contingents des postes, les noms des chefs et leur situation... Vous m'avez demandé de vous livrer ces renseignements, je l'ai fait... c'était une trahison, général!...
—Vous employez là un bien gros mot, dit Malet avec un air de bonhomie destiné à calmer les remords visibles du jeune colonel. Soyez assuré, reprit-il avec plus d'énergie, que vous ne trahissez ni vos devoirs ni votre pays... je ne vous ai rien demandé qui fût un forfait à l'honneur! Le général Malet est incapable de commander à qui que ce soit une action déshonorante!...
—Je vous crois, général!... Mais si, dans le premier moment de la colère, de la douleur aussi, en écoutant Maubreuil, j'étais prêt à tout braver, à tout entreprendre contre l'Empereur... c'était pour me venger de lui...
—Et à présent... vous êtes moins emporté... votre colère s'est évanouie... votre douleur s'est apaisée?... demanda Malet, et presque ironiquement il ajouta: Vous estimeriez-vous déjà vengé, parce que l'on est sans nouvelles de Napoléon et que le bruit de sa mort sous les murs de Moscou peut tout à coup nous parvenir?...
—Ma douleur est aussi vive, ma colère aussi ardente qu'auparavant, et ma vengeance est toujours altérée...
—Eh bien! d'où proviennent ces scrupules, ces hésitations, mon jeune camarade?
—Général, écoutez-moi... j'ai voué une haine violente et terrible à Napoléon... Mais c'est Napoléon seul que je cherche, c'est sa personne que je vise, c'est lui, c'est l'homme même que je veux frapper... L'Empereur m'est toujours sacré!... En lui je respecte le chef de notre armée, le bouclier de la France, l'épée de notre grande nation marchant à la gloire...
—Enfant, murmura Malet hochant la tête, l'Empereur et Napoléon ne font qu'un...
—Pas pour moi! Réfléchissant à ce qui se dit dans Paris, aux alarmes répandues, à l'absence de nouvelles qui permet de supposer des désastres pour l'armée, je me demande si je puis conserver ma haine, comme une arme chargée braquée sur la poitrine de celui qui porte la France en croupe de son cheval...
—Napoléon n'est pas la France! accentua énergiquement Malet. Il a trahi la cause de la liberté. C'est un despote qui a tout sacrifié à son ambition. Il a fait couler, par cent canaux sur tous les champs de l'Europe, le plus pur sang de notre jeunesse. Il emmène avec lui en ce moment dans les déserts béants comme des fosses la nation valide presque entière, elle s'y engloutira!... il suit sa route funeste au milieu des ossements... La France a besoin d'air, et elle étouffe de liberté, et elle est bâillonnée; de paix, et elle est poussée dans des combats sans fin... Non! la France n'est pas Napoléon et vous ne pouvez confondre le tyran et l'esclave, le bourreau et la victime!...
Malet avait prononcé avec force ce réquisitoire. Henriot, à qui le conspirateur n'avait rien révélé de ses projets, gardait le silence, les yeux fixés sur le carreau de la chambre.
Après l'avoir observé quelques instants, Malet reprit avec fermeté:
—Vous êtes venu à moi, colonel... je ne vous ai ni cherché ni sollicité... prisonnier, n'ayant pas à me louer de l'Empereur, républicain n'aimant pas l'Empire, militaire privé de son commandement et comme tel enclin à s'entourer de mécontents, je vous ai accueilli avec plaisir, avec confiance, avec espoir aussi, quand, recommandé par le comte d'Orvault de Maubreuil que j'ai connu à la cour de Westphalie, l'on vous a adressé a moi... je ne vous ai pas interrogé, vous m'avez étalé votre cœur; je ne vous ai rien demandé, vous m'avez offert de me seconder si j'entreprenais quelque chose contre Napoléon... sans vous engager, sans vous initier au moindre des projets que je pouvais avoir, je vous ai seulement indiqué que je serais heureux de posséder certains détails sur l'organisation de la place de Paris, que d'ailleurs je pouvais facilement me procurer par ailleurs...
—Je vous ai fourni les renseignements.
—Vous en repentez-vous?...
—Non... puisque je vous en apportais d'autres, aujourd'hui même...
—Quel autre renseignement?
—Celui que vous m'avez fait demander par ce billet qui me fut passé hier à la place...
Un éclair de joie brilla dans les yeux gris et ternes de Malet.
—Attendez! dit-il, je ne veux pas violenter votre conscience... je vous rappelais tout à l'heure comment vous étiez venu me trouver, et les services que vous m'aviez rendus, nullement compromettants du reste, et qui ne sauraient être qualifiés de trahisons... Ceci dit, je ne prétendais ni vous imposer de nouvelles communications, ni vous entraîner plus avant avec moi vers un but qui vous effraie...
—Un but que j'ignore, général!
—Vous ne tarderez pas à le connaître... Oh! n'ayez aucune crainte, vous serez au courant de mes actions, bientôt, et sans être mêlé à aucune d'elles...
—Général, je n'ai pas peur...
—Si!... vous avez peur de nuire à Napoléon!...
Henriot releva la tête qu'il avait gardée constamment baissée.
—Eh bien! oui, vous avez raison, général, j'ai peur de combattre la patrie en combattant Napoléon; j'ai peur de blesser la France en frappant son Empereur; j'ai peur d'achever à Paris la déroute de mes frères d'armes que là-bas transpercent les lances des Cosaques... Mais cette crainte ne saurait m'empêcher de tenir vis-à-vis de vous les promesses que j'avais pu vous faire, et, en vous étant utile, je suis assuré de ne pas servir les ennemis, de ne pas aggraver la défaite qui, dans les solitudes russes, s'accomplit peut-être à l'heure où nous parlons!
—D'où vous viennent donc, aujourd'hui, de si grandes appréhensions?... fit Malet dardant son regard sur le jeune colonel; serait-ce la demande contenue dans ce billet qui vous fut remis hier?... oh! par une personne tout à fait sûre, ma femme!...
—Oui, général, c'est bien cette demande qui m'alarme, qui me trouble, qui me force à m'arrêter sur les bords d'un précipice, que je ne vois pas, mais que je devine... Vous m'avez prié de vous faire tenir ce soir le mot d'ordre qui serait distribué par la place aux chefs de poste...
—Je pouvais me procurer ce mot d'ordre par des indiscrétions, par des amis que je compte dans la garnison de Paris; j'ai pensé à vous, comme étant plus à même par votre fonction auprès d'Hullin de me donner ce mot... Vous craignez de vous compromettre en me le communiquant, libre à vous... je vais m'enquérir ailleurs...
—Général, je vous l'apportais ce mot d'ordre... je vais vous le donner...
—A votre aise! dit Malet, affectant une grande indifférence. Ah! je ne vous contrains nullement, camarade!
—En vous communiquant le mot, général, je ne sollicite de vous qu'une chose, c'est de me donner votre parole que vous ne comptez pas vous en servir pour une entreprise susceptible de valoir un avantage à l'ennemi... Je ne chercherai même pas à savoir pour quel usage vous désirez être en possession du mot...
—Parbleu! fit Malet jouant la bonne humeur, vous n'imaginez pas que je vais livrer ce mot aux avant-postes des Cosaques?... La Russie est trop loin, et avant qu'on sache à Moscou le mot d'ordre de Paris distribué dans la nuit du 23 octobre, trente nouveaux mots auront été donnés et changés... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu devant vous... je n'ai rien à vous cacher... je suis certain que vous ne me trahirez pas...
—Je vous jure...
—Ne jurez pas! c'est inutile!... Apprenez donc que, cette nuit, je compte sortir de cette prison... Bien que la maison de santé soit en somme d'un séjour supportable, et qu'à la table de cet excellent docteur Dubuisson on rencontre aimable compagnie, je suis las d'être verrouillé chaque soir... Donc, une occasion favorable s'étant présentée, j'en profite... Cette nuit, qui me paraît sombre et pluvieuse à souhait, je me donne de l'air...
—Et où irez-vous, général?
—En Amérique... c'est un tour de liberté... j'ai des amis aux États-Unis...
—Je vous souhaite de réussir!...
—J'espère, à pareille heure demain, être bien près de Boulogne, où je compte m'embarquer pour l'Angleterre... Là je trouverai un passage pour New-York ou Philadelphie... Mais, pour arriver à Boulogne, il faut franchir les barrières de Paris... là se trouvent des postes de gardes nationaux... Ces bons militaires peuvent me demander des passeports que je n'ai point... voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est là tout préparé,—et Malet, soulevant un divan, montra dans le coffre un costume complet de général,—il me suffira, pour rassurer les zélés gardes nationaux et éviter toute anicroche, de donner au chef de poste le mot d'ordre; ils me laisseront passer en me portant les armes... Voilà pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai prié de m'apporter ce mot!...
Malet parlait avec un tel accent de sincérité que le doute n'était pas possible sur son projet d'évasion. Henriot, qui de plus en plus concevait de l'inquiétude et presque de l'horreur pour un projet visant l'Empereur, en ce moment-là aux prises avec l'ennemi dans les plaines russes, ne pouvait éprouver aucune répugnance à aider un prisonnier politique à reprendre sa liberté. Favoriser l'évasion d'un détenu, dont la garde ne vous est pas confiée, n'a jamais passé pour une forfaiture, surtout quand la cause de la détention n'a rien de déshonorant.
Henriot n'hésita donc plus.
—Puisqu'il ne s'agit que de votre liberté, général, je ne crois pas manquer à l'honneur, dit-il, en vous aidant à la reprendre... le mot d'ordre pour cette nuit est: _Compiègne-Conspiration_.
—Merci! fit vivement Malet, et il serra la main d'Henriot.
Une lueur de triomphe égayait la physionomie sévère du conspirateur. Le mot d'ordre lui donnait l'accès des postes. Il tenait déjà la clef de la place: Paris allait être à lui.
Répétant les deux vocables qui lui étaient donnés, il murmura:
—Compiègne!... c'est de là que doit venir le régiment de dragons qui est avec nous... voilà qui est de bon augure. Conspiration!... Ma foi! le mot est bien choisi et prouve que nous avons des amis en haut lieu...
Puis, redevenant maître de lui-même, Malet, tendant de nouveau la main à Henriot, lui réitéra ses remerciements et ajouta comme le timbre venait de sonner:
—Permettez-moi de vous quitter, mon cher colonel, cette sonnerie m'avertit que madame Malet vient d'arriver... Je ne puis la faire attendre... J'ai aussi mes préparatifs à faire... excusez-moi et embrassez-moi!...
Henriot, qui ne concevait plus aucun doute sur la réalité de l'évasion annoncée, reçut l'accolade du général, et lui souhaita de nouveau bonne chance.
Tandis que tous deux se tenaient embrassés, madame Malet entra.
Le courant d'air de la porte souleva un chiffon de papier traînant à terre, le morceau de la lettre que Camagno avait tirée de sa robe, et dont les fragments déchirés avaient été distribués aux conjurés comme moyen de reconnaissance à l'huis de la rue Saint-Gilles.
Madame Malet, voyant son mari avec un visiteur, voulut se retirer.
Dans ce mouvement, sa jupe balaya la lettre du moine et la refoula dans le corridor.
Henriot s'était excusé et retiré, après une dernière poignée de main échangée avec le général; madame Malet pénétra dans la chambre, dont la porte fut soigneusement refermée derrière elle.
Dans le corridor, Henriot poussa du pied le chiffon de papier, et, machinalement, se baissant, le ramassa. Il allait le rejeter, mais cette réflexion lui vint que ce papier pouvait contenir quelque détail sur l'évasion du général. Il rebroussa donc chemin dans l'intention de frapper à la porte de Malet et de lui remettre cette moitié de billet qui l'intéressait peut-être et qui était susceptible de tomber entre des mains hostiles.
Mais le valet de chambre attaché au service du général s'avançait dans le corridor pour éclairer et reconduire le visiteur.
Henriot, ne voulant donner aucun éveil, car son insistance pour rapporter ce tortillon de papier sans importance apparente pouvait faire naître des soupçons, serra tranquillement la paperasse dans sa poche et suivit le domestique.